‹ Lectures littérairesChapitre 34 sur 106 · FACHEUSE RENCONTRE · texte numérisé non relu

FACHEUSE RENCONTRE

La vie nomade devait commencer de bonne heure pour la petite Aurore. A quatre ans, elle part avec sa mère poui l'Espagne, où son père guerroyait sous les ordres de Murât. Elle rapporte de cette expédition nombre de souvenirs tragiques dont sa précoce imagination fut vivement frappée, et une aventure plutôt comicjue.

Une autre circonstance que je n'oublierai jamais et qui eût frappé toute autre enfant est celle-ci : nous étions dans un endroit assez aplani, et non loin des habitations. La nuit était claire, mais de gros arbres bordaient la route et y jetaient par moments beaucoup d'obscurité. J'étais sur le siège de ia voiture avec le jockey. Le postillon ralentit ses chevaux, se retourna et cria au jockey : Dites à ces dames de ne pas avoir peiir^ j'ai de bons chevaux. Ma mère n'eut pas besoin que cette parole lui fût transmise; elle l'entendit, et s'étant penchée à la portière, elle vit aussi bien que je les voyais trois personnages, deux sur un côté de la route, l'autre en face, à dix pas de nous environ. Ils paraissaient petits et se tenaient immobiles.

— Ce sont des voleurs, cria ma mère; postillon,

n'avancez pas, retournez, retournez ! Je vois leurs fusils.

Le postillon, qui était Français, se mit à rire, car cette vision de fusils lui prouvait bien que ma mère ne savait guère à quels ennemis nous avions affaire. Il jugea prudent de ne pas la détromper, fouetta ses chevaux et passa résolument au grand trot devant ces trois flegmatiques personnages, qui ne se dérangèrent pas le moins du monde et que je vis distinctement, mais sans pouvoir dire ce que c'était. Ma mère, qui les vit à travers sa frayeur, crut distinguer des chapeaux pointus, et les prit pour une sorte de militaires. Mais quand les chevaux, excités et très effrayés pour leur compte, eurent fourni une assez longue course, le postillon les mit au pas, et descendit pour venir parler à ses voyageuses.

— Eh bien, mesdames, dit-il en riant toujours, avez-vous vu leurs fusils? Ils avaient bien quelque mauvaise idée, car ils se sont tenus debout tout le temps qu'ils nous ont vus. Mais je savais que mes chevaux ne feraient pas de sottise. S'ils nous avaient versés dans cet endroit-là, ce n'eût pas été une bonne affaire pour nous.

— Mais enfin, dit ma mère, qu'est-ce que c'était donc?

— C'étaient trois grands ours de montagne, sauf votre respect, ma petite dame.

Ma mère eut plus peur que jamais, elle suppHait le postillon de remonter sur ses chevaux et de nous conduire bride abattue jusqu'au prochain gîte; mais cet homme était apparemment habitué à de telles rencontres, qui seraient sans doute bien rares

aujourd'hui en plein printemps sur les voies de grande communication. Il nous dit que ces animaux n'étaient à craindre qu'en cas de chute, et il nous conduisit au relais sans encombre. Quant à moi, je n'eus aucune peur. J'avais connu plusieurs ours dans mes boîtes de Nuremberg.

{Hist. de ma vie, II, 185-187.)

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