‹ Lectures littérairesChapitre 106 sur 106 · UNE CAUSERIE D'ARTISTES EN · texte numérisé non relu

UNE CAUSERIE D'ARTISTES EN

Ce morceau est un des rares que George Sand ait écrits avec gaieté et brio. Ce « fa presto », qui est la principale qualité du journaliste, manquait à notre auteur toutes les fois qu'il s'agissait de raconter des scènes réelles. La verve de Delacroix l'aura sans doute inspirée. Qui sait si le grand artiste n'a pas revu et retouché ces pages? En tout cas ses saillies sur 1' « art ingriste » ont la vérité de la parole vivante, et offrent la plus étroite ressemblance avec tout ce qu'a dit et écrit le maître. Ces quelques pages marquent donc une date très intéressante. Est-il besoin de dire avec qui George Sand n'est pas, dans la grande dispute du dessin et de la couleur?

J'ai passé la moitié de la journée avec Eugène Delacroix; je voudrais me rappeler tout ce qu'il m'a dit. Je ne pourrais pas bien le transcrire; il parle mieux que je n'écris. Quand je l'ai abordé, j'étais tout bouleversé. Je venais de rencontrer ce maniaque de*** qui m'avait développé les plus étranges théories sur le dessin et la couleur, études exclusives, selon lui, l'une de Vautre.

Je raconte à Delacroix la querelle dont je sors tout ahuri.

— Vrai, dites-moi, mon ami, si cet homme est dans son bon sens.

Delacroix. Mais... oui! 11 se trompe; mais il ne croit pas se tromper; il raisonne son erreur et il s'y cramponne, croyant tenir une vérité. Que voulezvous? Ce n'est pas lui qui a imaginé cette hérésie; elle est professée en plus haut lieu. C'est toute l'école de M. Ingres qui a décrété que la couleur était une superfluité et qu'il était fort dangereux de s'énamourer d'un détail nuisible à la pureté de la ligne. Ils ont systématisé la chose au point de n'estimer que la première manière de Raphaël et d'admirer entièrement les maîtres primitifs.

Moi. Je le sais, ils tiennent en profond mépris l'école vénitienne, le Titien en tête.

Delacroix. Et l'école hollandaise, donc! Ce barbouilleur de Rembrandt, ce polisson de Téniers! Et tous les Espagnols, Vélasquez y compris! Et l'immense Rubens qui leur donne des nausées! Gela vous indigne? Ah bah! je me suis indigné aussi, tant que j'ai cru avoir affaire à une erreur de bonne foi; mais cette doctrine-là n'est qu'une blague d'eunuques, et depuis que je m'en suis assuré, je ne me fâche plus, je ris.

Moi. Libre à vous de devenir philosophe; mais, en attendant, le public qui n'est pas artiste et qui ne comprend rien aux définitions, se paye de sentences stupides et de phrases toutes faites. Rubens a un beau coloris] mais il ne dessine pas. Rembrandt a d'heureux effets; mais il gâche; il ignore la ligne. Raphaël seul sait dessiner. Michel-Ange est un fou qui ne sait évoquer que des monstres. L'art pur,

c'est la leinte plate, la silhouette. L'école ingriste démontre cela — et le bourgeois ajoute : ce II paraît que c'est la vérité. »

Delacroix. Eh bien! qu'est-ce que ça nous fait que le bourgeois déraisonne?

Moi. Ça me fait beaucoup. Le bourgeois est la bète que nous serions si on n'eût travaillé à former notre goût et à élever notre sentiment. Pourquoi la critique dont la mission est d'éclairer...

Delacroix. Oh! la critique est faite, en général, par des bourgeois ou par des garçons de lettres qui se font bourgeois pour avoir de nombreux lecteurs. Voyez les écrivains qui ont du goût, de l'originalité, de l'indépendance! on ne les comprend pas; ils prêchent dans le désert.

Moi. Je ne suis pas si pessimiste que cela. Je suis persuadé que beaucoup d'hommes de lettres n'ont pas de parti pris et que si on leur démontrait l'art...

Delacroix. Chimère! La peinture est une chose que tout le monde ne peut pas juger. 11 faut un don particulier ou une éducation spéciale. Les jeunes gens de lettres qui ont besoin de faire un feuilleton pour vivre tâchent de s'aboucher avec un peintre et écrivent sous sa dictée. Tant pis si le peintre déraisonne! Mais ne me faites pas parler davantage. J'ai mon mal de gorge.

