LES MARIONNETTES
On jugera de l'imagination de George Sand et de sa facilité d'illusion quand on saura qu'elle a toujours adoré let marionnettes. Pour elles ces fantoches de bois avaient une voix, une âme : sa fantaisie les animait sur-le-champ, et elle voyak éclore cent romans sur leurs lèvres. La littérature des « pupazzi » ne trouverait nulle part à glaner plus que dans ses œuvres. Elle avait installé à Nohant un théâtre de marionnettes (Voir Dernières pages)-, elle a écrit des scénarios pour ce théâtre. Dans V Homme de Neige, elle incarne cet art minuscule dans la personne de Christian Waldo. — Dialogue d'un bon Danois, M. Goefle, avec Waldo en personne, qui voyage incognito.
— Vous savez ce que c'est, monsieur Goefle, qu'un théâtre de marionnettes ?
— Parbleu! J'ai vu à Stockholm dernièrement celui de Christian Waldo.
— Vous l'avez vu... en dehors?
— Seulement; mais je me doute bien de l'intérieur, quoique celui-ci m'ait paru assez compliqué.
— C'est un théâtre à deux operanti, soit quatre mains, c'est-à-dire quatre personnages en scène; ce qui permet un assez nombreux personnel de burattini.
— Qu'est-ce que cela, huraltini?
— C'est la marionnette classique, primitive, et c'est la meilleure. Ce n'est pas \e fantoccio de toutes pièces qui, pendu au plafond par des ficelles, marche sans raser la terre, ou en faisant un bruit ridicule et invraisemble. Ce mode plus savant et plus complet de la marionnette articulée arrive, avec de grands perfectionnements de mécanique, à simuler des gestes vrais et des poses assez gracieuses : nul doute qu'on ne puisse en venir, au moyen d'autres perfectionnements, à imiter complètement la nature ; mais, en creusant la question, je me suis demandé où serait le but, et quel avantage l'art pourrait retirer d'un théâtre d'automates. Plus on les fera grands et semblables à des hommes, plus le spectacle de ces acteurs postiches sera une chose triste et même effrayante. N'est-ce pas votre avis?
— Certainement; mais voilà une digression qui m'intéresse moins que la suite de votre histoire.
— Pardon, pardon, monsieur Goefïe, cette digression m'est nécessaire. Je touche à une phase assez bizarre de mon existence , et il faut que je vous démontre la supériorité du hurattino ; cette représentation élémentaire de l'artiste comique n'est, je tiens à vous le prouver, ni une machine, ni une marotte, ni une poupée; c'est un être.
— Ah! oui-dà, un être! dit M. Goefle en regardant avec étonnement son mterlocuteur, et en se demandant s'il n'était pas sujet à quelque accès de folie.
— Oui, un être! je le maintiens, reprit Christiano avec feu. C'est d'autant plus un être que son corps n'existe pas. Le hurattino n'a ni ressort, ni ficelle.
ni poulie : c'est une tête, rien de plus; une tête expressive, intelligente, dans laquelle... Tenez!
Ici, Ghristiano s en alla sous l'escalier, et ouvrit une caisse d'où il tira une petite figure de bois garnie de chiffons, qu'il jeta par terre, releva, fit sauter en l'air et rattrapa dans sa main.
— Tenez, tenez, reprit-il; vous voyez cela : une guenille, un copeau qui vous semble à peine équarri. Mais voyez ma main s'introduire dans ce petit sac de peau, voyez mon index s'enfoncer dans la tête creuse, mon pouce et mon doigt du milieu remplir cette paire de manches et diriger ces petites mains de bois qui vous apparaissent courtes, informes, ni ouvertes ni fermées, et cela à dessein, pour escamoter à la vue leur inertie. A présent, prenons la distance combinée sur la grandeur du petit être Restez là, et regardez.
En parlant ainsi , Ghristiano monta en deux enjambées l'escalier de bois, se baissa de manière à cacher son corps derrière la rampe, et se mit à faire mouvoir la marionnette avec une adresse et une grâce infinies.
