DANS LES PYRENEES. — GAUTERETS, LOURDES
Un voyage de George Sand dans les Pyrénées, après son mariage, nous a valu ces pages, conservées en journal et transcrites plus tard telles quelles. La voyageuse avait vingt et un ans, se sentait malade, ne prévoyait pas qu'elle dût jamais écrire. On n'en sera que plus frappé de cette plénitude de talent qui éclôt subitement comme une fleur toute épanouie.
Enfin nous sommes entrés dans les Pyrénées. La surprise et l'admiration m'ont saisie jusqu'à l'étouffement. J'ai toujours rêvé les hautes montagnes. J'avais gardé de celles-ci un souvenir confus qui se réveille et se complète à présent; mais ni le souvenir ni l'imagination ne m'avaient préparée à l'émotion que j'éprouve. Je ne me figurais pas la hauteur de ces masses qui touchent les nuages et la variété des adorables détails qu'elles présentent. Les unes sont fertiles et cultivées jusqu'à leur sommet; les autres sont dépourvues de végétation, mais hérissées de rocs formidables en désordre comme au lendemain d'un cataclysme universel.
La route suit le gave en remontant son cours jusqu'à Gautercts. C'est en quittant Pierrefitte, c'est
en gravissant une montagne inouïe de rapidité pour des chevaux attelés, c'est en entendant rugir le torrent dans toute sa fureur, que l'âme se resserre et qu'un sentiment d'effroi insurmontable vient glacer le cœur. Là, le jour devient bleuâtre, de noires montagnes de marbre et d'ardoise où se traînent une sombre bruyère et des arbres nains resserrent le ciel. La route serpente aux flancs d'une gorge, aux parois d'un abîme. Les blocs se penchent et surplombent. Le précipice se creuse, le gave s'enfonce et gronde, tantôt complètement disparu sous une masse de sauvage et splendide végétation, tantôt écumeux, blanc comme la neige dans les murailles arides qui le pressent, ou parmi les rochers qui l'encombrent. Ailleurs, il se rapproche, il s'apaise, il devient limpide et bleu comme le ciel. Des tilleuls à petites feuilles, couverts de fleurs, croissent sur ses rives et apportent aux voyageurs leurs têtes parfumées au niveau du chemin.
Tout cela m'a paru horrible et délicieux en même temps. J'avais peur, une peur inouïe et sans cause, une peur de vertige et qui n'était pas sans charme. J'étais ivre et j'avais envie de crier. Notre domestique Vincent, dont j'avais pris la place sur le siège, et qui était dans la voiture avec Maurice et Fanchon, passait la tête à la portière et disait de temps en temps :
— C'est bien gentil; c'est, ma foi, très gentil.
Ce matin, à peine éveillée, j'ai couru à la fenêtre. Bon! nous voilà en pays de plaine. Où sont donc les montagnes d'hier soir? Où se cachent donc les cataractes dont j'entends le vacarme? Le brouillard
était descendu si blanc et si épais que l'on ne voyait pas même le pied des Pyrénées. Il s'éleva peu à peu, mais par déchirures singulières. Ce n'était pas, comme dans nos pays plats, un rideau léger qui se roule tout doucement sur lui-même. C'était un voile opaque qui se fendait par étroites zones, ou qui s'entr 'ouvrait par petites brèches, Gauterets est bâti dans un entonnoir dont les cimes placent l'horizon non pas sous les yeux, mais au-dessus de la tête. A travers ces déchirures du brouillard, je vis avec étonnement un petit coin de paysage, un chalet, un arbre, un troupeau, une courte prairie, placés verticalement comme un tableau suspendu à rien, comme un rêve jeté dans l'espace. La brume, qui se déplaçait, l'enveloppa bien vite et mit à découvert un autre paysage, un sentier, une roche, un massif. Gela était incompréhensible à la vue. Enfin tout s'éclaircit, tout s'éclaira. Ge que j'avais pris pour le ciel était la nuée, ce qui me paraissait l'espace était la densité.
Nous quittâmes Gauterets à la fin d'août, je crois, chassés déjà par les brouillards qui s'épaississaient et refroidissaient l'atmosphère. Les baigneurs s'en allaient, quelques promeneurs attardés se dépitaient comme moi de voir la nature s'obscurcir et se voiler au moment où la solitude leur permettait de la savourer. Je dis la solitude relativement aux gens du monde, car, à ce moment, il se faisait, au contraire, un grand mouvement chez les indigènes. Toute la population des pasteurs de troupeaux descendait les cimes oij elle avait parqué les trois mois de la belle saison a\8C le bétail, et retournait à la
plaine. C'était un passage continuel d'hommes et d'animaux quasi sauvages, et c'était vraiment un beau spectacle que cette émigration. Les robustes bergers, bronzés par le soleil et plus semblables à des Arabes qu'à des Français, marchaient par groupes dans leur pittoresque costume, accompagnés de petits chevaux ou de mulets portant leur mobilier, c'est-à-dire quelques couvertures, des cordes, des chaînes, et ces grands vases de cuivre éblouissants où ils reçoivent et travaillent le laitage. Derrière eux suivaient leurs troupeaux réunis, vaches, moutons, chèvres, veaux et poulains. Bon nombre, nés dans la saison sur la montagne, n'avaient encore jamais vu d'autres hommes que leurs gardiens, et, saisis d'une terreur indicible en traversant les hameaux, ils s'engouffraient, suants et désespérés, dans les rues étroites, et il ne faisait pas bon se trouver sur leur passage. Sur les flancs de ces caravanes couraient ces grands chiens des Pyrénées, les types primitifs, dit-on, de la race canine, animaux superbes qui, à la manière des taureaux de race pure, ont la tète, l'encolure et les épaules disproportionnées en raison du train de derrière, qui semble évidé pour la course. La voix de ces molosses est une basse-taille profonde, et, dans la nuit, quand ils passaient sous ma fenêtre, il y avait quelque chose d'étrange et de farouche dans leur aboiement sonore ^t dans le bruit lourd et précipité des pieds des troupeaux sur le granit.