— Je vous laisse, d'autant plus que j'étouffe chez vous. Mais je vous avertis que je remporte ma colère, augmentée encore par votre indifférence d'aujourd'hui.

— Encore un instant! Vous me croyez plus calme que je ne le suis; mais j'ai revu la Stralonice d'In-

gres, et ma foi, je suis naïf comme un autre, je trouve cela charmant.

— Tant mieux pour vous. Moi, je trouve cela puéril et maniéré.

— Je ne dis pas non. C'est enfantin avec prétention ; mais que de jolis petits détails, quel fmi dans la découpure !

— Découper est le mot. C'est fait dans la manière des éventails chinois, des petites figures d'ivoire collées les unes contre les autres. Allons, bonjour et au revoir.

— Oui, au revoir; mais... pourquoi ne me parlezvous pas sans me faire parler? Je voudrais savoir pourquoi vous n'aimiez pas M. Ingres.

— Je ne vous ai jamais dit cela. J'aime M. Ingres quoique, et non parce que systématique. C'est la moitié d'un homme de génie, c'est un immense talent, un esprit élevé surtout; ce qui lui manque, c'est-à-dire la moitié de la peinture, la moitié de la vue, la moitié de la vie, constitue une grave infirmité qu'on lui pardonnerait s'il n'érigeait pas son impuissance en système.

— Ah! attendez! quand on regarde un objet d'art, il ne faut pas se demander ce que pense et ce que dit l'auteur. Il faut juger l'œuvre et oublier l'homme. Je sais fort bien que M. Ingres me traite de faquin et de paltoquet dans son intimité et qu'il chasse ses élèves quand il croit apercevoir en eux une tendance à la couleur. Mais je ne veux plus rien savoir de lui quand je juge son tableau.

— C'est fort bien à vous, mais quand ce tableau accuse de plus en plus un parti pris déplorable, un

aveuglement hautain, une paralysie mentale érigée en décret, je ne peux pas m'empêcher de déplorer l'erreur du maître, et d être indigné contre l'école adulatrice qui le confirme dans sa folie.

— Alors, vous croyez que la Stratonice indique une décadence...

— Ne me parlez plus et laissez-moi partir. C'est l'heure du dîner.

— Déjà? Où dînez-vous donc?

— Chez moi. Venez-vous?

— Dîner chez vous, en famille! Ça me tente bien! Vous ne me laisserez pas bavarder?

— On vous fera taire. Habillez-vous, je vous attends.

Il passe dans sa chambre; mais il laisse la porte ouverte pour me parler à pleine voix et me forcer à lui expliquer à qui me choque dans la Stratonice. Seulement, il ne me le laisse pas dire. L'action d'ôter ses pantoufles et sa robe de chambre lui rend son animation naturelle et ce n'est plus moi, c'est lui qui parle et critique.

— Tenez! il a bien fait ce qu'il a pu, le père Ingres, pour être coloriste, et la manière dont il entend la chose est tout à fait comique. Vous n'aviez pas raison tout à l'heure. Son parti n'est pas si pris que ça! il fait ce qu'il peut, allez! Seulement, il confond la coloration avec la couleur. C'est un vieux dieu, bourgeois en diable, et, sur ce chapitre-là, il n'en sait pas plus long que son portier. Avez-vous remarqué que, dans la Stratonice, il y a un luxe de coloration très ingénieux, très recherché, très chatoyant qui ne produit Das le moindre effet de cou-

leur? Il y a un pavé de mosaïque d'une exactitude à désespérer un professeur de perspective. Du premier plan au dernier, il y a peut-être mille petits losanges d'une exactitude rigoureuse quant à la fuite des lignes. Ça n'empêche pas ce pavé-là de se tenir tout droit comme un mur. Ça reluit comme un miroir. On s'y regarderait pour faire sa barbe; mais on n'oserait jamais marcher dessus, à moins d'être une mouche. Avec tant soit peu de vraie couleur, son pavé fuirait et il n'aurait pas eu besoin de ce millier de petites lignes. Pourtant, il a essayé d'y jeter des lumières; mais ce sont encore des lumières découpées à la règle et au compas. On sent qu'elles sont fixées là pour l'éternité et que le soleil de M Ingres ne changera jamais de place par rapport à la terre. N'importe! il a mis du soleil là où il en faut rigoureusement, et je suis sûr qu'il est content. Il croit que la lumière est faite pour embellir; il nt sait pas qu'avant tout elle est faite pour animer. Il a étudié avec une précision très délicate les plus petits effets de jour sur les marbres, les dorures, les étoffes; il n'a oublié qu'une chose, les reflets. Ah bien oui, les reflets! Il n'a jamais entendu parler de ça. Il ne se doute pas que tout est reflet dans la nature et que toute la couleur est un échange de reflets. Il a semé sur tous les objets qu'il a fait poser devant lui des petits compartiments de soleil qu'on dirait saisis au daguerréotype, et il n'y a ni soleil, ni lumière, ni air dans tout cela. Le lit d'Antiochus rentre dans le mur; le malade y est incrusté. Il se débat en vain par un mouvement très joli pour cacher sa rougeur. Ce n'est pas Stratonice qui le