— Vous voyez bien, s'écria-t-il toujours gaiement, mais avec une conviction réelle; voilà l'illusion produite, même sans théâtre et sans décors! Cette figure, largement ébauchée et peinte d'un ton mat et assez terne, prend peu à peu dans son mouvement l'apparence de la vie. Si je vous montrais une belle marionnette allemande, vernie, enluminée, couverte de paillon et remuant avec des ressorts, vous ne pourriez pas oublier que c'est une poupée, un ouvrage mécanique, tandis que mon
hurattino, souple, obéissant à tous les mouvements de mes doigts, va, vient, salue, tourne la tête, croise les bras, les élève au ciel, les agite en tous sens, salue, soufflette, frappe la muraille avec joie ou avec désespoir... Et vous croyez voir toutes ses émotions se peindre sur sa figure, n'est-il pas vrai? D'où vient ce prodige, qu'une tête si légèrement indiquée, si laide à voir de près prenne tout à coup, dans le jeu de la lumière, une réalité d'expression qui vous en fait oublier la dimension réelle? Oui, je so'itiens que quand vous avez le hurattino dans la main d'un véritable artiste, sur un théâtre dont les décors sont bien entendus, la dimension, les places et l'encadrement sont bien en proportion avec les persormages, vous oubliez complètement que vous n'êtes pas vous-même en proportion avec cette petite scène et ces petits êtres, vous oubliez môme que la voix qui les fait parler n'est pas la leur. Ce mariage, impossible en apparence, d'une tète grosse comme le poing et d'une voix aussi forte que la mienne s'opère par une sorte d'ivresse mystérieuse où je sais vous faire entrer peu à peu, et tout le prodige vient. . . Savez-vous d'où vient le prodige? 11 vient de ce que ce hurattino n'est pas un automate, de ce qu'il obéit à mon caprice, à mon inspiration, à mon entrain, de ce que tous ses mouvements sont la conséquence des idées qui me viennent et des paroles que je lui prête, de ce qu'il est moi enfin, c'est-à-dire un être et non pas une poupée.
Ayant ainsi parlé avec une grande facilité, Ghristiano descendit l'escalier, posa la marionnette sur la table, ôla son habit en demandant pardon à M. Goefle
d'avoir trop chaud, et se remit à cheval sur sa chaise pour reprendre le fil de son histoire.
Pendant cette bizarre interruption. M. Goefle avait eu une attitude non moins comique.
— Attendez donc ! dit-il en prenant le huraltino ; tout ce que vous avez dit là est vrai et bien raisonné. Et maintenant je m'explique le plaisir extraordinaire que j'ai pris aux représentations de Christian Waldo ; mais ce que vous ne me dites pas et ce que je vois clairement, c'est ce que ce bon petit personnage que je tiens là... et que je voudrais bien faire remuer et parler... Allons, mon petit ami, ajouta-t-il en enfonçant ses doigts dans la tète et dans les manches du hurattino , regarde-moi un peu. C'est cela , oui, tu es fort gentil, et je te vois de près avec plaisir. Eh bien, je te reconnais maintenant; tu es Stentarello, le jovial, le moqueur, le gracieux Stentarello, qui m'a tant fait rire, il y a quinze jours, à Stokholm. Et vous, mon garçon, ajouta encore M. Goefle en se tournant vers son hôte, bien que je n'aie jamais vu votre figure, je vous reconnais aussi parfaitement à la voix, à l'esprit, à la gaieté et même à la sensibilité : vous êtes Christian Waldo, le fameux opérante recitante des hurattini napolitains!
— Pour avoir l'honneur de vous servir ! répondit Christian Waldo en saluant avec grâce; et, si vous désirez savoir comment Cristiano del Lago, Gristiano Goffredi et Christian Waldo sont une seule et même personne, écoutez le reste de mes aventures.
(^L'homme de neige, I, 263 268.)