Moreau, et Pâques plus bas, paysans de Gargilesse
s'enfonce dans cette haute coupure sans roches apparentes qui en elle-même n'est belle que de mouvement; mais tu sais comme elle s'embellit aux approches du soir, quand elle plonge tout entière dans une ombre vaporeuse d'un bleu suave. L'heure était venue; car, à compter les arbres et les fleurs de la corniche, j'avais été d'un train à faire une lieue à la journée. Les peupliers du moulin avec leurs jeunes feuilles se découpaient en nuages d'or sur cette ombre. Derrière moi, tout le paysage avait changé; toute la splendeur répandue en traînées de flammes sur les masses d'arbres et de rochers était devenue profil sur leurs flancs. Les nimbes de lumière s'étaient changés en flèches. L'eau était si transparente que l'on voyait au fond, sur le sable, la trace des griffes de la loutre et tout le plan de sa chasse aquatique. Le bateau était sur l'autre rive, et je ne voulus pas faire faire à mes hommes ce long détour pour l'aller chercher. D'ailleurs, c'est un bateau neuf; ce n'est plus ce vieux lac si moussu et si vaseux que les boutons d'or y fleurissaient en paix, et s'en allaient, voyageant avec ce terrain de leur choix, d'une rive à l'autre. Notre ami est mort de vieillesse, ses flancs se sont ouverts, il s'en est allé avec sa végétation reposer à jamais au fond de la rivière. Honnête bateau, qui n'a pas voulu attendre que nous fussions sur ses planches, pour donner sa démission ! Je le legrette; me voilà comme le père Pâques, qui attend que sa maison l'ensevelisse.
Et me voilà comme lui rentré seul sous mon toit de tuiles moussues. J'écoute le silence. J'adore aussi le bruit, mais le bruit formidable, la chute d'une
cataracte, le passage d'une armée, le canon. J'ai souvent rêvé d'un orchestre de cent mille instruments, d'un chœur de cent mille voix sur le faîte d'une montagne. Paris ne m'a jamais semblé bruyant, c'est son défaut. Quant au silence, s'il manque d'ampleur et de durée, il n'est que triste et sournois. Il est recommandable à Nohant; mais d'heure en heure un passant qui chante ou siffle, un chien qui aboie à la lune, un coq qui s'éveille, interrompent sa majesté. Je n'ai jamais rencontré le silence absolu comme ici, et j'en cherche la cause sans la trouver. Pourquoi dans ce village grouillant d'enfants et d'animaux n'y a-t-il plus un souffle vivant à partir de neuf heures? Ont-ils le sommeil plus profond qu'ailleurs? Le rêve ne les visite-t-il jamais? Leurs épaisses maisons de schiste ont-elles la propriété d'absorber tous les bruits de l'intérieur? Non, c'est comme une loi naturelle qui pèse sur ce mystérieux village tapi au fond de son ravin. Je vois à travers ma vitre un chien qui passe à mi-côte. Il aperçoit ma lumière. Cette impertinence le scandalise ou l'étonné. Il s'assied et regarde immobile. Il a l'air du chien noir de Faust. Il n'aboie pas. Je frappe un peu à ma vitre pour voir s'il parlera. Il ne dit mot, et vexé se retire lentement. Bien souvent j'ai veillé ici jusqu'au jour. Jamais je n'ai entendu un chat miauler, ni un coq chanter, ni un beuglement sortir des étables avant l'aube. Jamais un passant attardé, jamais les entraves sonnantes d'un cheval au pré, jamais une chouette dans les ruines qui pendent au-dessus de nous. Il n'y a que la Gargiiesse oui parle ici tout près, d'une voix claire, et la
Creuse au loin, d'une voix profonde. Il y avait autrefois, tu t'en souviens, un grillon chez nous. Je crois bien qu'il était de Nohant et qu'il nous avait suivis. Je ne l'entends plus. Les grillons de l'endroit lui auront dit qu'il était indiscret et malséant de chanter la nuit...
(Laura, 296-301.^