La vie des pâtres sur la montagne se présentait à mon imagination comme un rêve divin, et je me
no PAGES CHOISIES DE GEORGE SÂND.
rappelais ce que Deschartres m'avait expliqué : 0 fortunatosl ... c'est-à-dire : 0 heureux les habitants des campagnes, s'ils connaissaient leur bonheur!
Vivre ainsi dans la solitude des monts sublimes, dans la plus belle saison de l'année, au-dessus, moralement et réellement, de la région des orages; être seul ou avec quelques amis de même nature que soi, en présence de Dieu; être assez aux prises avec la vie physique, avec les loups et les ours, avec les périls de l'isolement et les fureurs de la tempête, pour se sentir, en tant qu'animal soi-même, ingénieux, agile, courageux et fort; avoir à soi les longues heures du recueillement, la contemplation du ciel étoile, les bruits magiques du désert, enfin la possession de ce qu'il y a de plus beau dans la création unie à la possession de soi-même, voilà l'idéal qui succéda dans ma jeune tête à celui de la vie monastique et qui la remplit pendant de longues années.
Je me rappelais Tsabella Glifford, mon amie de couvent, me racontant la Suisse et son rêve d'être bergère dans un beau chalet de l'Oberland. Moi, j'aurais voulu devenir berger, avoir la poitrine large et les fortes jambes de ces espèces de sauvages que je voyais passer, graves, pensifs et comme déshabitués de voir et d'entendre les autres hommes. J'aurais voulu pouvoir mettre sur un mulet mon enfant, ma couverture, quelques livres, c'est-à-dire tout mon bonheur, tout mon bien-être, toute ma fortune, et m'en aller passer trois mois chaque année dans une Thébaïde poétique.
Mais j'aurais voulu emporter là mon cœur et ma
pensée. Ces bergers, dont plusieurs étaient des espèces de vieux prêtres, étudiant leurs missels et chantant ensemble leurs vieux cantiques, avaient certainement à mes yeux, et dans la réalité peutêtre, de la grandeur et de la poésie. Mais ils ne sentaient que vaguement les mystérieuses délices de leur existence, et les livres saints étaient pour eux, disaient-ils, un préservatif contre l'effroi et l'ennui de l'exil au désert. Pour moi, les pensées bibliques eussent été, au contraire, le complément de cette vie contemplative, et il me semblait que ma prière eût été là, non pas une tremblante supplication, mais un hymne perpétuel...
[lourdes]
Une promenade de plusieurs heures dans ce monde souterrain fut un enchantement véritable. Des galeries tantôt resserrées, étouffantes, tantôt incommensurables à la clarté des torches, des torrents invisibles rugissant dans les profondes entrailles de la terre, des salles bizarrement superposées, des puits sans fond, c'est-à-dire des gouffres perdus dans des abîmes impénétrables et battant avec fureur leurs parois sonores de leurs eaux puissantes, des chauves-souris effarées, des portiques, des voûtes, des chemins croisés, toute une ville fantastique, creusée et dressée par ce que l'on appelle bénignement le caprice de la nature, c'est-à-dire par les épouvantables convulsions de Ja formation géologique : c'était un beau voyage pour l'imagi-
nation, terrible pour les corps; mais nous n'y pensions pas. Nous voulions pénétrer partout, découvrir toujours. Nous étions un peu fous, et le guide menaçait de nous abandonner. Nous marchions sur des corniches au-dessus d'abîmes qui faisaient penser à l'enfer de Dante, et il y en eut un où nous voulûmes descendre. Ces messieurs s'y enfoncèrent résolument en marchant à la manière des ramoneurs sur des anfractuosités, et je les y suivis, liée à une corde que l'on fit avec tous nos foulards noués au bout les uns des autres. Il fallut s'arrêter bientôt, tout manquait, les points de repère pour les pieds et les foulards pour le sauvetage.
Nous revînmes à cheval pendant la nuit, par une pluie fine et un clair de lune doucement voilé. Nous étions à Bagnères à deux heures du matin. J'étais plus excitée que lasse, et je ressentis, pendant mon sommeil, le phénomène de la peur rétrospective. Je n'avais songé, dans les spélonques, qu'à rire et à oser. Dans mes songes, la cité souterraine m'apparut avec toutes ses terreurs. Elle se brisait, elle s'entassait sur moi; j'étais suspendue à des cordes de mille pieds, qui rompaient tout à coup, et je me trouvais seule dans une autre ville plus enfouie encore, descendant toujours et se perdant par mille galeries et recoins piranésiques jusqu'au centre du globe. Je me réveillais baignée d'une sueur froide, et, en me rendormant, je partais pour d'autres voyages et d'autres visions encore plus fiévreuses.
{llisL de. ma vie, IV. 10 à 26, passi77i.)