LE COMTE, CLARICE
Le Comte. Je mets peut-être trop d'empressement ifretta) à venir chercher la réponse à la lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser?
Clarice. La voici, monsieur le Comte ; j'allais (la voleva) précisément l'envoyer à votre villa.
Le Comte. Puisque je me trouve ici, ne pourriez-vous vous-même me faire part (parteciparmi) du contenu de cette lettre? votre consentement me serait ainsi beaucoup plus agréable (gradevole) , ou votre refus beaucoup moins pénible (doloroso).
Clarice. Comme vous voudrez... Mais avant (prima di) tout, je ne sais en quels termes vous exprimer ma reconnaissance pour l'opinion favorable que vous avez de moi, et pour la preuve que vous m'en donnez en m'offrant votre main. Je connais toutes vos qualités, et je suis certaine qu'une femme ne peut qu'être heureuse en votre compagnie; mais liée comme je le suis par des devoirs de mère, devoirs si sacrés et si doux à remplir (adempirsi), je ne saurais, monsieur le Comte, jouir (godere) de ce bonheur, moi dont la pensée seule de me séparer de mes enfants attriste profondément le cœur.
Le Comte. Si j'étais seul au monde , je vous prie-
rais, madame, de les amener [condurli) avec vous, vous assurant que je serais pour eux un second père ; mais vous le savez, j'ai encore ma vieille mère, une sœur avancée en âge (di elà), et toutes deux s'arrangeraient (accomoderebbero) peu de la société d'enfants qui ne sont pas les miens. Et puis je vous avoue (confesso) que je n'ai le courage d'abandonner ni Tune ni l'autre.
Clarice. Le Ciel me préserve de vous sépar er de votre famille! Continuez (seguiti), monsieur le Comte, à être bon fils, frère vertueux ; pour moi, je suis résolue à consacrer ma vie entière à l'éducation de Carlelto et d'Albina.
Le Comte. Mais il me semble que votre but (scopo) serait atteint (raggiunto) , si vous mettiez l'un au collège et l'autre au couvent.
Clarice. Les établissements publics sont fort bons et fort utiles, je ne le nie pas, dans le cas où les parents ne sont point en état de s'occuper par eux-mêmes** (da se) de l'éducation de leurs enfants, ou lorsqu'ils ne sont point d'accord sur les idées et le système à suivre en pareil (tal) cas; mais quand ils peuvent ou veulent y songer (pensarci) sérieusement, je crois que la meilleure de toutes les éducations est celle que donne un père, ou une mère pleine de tendresse et de vigilance.
Le Comte. Mais en vous vouant de la sorte (dedicarvi in questo modo) à cette éducation , êtes-vous bien certaine de réussir?
Clarice. Non sans doute. Toutefois il m'est permis (lecito) d'espérer que mes soins infatigables (cure indcfesse) seront payés d'un heureux succès. Et dussé-je (quando dovessi) être assez (tanto) malheureuse pour (da) me voir un jour mal récompensée, j'aurai du moins la consolation de n'avoir pas contribué à ce malheur, en abandonnant mes enfants pour amour pour moi-môme.
Le Comte. Ainsi, jeune comme vous Têtes, vous voulez déjà renoncer au monde ?
Clarice. Le bonheur dépend en grande partie de l'idée qu'on s'en forme. Quant à moi, monsieur le Comte, tout le mien consiste à faire les plus grands efforts pour voir mes enfants dignes de moi et du nom qu'ils portent.
Le Comte. Ces nobles sentiments me ravissent, et me font ressentir plus amèrement la perte que je fais de vous. Je ne m'opposerai pas davantage (maggiormente) à des idées et à des vues aussi sage?.
SCÈXE IV.
Les précédents y LISETTE, CARLETTO , ALBINA.
Carletto, apercevant Clarice, fait mine (le viste) de * vouloir cacher (nascondere) quelque chose.
Albina. Chère maman. {Elle V embrasse.)
Clarice. Où es-tu donc allée (andata), mon enfant? — Eh bien ! Carletto ne vient pas m'embrasser? Voilà (questa è) : une preuve qu'il a fait quelque sottise (mancanza).
Albina. Nous sommes tous deux coupables, chère maman.
Clarice. La sincérité excuse en partie ta faute (à Carletto); mais toi qui te tiens (stai) là tout honteux, viens me dire ce que
(Carletto s'approche de Clarice en cachant un petit filet (rete).
Clarice. Qu'est-ce que tu caches (nascondi) donc là?
Lisette. Je vais tout vous dire [ora vi dico ogni cosa)> madame. Je les ai trouvés tous deux sur le bord [V orlo) du fossé; de plus, monsieur Carletto était à cheval sur la palissade, et s'amusait à pêcher!
Clarice. Oh Dieu! quel danger (pericolo) ils ont couru (corso) !