force à se tortiller, c'est la souffrance de se trouver cloué à la ruelle de son lit. Les personnages du second plan éprouvent la même torture et font des efforts inouïs pour s'arracher de ces parois collantes. Rien ne se détache, par conséquent rien n'existe dans ce tableau charmant, d'une niaiserie bizarre. Oh! je sais bien, moi, ce qu'il s'est dit! Il s'est dit : je veux faire une œuvre irréprochable; je ne veux pas seulement qu'elle enseigne et démontre; je veux qu'elle plaise. Je vas y fourrer de la couleur, oh! mais de la couleur, en veux-tu, en voilà! Je vas épater mes adversaires; ils n'auront plus rien à dire maintenant; ils seront aplatis de toutes les façons. Arrivez, mes élèves, et regardez bien; je vas vous montrer ce que c'est la couleur! Et le voilà qui s'est mis à flanquer des tons sur son sujet, après coup, comme on met de la nonpareille sur un gâteau bien cuit. Il a mis du rouge sur un manteau, du lilas sur un coussin, du vert par ici, du bleu par là; un rouge éclatant, un vert printanier, un bleu céleste. Il a le goût de l'ajustement et la science du costume, il a mêlé à ses cheveux, à ses étoffes, des bandelettes, un lilas d'une exquise fraîcheur, des bordures, mille coquetteries d'ornementation très amusantes, mais qui n'amènent rien du tout dans la production de la couleur. Les tons livides et ternes d'un vieux mur de Rembrandt sont bien autrement riches que cette prodigalité de tons éclatants plaqués sur des objets qu'il ne viendra jamais à bout de relier les uns aux autres par leurs reflets nécessaires, et qui restent crus, isolés, froids, criards. Remarquez que le criard est toujours froid!

— A propos de froid, couvrez-vous bien; il ne fait pas chaud.

— Me voilà prêt. Je ne veux plus parler.

Nous arrivons chez moi et, malgré sa résolution, il n'a pas cessé de railler la prétendue couleur des ingristes. Il les appelle des imagiers, des enlumineurs de manuscrits, des pasticheurs. Ma colère s'est apaisée, elle a passé en lui. Chopin nous rejoint à la porte, et les voilà qui montent l'escalier en discutant sur la Stratonice. Chopin ne l'aime pas, parce que les personnages sont maniérés et sans émotion vraie; mais le fini de la peinture lui plaît, et, quant à la couleur, il dit par politesse qu'il n'y entend rien du tout et il ne croit pas dire la vérité.

Chopin et Delacroix s'aiment, on peut dire tendrement. Ils ont de grands rapports de caractère et les mêmes grandes qualités de cœur et d'esprit. Mais, en fait d'art, Delacroix comprend Chopin et l'adore. Chopin ne comprend pas Delacroix. Il estime, chérit et respecte l'homme; il déteste le peintre. Delacroix, plus varié dans ses facultés, apprécie la musique; il la sait et il la comprend; il a le goût sûr et exquis. Il ne se lasse pas d'écouter Chopin; il le savoure; il le sait par cœur. Cette adoration, Chopin l'accepte et il en est touché; mais quand il regarde un tableau de son ami, il souffre et ne peut trouver un mot à lui dire. Il est musicien, rien que musicien. Sa pensée ne peut se traduire qu'en musique. Il a infiniment d'esprit, de finesse et de malice; mais il ne peut rien comprendre à la peinture et à la statuaire. Michel-Ange lui fait peur. Rubens l'horripile. Tout ce qui lui

paraît excentrique le scandalise. Il s'enferme dans tout ce qu'il y a de plus étroit dans le convenu. Étrange anomalie ! Son génie est le plus original et le plus individuel qui existe. Mais il ne veut pas qu'on le lui dise. Il est vrai qu'en littérature, Delacroix a le goût de ce qu'il y a de plus classique et de plus formaliste.

