LA CREUSE
George Sand a souvent chanté la Creuse et l'Indre, ses rivières préférées; le ruisseau et le hameau de Gargilesse (sorte de Barbizon voisin de la Creuse) fut aussi le lieu d'élection de ses rêveries. Elle trouvait là je ne sais quoi d'intime, de sauvage, de plantureux aussi; tout y flattait ses instincts de peintre, de botaniste, de romancier. Elle quittait souvent ces parages, elle y revenait toujours. Elle croyait à chaque fois les découvrir, elle y goûtait des charmes nouveaux. Elle les a décrits à toutes les saisons de l'année, et presque à toutes les heures du jour.
Voici d'abord la physionomie de la Creuse.
C'est peut-être la plus belle rivière du monde que la Creuse au mois d'avril en cet endroit-là. Elle dessine de grandes courbes immobiles et transparentes dans de hautes coupures taillées en amphithéâtre et tapissées de l'éternelle verdure des buis. De loin en loin, elle rencontre des blocs et des gradins de rochers noirs et tranchants, où elle mugit et se précipite. Là où j'étais, elle ne disait mot, et sa grande clameur perdue ne m'empêchait pas d'entendre le babil de la petite source.
De beaux chênes occupés à développer et à déplier lentement au soleil leurs jeunes feuilles encore
gommeuses et encore plus roses que vertes donnaient déjà un clair ombrage. Les gazons étaient littéralement semés de pâquerettes, de violettes blanches et bleues, de scilles, de saxifrages et de jacinthes. Dans le lit du ruisseau, la cardamine des prés attirait les charmants papillons aurore qui portent son nom. Partout, sur les âpres rochers granitiques, le lierre dessinait de mystérieuses arabesques, et les grands cerisiers sauvages tout en fleurs semaient de leur neige légère les petits méandres de l'eau courante.
(Laura, 327-328.)