Le Comte. Et lu ne craignais [temevi) pas de tomber
(ca$care)1
Albina. Je lui ai bien dit de cesser (smettere), mais il ne m'a pas écoutée (dalo retta).
Carletto. C'est cependant toi (eppure set lu) qui m'as conduit jusque là.
Albina. Je voulais courir sur le chemin de traverse (viottola), et toi....
Clarice. Taisez-vous. Vous ne faites qu'aggraver (render più grave) votre faute en vous accusant l'un l'autre. Lisette vous avait ordonné de l'attendre là, et toi , Albina , en t'éloignant tu as été la première à désobéir. Quant à toi , Carletto , tu es doublement coupable , car le jour même de notre arrivée à la campagne, je vous ai expressément défendu à tous deux de vous approcher de (a) ce fossé. Ce n'est pas seulement la prévision du danger qui m'a engagée (indotta) à vous le défendre: l'année passée il s'est noyé (affogato) dans ce fossé un enfant de votre âge.... et....
Carletto. Ah! moi, maman, je réfléchis à tout; et j'étais assis sur la palissade de manière qu'il m'était impossible de tomber.
Clarice. Carletto, cette trop grande confiance (fiducia) en toi est encore une autre erreur. Sans l'assistance du Ciel, nous pourrions à chaque instant tomber dans les dangers (incontrare pericoli) qui nous environnent (circondano) , et très souvent le Ciel nous punit de notre désobéissance en nous en faisant éprouver (sentire) les funestes effets. S'il ne t'est arrivé (accaduto) aujourd'hui aucun malheur, cela ne servira qu'à te rendre plus téméraire, qu'à t'engager (indurti) à n'écouter (dar retta) que loi-
même: mais songe que quand bien même tout te réussirait, ta désobéissance offense Dieu et fait de la peine (dispiacere) à ta mère.
Le Comte. Et causer du chagrin à une si bonne mère c'est vraiment se montrer bien ingrat envers elle.
Càrlelto (l'embrassant). Oh non! je ne suis et ne serai jamais ingrat: je sais combien maman nous aime, et si je lui ai désobéi, c'est que, voyant le filet sur le bord (orlo) du fossé, le désir de prendre des poissons m'a fait oublier sa défense (proibizione) . Mais je ne le ferai plus, et j'espère que maman voudra bien me pardonner.
Albina. Moi aussi (pure) je vous demande pardon , maman. A l'avenir je serai toujours obéissante.
Claricc. Eh bien oui,. je vous pardonne à tous deux. Mais souvenez-vous que la meilleure preuve que vous puissiez me donner de votre affection , est d'exécuter en tout ma volonté.
Carletto. Tenez, je jette ce filet, et vous promets de ne plus y toucher.
Le Comte. Les charmants (che cari) enfants! On voit qu'ils ont hérité des qualités de voire excellent cœur.
Clarice. Ce qui me console, c'est de leur voir un naturel (indole) si doux. Quand le cœur est bon, les défauts disparaissent avec l'âge.
Carletto. Maman , la porte de cette grande villa est entr'ouverte. Youlez-vous nous permettre d'entrer pour la visiter?
Albina. La fermière m'a dit qu'elle est remplie de belles choses, qu'elle ressemble à un palais de fées (fate). Permettez-nous d'en voir seulement une ou deux pièces (stanze).
Clarice. Non, mes chers enfants. Il ne faut entrer nulle part (in nessun luogo) à la dérobée [di soppialto).La,
maîtresse de la maison doit venir un de ces jours passer la belle saison à la campagne. Nous irons alors lui faire une visite, et vous profiterez de l'occasion pour voir la maison.
Albina. Comme vous voudrez (vuole).
Carletto (à part). Allons, patience.
Clarice. Il me semble qu'il commence à faire bien frais. Voulez-vous me faire l'honneur d'entrer, Monsieur le Comte?
Le Comte. Je suis à vos ordres [comandi) , Madame.
Clarice. Rentrez, mes enfants; et toi, Lisette, va chercher des légumes.
Carletto. Laissez-nous encore un (un altro) peu , maman; nous voudrions attraper (acchiapparé) des lucioles.
Albina. Oh! oui, oui, petite mère (mamrïlina).
Clarice. Soit, restez encore une demi-heure.
Lisetta. Amusez-vous (divertitevi) bien, je reviens [torno) de suite. (Elle s'éloigne.)
Clarice. Fais bien attention (bada bene) , Carletto, n'abuse pas de ma bonté.
Carletto. Oh! maman, soyez-en bien sûre, nous rentrerons dans une demi-heure.
Clarice. C'est bien, je compte sur ta promesse. Monsieur le Comte, je suis à vous (con voi).
Le Comte. Je vous suis (vi seguo), Madame. (Ils entrent dans la maison.)