Il n'y a pas à les discuter, je les écoute; mais voilà Maurice qui casse les vitres au dessert. Il veut que Delacroix lui explique le mystère des reflets, et Chopin écoute, les yeux arrondis par la surprise. Le maître établit une comparaison entre les tons de la peinture et les sons de la musique. L'harmonie en musique, dit-il, ne consiste pas seulement dans la constitution des accords, mais encore dans leurs relations, dans leur succession logique, dans leur enchaînement, dans ce que j'appellerais, au besoin, leurs reflets auditifs. Eh bien, la peinture ne peut pas procéder autrement! Tiens! donne-moi ce coussin bleu et ce tapis rouge. Plaçons-les côte à côte. Tu vois que là où les deux tons se touchent, ils se volent l'un l'autre. Le rouge devient teinté de bleu; le bleu devient lavé de rouge et, au milieu, le violet se produit. Tu peux fourrer dans un tableau les tons les plus violents; donne-leur le reflet qui les relie, tu ne seras jamais criard. Est-ce que la nature est sobre de tons? Est-ce qu'elle ne déborde pas d'oppositions féroces qui ne détruisent en rien son harmonie? C'est que tout s'enchaîne par le reflet. On prétend supprimer cela en peinture, on le peut, mais alors il y a un petit inconvénient, c'est que la peinture est supprimée du coup.

Maurice observe que la science des reflets est la plus difficile qu'il y ait au monde.

— Non, dit le maître, c'est simple comme bonjour. Je peux te démontrer cela comme deux et deux font quatre. Le reflet de telle couleur sur telle autre donne invariablement telle autre couleur que je t'ai vingt fois expliquée et prouvée.

— Fort bien, dit l'élève; mais le reflet du reflet?

— Diable! comme tu y vas, toi! tu en demandes trop pour un jour!

Maurice a raison; le reflet du reflet nous lance dans l'infini, et Delacroix le sait bien; mais il ne pourra jamais le démontrer, car il le cherche sans cesse et il m'a bien avoué qu'il le devait plus souvent à l'inspiration qu'à la science. Il peut enseigner la grammaire de son art; mais le génie ne s'enseigne pas. Il y a dans la couleur des mystères insondables, des tons produits par relation, qui n'ont pas de nom et qui n'existent sur aucune palette. A ces reflets qui se pénètrent mutuellement, il n'y a pas de limites absolues, et de leurs mystérieux hyménées naissent sans cesse des combinaisons qui peuvent s'accumuler sans s'épaissir. Il n'y a pas de noir dans la nature; il n'y a pas de parties mortes dans la peinture. Tout corps en contact avec un autre corps donne et reçoit l'éclair de la couleur. Le plus éclairé domine l'autre, mais jamais jusqu'à paralyser son efl*et. C'est le secret de la transparence des ombres, c'est aussi le secret du relief des objets, que les ingristes ignorent absolument.

— Je me permets de communiquer comme je peux mon appréciation.

Chopin s'agite sur son siège.

— Permettez-moi de respirer, dit-il, avant de passer au relief. Le reflet, c'est bien assez pour le moment. C'est ingénieux, c'est nouveau pour moi; mais c'est un peu de l'alchimie.

— Non, dit Delacroix, c'est de la chimie toute pure. Les tons se décomposent et se recomposent à toute heure et le reflet ne se sépare pas du relief, comme la ligne ne se sépare pas du modelé. Ils croient qu'ils ont inventé, ou tout au moins découvert la ligne! C'est-à-dire qu'ils croient tenir le contour. Eh bien, ils ne le tiennent pas du tout! Le contour se moque d'eux et leur tourne le dos. Attendez! Chopin, je sais ce que vous allez dire : le contour est ce qui empêche les objets de se confondre les uns avec les autres; mais la nature est sobre de contours arrêtés. La lumière, qui est sa vie, son mode d'existence, brise à chaque instant les silhouettes et, au lieu de dessiner à plat, elle enlève tout en ronde bosse. Quand vous aurez dessiné au trait ma forme sur une ardoise, quelque joli que soit ce trait, vous n'aurez pas fait une peinture de ma personne. Pourtant, si vous êtes coloriste, vous viendrez à bout, avec ce simple trait, de faire comprendre que j'ai une épaisseur, un relief, un corps. Comment en viendrez-vous à bout? En n'arrêtant pas également partout ce contour, en le faisant très délié, presque interrompu en certains endroits, en l'accusant en d'aulres endroits au moyen d'un second trait et, s'il le faut, d'un troisième, ou encore au moyen d'un trait élargi, engraissé, qui se gardera bien d'être un 111 de fer, car partout où j'ai vu un

