GEORGE SAND ET SON PROFESSEUR DE ROTANIQUE
La nature a ceci d'admirable qu'elle ravit par les détails aussi bien que par l'ensemble, pour peu que l'œil soit averti. Il semble même, quand on parcourt Rousseau ou Bernardin de Saint-Pierre, qu'il n'y ait de bons peintres de la nature que ceux qui en ont pu admirer les perfections organiques, et passer de la montagne à la fleur. Chateaubriand, il est vrai, n'a pas connu cette curiosité du bota niste : mais il n'est pas sûr qu'il ne lui manque rien de ce côté dans ses tableaux de génie. George Sand n'avait garde d'oublier une étude plus attrayante encore que minutieuse; et quel incomparable professeur que son « Malgache », un Drofesseur qui ne professait pas!
Je n'ai jamais connu d'homme aussi agréaDiement savant, aussi poétique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses leçons. Mon précepteur * m'avait fait de la nature une pédante insupportable; le Malgache m'en fit une adorable maîtresse. Il lui arracha sans pitié la robe bigarrée de grec et de latin au travers de laquelle j'avais toujours frémi de la regarder. Il me la montra nue comme Rhéa, et belle comme elle-même. Il me parlait aussi des étoiles, des mers, du règne minéral, des produits animés de la matière, mais surtout des insectes pour
i. (Deschartres.) Le u Malgache » s'appelait Jules Néraud
lesquels il avait conçu dès lors une passion presque aussi vive que pour les plantes. Noiis passions notre vie à poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies, lorsque la rosée engourdit encore leurs ailes diaprées. A midi, nous allions surprendre les scarabées d'émeraude et de saphir qui dorment dans le calice brûlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de rubis bourdonne autour des œnothères et s'enivre de leur parfum de vanille , nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile mais étourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'idée d'un sylphe déguisé allant en conquête, comme un grand sphinx avec sa longue taille, ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystérieuses, semées de caractères magiques et indéfinissables, revêtent les ailes supérieures qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le fauve, le brun, le gris et le jaune pâle s'y mêlent toujours sous le chiffre cabalistique noir et blanc, semé en long, en biais, en travers, en triangle, en croissant, en flèche, sur toutes les cout"res. Mais de même que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet éclatant, de même, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on voit les ailes inférieures former une tunique tantôt d'un rouge vif, tantôt d'un vert tendre, et tantôt d'un rose pur orné d'anneaux azurés. Je parie, malheureux que tu es, ô ennemi des dieux! que tu n*as jamais vu un sphinx ocellé; et cepen-
dant nos vignes les voient éclore, ces merveilles de la création qui m'ont toujours semblé trop belles pour ne p£LS être animées par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de connaître tout cela, hommes infortunés, que vous tenez vos regards invariablement fixés sur la race humaine. Il n'en était pas ainsi de mon Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa bande bleue jusqu'au lendemain matin, pressé qu'il était de préparer les fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur piédestal de moelle de sureau. Quelles belles courses nous faisions à l'automne, le long des bords de l'Indre, dans les prés humides de la Vallée-Noire ! Je me souviens d'un automne qui fut tout consacré à l'étude des champignons, et d'un autre automne qui ne suffit pas à l'étude des mousses et des lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une boîte de ferblanc destinée à recevoir et à conserver les plantes fraîches, et par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne voulait pas se séparer de nous, et qui a pris là et conservé la passion de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous échangions alternativement le fardeau de la boîte de fer-blanc et celui de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues à travers les champs, dans le plus grotesque équipage, mais aussi consciencieusement occupés que tu peux l'être au fond de ton cabinet, à cette heure de la nuit où je te raconte les plus belles années de ma jeunesse...
{Lettres d'un Voyageur, n.'i-Hô.)