GARGILESSE
Voici maintenant Gargilesse. L'auteur y revient un beau jour à l'improviste, en voyageur, et surprend le hameau en train de se rajeunir. La première surprise passée, elle s'abandonne comme autrefois aux charmes d'une excursion solitaire.
Les pauvres arbres que nous aimions ont fait les frais des charpentes, et une trombe de vent a rasé un peu plus loin tout un pan verdoyant de la falaise; mais, si la nature est, malgré tout, une chose claire et gaie, la civilisation aussi a son côté lumineux. La falaise, un peu dépouillée par en bas, a gagné cela qu'elle n'est plus si cachée, et qu'on y découvre à présent des beautés dont nous ne nous doutions pas. C'est tout aussi pittoresque, et c'est plus frais que la forêt de Fontainebleau; car il y a la Creuse au pied, et la Creuse, c'est tout un poème, un poème à mouvement, une épopée passant lière et bruyante, ou se résumant solennelle et recueillie à travers la mystérieuse genèse des terrains primitifs.
Un jour d'entomologie, — vous étiez trois, — vous avez découvert ici, avec des cris de triomphe et des
PAGES CHOISIES DE GEOllGE SAND. 179
convulsions de surprise, je ne sais quelle noctuelle africaine qui ne vit que sur les myrtes, et qui daigne vivre ici sur les buis. L'an passé, un jour de botanique, j'ai salué avec plaisir la jolie fleur scilla hifolia qui bleuissait à côté de la majestueuse primevère etatior. Cette année, en montant au-dessus des premières vasques cachées du ruisseau, j'ai découvert, sans convulsions de surprise et avec une modestie de bon exemple dans le triomphe, scilla italica. Oui-dà! vous ne m'écraserez plus sous la gloire de vos conquêtes! La scille de l'Apennin a daigné se montrer à moi en grandes toufl'es riantes et fraîches sur ce vieux terrain celtique, et j'ai été saisi d'un si grand respect, que je n'en ai pris ni une fleur ni un caïeu. Quand la nature vous admet à ces fêtes secrètes, quand elle vous sert un mets exceptionnel, inattendu, invraisemblable, il faudrait bien ne pas commencer par le mettre dans sa poche comme un convive famélique qui dépouille son hôte. En revoyant la grande touffe de primevère que, l'année passée, j'ai laissé tourmenter par le trop de zèle de Moreau S j'ai éprouvé un remords. Tout ce petit jardin qu'elle s'était fait sous le goutteà-goutte du ruisseau, a souffert, et les hampes sont de moitié plus courtes. Si j'étais scille ou primevère, et qu'on m'arrachât ainsi mes enfants, je me plaindrais à Dieu. J'ai redescendu la corniche, tout honteux de ce dégât et tout fier d'avoir respecté la grande scille.
De ce point du rivage la Creuse tourne encore et