relief — et je ne sache pas que le corps humain ail un seul endroit absolument plat, fût-il de l'étendue d'un pain à cacheter — il n'y a pas d'opacité au contour qui l'indique. Ni la lumière que frappe ce contour, ni l'ombre qui glisse dessus n'ont de point d'arrêt saisissable. Si vous dessinez un corps nu, une figure, une main, c'est bien autre chose. La chair est une buveuse insatiable de lumière et une échangeuse de reflets inépuisable. Elle reflète tout et elle se reflète sur elle-même à l'infini. Voyez un enfant nu de Rubens. C'est de l'arc-en-ciel fondu sur la chair, l'éclairant et la pénétrant, lui donnant l'éclat, le relief, la circulation, la palpitation, la vie sortant à pleins bords de la toile. C'est que la peinture, voyez-vous, ce n'est pas seulement ceci (et il dessina en l'air un arc horizontal allant de son épaule gauche à son épaule droite), c'est encore cela! (Et il dessina l'arc dans le sens convexe en partant de son front, pour revenir sur sa poitrine.) — Eh bien, les ingristes ont voiiu changer la nature! Ils ont fait de l'homme une ardoise bien découpée sur les bords, et, pour qu'on ne doute pas de leur intention, il y en a qui ne font plus que des ombres chinoises, à teintes plates, collées sur des fonds d'or. J'avoue que c'est une manière de simplifier l'art; mais il y en aurait une plus sûre encore, qui serait de n'en plus faire du tout. Tiens, Maurice, tu aimes à faire des bonshommes en quantité, tu voudrais en faire tenir cinquante mille sur une feuille de papier. Je vas t'enseigner un bon moyen. Dessine-moi un mur, et tu écriras dessus : En ce moment cinq cent mille hommes passent

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derrière ce mur! — Tu te seras épargné la peine d'apprendre à les faire, et, par le temps qui court, tu auras peut-être plus de succès que moi qui ai eu la bêtise de vouloir apprendre.

Chopin n'écoute plus. Il est au piano et il ne s'aperçoit pas qu'on l'écoute. Il improvise comme au hasard. Il s'arrête.

— Eh bien, eh bien, s'écrie Delacroix, ce n'est pas fini !

— Ce n'est pas commencé. Rien ne me vient... rien que des reflets, des ombres, des reliefs qui ne veulent pas se fixer. Je cherche la couleur, je ne trouve même pas le dessin.

— Vous ne trouverez pas l'un sans l'autre, reprend Delacroix, et vous allez les trouver tous deux.

— Mais si je ne trouve que le clair de lune?

— Vous aurez trouvé le reflet d'un reflet, répond Maurice.

L'idée plaît au divin artiste. Il reprend, sans avoir l'air de recommencer, tant son dessin est vague et comme incertain. Nos yeux se remplissent peu à peu des teintes douces qui correspondent aux suaves modulations saisies par le sens auditif. Et puis la note bleue résonne et nous voilà dans l'azur de la nuit transparente. Des nuages légers prennent toutes les formes de la fantaisie; i\% remplissent le 3iel; ils viennent se presser autour de la lune qui leur jette de grands disques d'opale et réveille la couleur endormie. Nous rêvons d'une nuit d'été; nous attendons le rossignol.

Un chant sublime s'élève. Le maître sait bien ce qu'il fait. Il rit de ceux qui ont la prétention de

ne faire parler les êtres et les choses qu'au moyen de l'harmonie imitative. Il ne connaît pas cette puérilité. Il sait que la musique est une impression humaine et une manifestation humaine. C'est une âme humaine qui pense, c'est une voix humaine qui s'exprime. C'est l'homme en présence des émotions qu'il éprouve, les traduisant par le sentiment qu'il en a, sans chercher à en reproduire les causes par la sonorité. Ces causes, la musique ne saurait les préciser; elle ne doit pas y prétendre. Là est sa grandeur, elle ne saurait parler en prose.

