A MADRID, DURANT LA GUERRE D'ESPAGNE
Suite des souvenirs de George Sand à quatre ans.
Nous arrivâmes à Madrid dans le courant de mai; nous avions tant souffert en route que je ne me rappelle rien des derniers jours de notre voyage. Pourtant nous atteignîmes notre but sans catastrophe, ce qui est presque miraculeux; car déjà l'Espagne était soulevée sur plusieurs points, et partout grondait l'orage prêt à éclater. Nous suivions la ligne protégée par les armées françaises, il est vrai; mais nulle part les Français eux-mêmes n'étaient en sûreté contre ces nouvelles vêpres siciliennes; et ma mère, portant un enfant dans son sein, un autre dans ses bras, n'avait que trop de sujets de crainte.
Elle oublia ses terreurs et ses souffrances en voyant mon père; et quant à moi, la fatigue qui m'accablait se dissipa en un instant à l'aspect des magnifiques appartements où nous venions nous installer. C'était dans le palais du Prince de la Paix,
et j'entrais là véritablement en plein dans la réalisation de mes contes de fées. Murât occupait l'étage inférieur de ce même palais, le plus riche et le plus confortable de Madrid, car il avait protégé les amours de la reine et de son favori et il y régnait plus de luxe que dans la maison du roi légitime. Notre appartement était situé, je crois, au troisième étage. Il était immense, tout tendu en damas de soie cramoisi. Les corniches, les lits, les fauteuils, les divans, tout était doré et me parut en or massif, toujours comme dans les contes de fées. Il y avait d'énormes tableaux qui me faisaient peur. Ces grosses têtes qui semblaient sortir du cadre et me suivre des yeux me tourmentaient passablement. Mais j'y fus bientôt habituée. Une autre merveille pour moi, ce fut une glace psyché, où je me voyais marcher sur les tapis, et où je ne me reconnus pas d'abord, car je ne m'étais jamais vue ainsi de la tête aux pieds et je ne me faisais pas une idée de ma taille, qui était même, relativement à mon âge, assez petite. Pourtant je me trouvai si grande que j'en fus effrayée.
Peut-être ce beau palais et ces riches appartements étaient-ils de fort mauvais goût, malgré l'admiration qu'ils me causaient. Ils étaient du moins fort malpropres et remplis d animaux domestiques, entre autres de lapins, qui couraient et entraient partout sans que personne y fît attention. Ces tranquilles hôtes, les seuls qu'on n'eût point dépossédés, avaient-ils l'habitude d'être admis dans les appartements, ou, profitant de la préoccupation générale, avaient-ils passé de la cuisine au salon? Il
y en avait un, blanc comme la neige, avec des yeux de rubis, qui se mit tout de suite à agir très familièrement avec moi. II s'était installé dans 1 angle de la chambre à coucher, derrière la psyché, et notre intimité s'établit bientôt là sans conteste. Il était pourtant assez maussade, et plusieurs fois il égratigna la figure des personnes qui voulaient le déloger; mais il ne prit jamais d'humeur contre moi, et dormait sur mes genoux ou sur le bord de ma robe des heures entières pendant que je lui racontais mes plus belles histoires.
J'eus bientôt à ma disposition les plus beaux jouets du monde, des poupées, des moutons, des ménages, des lits, des chevaux, tout cela couvert d'or fin, de franges, de housses et de paillons; c'étaient les joujoux abandonnés par les enfants d'Espagne et déjà à moitié cassés par eux. J'achevai assez lestement leur besogne, car ces jouets me parurent grotesques et déplaisants. Ils devaient être cependant d'un prix véritable, car mon père sauva deux ou trois petits personnages en bois peint, qu'il apporta à ma grand'mère comme des objets d'art. Elle les conserva quelque temps, et tout le monde les admirait. Mais, après la mort de mon père, je ne sais comment ils retombèrent entre mes mains, et je me rappelle un petit vieillard en haillons qui devait être d'une vérité et d'une expression remarquables, car il me faisait peur. Cette habile représentation d'un pauvre vieux mendiant tout décharné et tendant la main s'était-elle glissée par hasard parmi les brillants hochets des infants d'Espagne? C'est toujours un étrange jouet dans les mains d'un
fils de roi que la personnification de la misère, et il y aurait de quoi le faire réfléchir.
D'ailleurs les jouets ne m'occupèrent pas à Madrid comme à Paris. J'avais changé de milieu. Les objets extérieurs m'absorbaient, et même j'y oubhai les contes de fées, tant ma propre existence prit pour moi-même une apparence merveilleuse.
J'avais déjà vu Murât à Paris; j'avais joué avec ses enfants, mais je n'avais gardé de lui aucun souvenir. Probablement je l'avais vu en habit comme tout le monde; à Madrid, tout doré et empanaché, comme il m'apparut, il me fit une grande impression . On l'appelait le prince, et comme, dans les drames féeriques et les contes les princes jouent toujours le premier rôle, je crus voir le fameux prince Fanfarinet. Je l'appelai même ainsi tout naturellement, sans me douter que je lui adressais une épigramme. Ma mère eut beaucoup de peine à m'empêcher de lui faire entendre ce maudit nom, que je prononçais toujours en l'apercevant dans les galeries du palais. On m'habitua à l'appeler mon prince en lui parlant, et il me prit en grande amitié.