Quand le rossignol chante à la nuit étoilée, le maître ne vous fera ni deviner ni pressentir par une ridicule notation le ramage de l'oiseau. Il fera chanter la voix humaine dans un sentiment particulier qui sera celui qu'on éprouve en écoutant le rossignol, et si vous ne songez pas au rossignol en écoutant l'homme, ce qui importe fort peu, vous n'en aurez pas moins une impression de ravissement qui mettra votre âme dans la disposition où elle serait, si vous tombiez dans une douce extase par une belle nuit d'été, bercé par toutes les harmonies de la nature heureuse et recueillie.

Il en sera ainsi de toutes les pensées musicales dont le dessin se détache sur les effets d'harmonie. Il faut la parole chantée pour en préciser l'intention. Là où les instruments seuls se chargent de la traduire, le drame musical vole de ses propres ailes et ne prétend pas être traduit par l'auditeur. Il s'exprime par un état de l'âme où il vous amène par la force ou la douceur. Quand Beethoven déchaîne la tempête, il ne tend pas à peindre la

lueur livide de l'éclair et à faire entendre le fracas de la foudre. Il rend le frisson, l'éblouissement, l'épouvante de la nature dont l'homme a conscience et que l'homme fait partager en l'éprouvant. Les symphonies de Mozart sont des chefs-d'œuvre de sentiment que toute âme émue interprète à sa guise sans risquer de s'égarer dans une opposition formelle avec la nature du sujet. La beauté du langage musical consiste à s'emparer du cœur ou de Timagination, sans être condamné au terre à terre du raisonnement. 11 se tient dans une sphère idéale où l'auditeur illettré en musique se complaît encore dans le vague, tandis que le musicien savoure cette grande logique qui préside chez les maîtres à l'émission magnifique de la pensée.

Chopin parle peu et rarement de son art; mais, quand il en parle, c'est avec une netteté admirable et une sûreté de jugement et d'intentions qui réduiraient à néant bien des hérésies s'il voulait professer à cœur ouvert.

Mais, jusque dans l'intimité, il se réserve et n'a de véritable épanchement qu'avec son piano. Il nous promet pourtant d'écrire une méthode où il traitera non seulement du métier, mais de la doctrine. Tiendra-t-il parole?

Delacroix aussi promet, dans ses moments d'expansion, d'écrire an traité du dessin et de la couleur. Mais il ne le fera pas, quoiqu'il sache magnifiquement écrire. Ces artistes inspirés sont condamnés à chercher toujours en avant et à ne pas s'arrêter un jour pour regarder en arrière.

On sonne, Chopin tressaille et s'interrompt. Je

crie au domestique que je n'y suis pour personne.

— Si fait, dit Chopin, vous y êtes pour lui.

— Qui donc est-ce?

— Mickiewicz.

— Oh oui, par exemple! Mais comment savezvous que c'est lui ?

— Je ne le sais pas, mais j'en sûr; je pensais à lui. C'est lui, en effet. Il serre affectueusement les

mains et s'assied vite dans un coin, priant Chopin de continuer. Chopin continue; il est inspiré; il est sublime. Mais le petit domestique accourt tout effaré; la maison brûle!

Nous allons voir. Le feu a pris, en effet, dans ma chambre à coucher; mais il est temps encore. Nous l'éteignons lestement. Pourtant cela nous tient occupés une grande heure; après quoi, nous disons : Et Mickiewicz, où peut-il être? On l'appelle, il ne répond pas; on rentre au salon, il n'y est pas.

Ah! si fait, le voilà dans le petit coin où nous l'avons laissé. La lampe s'est éteinte, il ne s'en est pas aperçu, nous avons fait beaucoup de bruit et de mouvement à deux pas de lui, il n'a rien entendu; il ne s'est pas demandé pourquoi nous le laissions seul; il n'a pas su qu'il était seul. Il écoutait Chopin; il a continué à l'entendre.

De la part d'un autre, cela ressemblerait à de l'affectation; mais le doux et humble grand poète est naïf comme un enfant, et, me voyant rire, il me demande ce que j'ai.

— Je n'ai rien ; mais la première fois que le feu prendra dans une maison où je serai avec vous, je

commencerai par vous mettre en sûreté, car vous brûleriez, sans vous en douter, comme un simple copeau.

— Vraiment? dit-il, je ne savais pas!

Et il s'en va sans avoir dit un mot. Chopin reconduit Delacroix qui, retombant dans le monde réel, lui parle de son tailleur anglais et ne semble plus connaître d'autre préoccupations dans l'univers que celle d'avoir des habits très chauds qui ne soient pas lourds.

impressions et souvenirs, 72-90.)

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