Peut-être avait-il exprimé quelque déplaisir de voir un de ses aides de camp lui amener femme et enfants au milieu des terribles circonstances où il se trouvait, et peut-être voulait-on que tout cela prît à ses yeux un aspect militaire. Il est certain que toutes les fois qu'on me présenta devant lui, on me fit endosser l'uniforme. Cet uniforme était une merveille. Il est resté longtemps chez nous après que j'ai été trop grande pour le porter. Ainsi je peux m'en souvenir minutieusement. Il consistait
en un dolman de Casimir blanc tout galonné et boutonné d'or fin, une pelisse pareille garnie de fourrure noire et jertée sur l'épaule, et un pantalon de Casimir amarante avec des ornements et broderies d'or à la hongroise. J'avais aussi les bottes de maroquin rouge à éperons dorés, le sabre, le ceinturon de ganses de soie cramoisie à canons et aiguillettes d'or émaillés, la sabretache avec un aigle brodé en perles fines, rien n'y manquait. En me voyant équipée absolument comme mon père, soit qu'il me prît pour un garçon, soit qu'il voulût bien faire semblant de s'y tromper, Murât, sensible à cette petite flatterie de ma mère, me présenta en riant aux personnes qui venaient chez lui, comme son aide de camp, et nous admit dans son intimité.
Elle n'eut pas beaucoup de charmes pour moi, car ce bel uniforme me mettait au supplice. J'avais appris à le très bien porter, il est vrai, à faire traîner mon petit sabre sur les dalles du palais, à faire flotter ma pelisse sur mon épaule de la manière la plus convenable; mais j'avais chaud sous cette fourrure, j'étais écrasée sous ces galons, et je me trouvais bien heureuse lorsqu'en rentrant chez nous ma mère me remettait le costume espagnol du temps, la robe de soie noire, bordée d'un grand réseau de soie, qui prenait au genou et tombait en franges sur la cheville, et la mantille plate en crêpe noir bordée d'une large bande de velours. Ma mère sous ce costume était d'une beauté surprenante. Jamais Espagnole véritable n'avait eu une peau brune aussi fine, des yeux noirs aussi veloutés, un pied si petit et une taille si cambrée.
Murât tomba malade; on a dit que c'était par suite de débauches, mais ce n'est goint vrai. Il avait une inflammation d'entrailles, comme une grande partie de notre armée d'Espagne, et il souffrait de violentes douleurs, quoiqu'il ne fût point alité. 11 se croyait empoisonné et ne subissait pas son mal avec beaucoup de patience, car ses cris faisaient retentir ce triste palais où Tonne dormait d'ailleurs que d'un œil. Je me souviens d'avoir été réveillée par l'effroi de mon père et de ma mère la première fois qu'il rugit au milieu de la nuit. Ils pensaient qu'on l'assassinait. Mon père se jeta hors du lit, prit son sabre et courut presque nu, à l'appartement du prince. J'entendis les cris de ce pauvre héros, si terrible à la guerre, si pusillanime hors du champ de bataille : j'eus grand'peur et je jetai les hauts cris à mon tour. Il paraît que j'avais tini par comprendre ce que c'est que la mort, car je m'écriais en sanglotant : On tue mon prince Fanfarinetf II sut ma douleur et m'en aima davantage. A quelques jours de là, il monta dans notre appartement vers minuit et approcha de mon berceau. Mon père et ma mère étaient avec lui. Ils revenaient d'une partie de chasse et rapportaient un petit taon de biche, que Murât plaça lui-même à côté de moi. Je m'éveillai à demi et vis cette jolie petite tête de faon qui se penchait languissamment contre mon visage. Je jetai mes bras autour de son cou et me rendormis sans pouvoir remercier le prince. Mais le lendemain matin, en m'éveillant, je vis encore Murât auprès de mon lit. Mon père lui avait dit le spectacle qu'ofl'raient l'enfant et la petite bête
endormis ensemble, et il avait voulu le voir. En effet, ce pauvre petit animal, qui n'avait peut-être que quelques jours d'existence et que les chiens avaient poursuivi la veille, était tellement vaincu par la fatigue, qu'il s'était arrangé dans mon lit pour dormir comme eût pu le faire un petit chien. Il était couché en rond contre ma poitrine, il avait la tête sur l'oreiller, ses petites jambes étaient repliées comme s'il eût craint de me blesser, et mes deux bras étaient restés enlacés à son cou comme je les y avais mis en me rendormant. Ma mère m'a dit que Murât regrettait en cet instant de ne pouvoir montrer un groupe si naïf à un artiste. Sa voix m'éveilla, mais on n'est pas courtisan à quatre ans, et mes premières caresses furent pour le faon, qui semblait vouloir me les rendre, tant la chaleur de mon petit lit l'avait rassuré et apprivoisé.
Je le gardai quelques jours et je l'aimais passionnément. Mais je crois bien que la privation de sa mère le fit mourir, car un matin je ne le revis plus, et on me dit qu'il s'était sauvé. On me consola en m'assurant qu'il retrouverait sa mère, et qu'il serait heureux dans les bois.
{Hist. de ma vie, II, 195-201.)