SCENES RUSTIQUES
Nous avons dit que George Sand séparait rarement la terre de l'homme. Elle n'est pas femme à s'abstraire longtemps en contemplation devant une nature inhabitée; ce n'est pas non plus un Bernardin qui cherche surtout à assortir des nuances ou à faire chanter des couleurs. Quoiqu'elle soit réellement éprise de solitude, et que la paix des champs favorise à merveille le facile enfantement de sa pensée, elle aime à voir sourdre autour d'elle une autre vie que la vie végétative. La population des grasses plaines du Centre, race de cultivateurs naïfs et rêveurs comme elle, hôtes discrets d'une terre lourde et paresseuse, ces êtres qui semblent les produits animés du sol qu'ils fécondent à leur tour, éveillaient en G. Sand d'obscures et profondes sources de poésie. Car G. Sand est peuple et artiste : elle aime le paysan, son paysan du Berry surtout, d'une instinctive tendresse, à laquelle la conscience du poète donne le charme d'une croyance et la force d'une conviction. De là vient qu'elle retrace avec une si moelleuse et exacte fidélité les scènes campagnardes le labour, la veillée avec ses récits, la fête du village avec ses danses, la conversation des pastours. Ses tableaux rustiques sont pleins non seulement de ce qui se voit, mais de ce qui se devine; et ces descriptions locales passent bien au delcà de leur but immédiat qui est de nous intéresser à telle intrigue, à tel petit drame amoureux.
Comme elles dégagent le sain parfum des mœurs primitives, c'est à une humanité meilleure, plus heureuse, qu'elles nous intéressent; et cette réalité évoque aussitôt des idées de rêve. Invinciblement les âges légendaires reviennent en la mémoire; c'est Homère, c'est Virgile, c'est l'Arcadie qui revivent en Huriel le maître sonneur, en Germain le fin laboureur. C'est de la prose encore que nous lisons, une prose qui s'interdit les coups d'aile alternatifs du poète de Jocleyn célébrant le labourage; mais de cette prose émane une poésie pénétrante, et d'autant plus grande, qu'elle est plus simple et sans apprêt.
Mais, a-t-on dit, le paysan de G. Sand est un être poétique; donc il est faux. Et pourquoi poésie serait-elle fausseté? Une peinture ne peut-elle être vraie, et idéale? A y regarder de plus près, on s'aperçoit vite que ces paysans ont de la vérité, voire toute la vérité nécessaire à un roman non romanesque; ils diffèrent d'ailleurs entre eux aussi bien qu'ils se ressemblent, comme les variétés bien choisies d'une même espèce. Mais, si le type n'en appartient pas à G. Sand, il fallait être G. Sand pour le démêler, pour le ressaisir et le faire vivre de cette vie individuelle et pourtant presque symbolique qui est la vie de l'œuvre d'art Ce qui appartient en propre à l'auteur, c'est l'impression que ces personnages ont le don d'éveiller en nous, c'est le train des pensées qu'ils déterminent à leur suite. Et cette impression, ces pensées, ne prouvent pas que le sujet premier ail été mal observé, mais simplement que cette observation a été transfigurée par le génie.
Au surplus, il semble bien nue G. Sand ait connu le paysan à une époque où il était particulièrement poétique et intéressant. Elle appartient par son âge à cette génération qui grandit entre la France anci'^nne et la France nouvelle, entre la nuit d'un passé encore présent, et l'aube vague de l'avenir. Cette lutte de la légende et de l'histoire, entre hier et demain, qui partage si visiblement son
esprit et son œuvre, jusqu'à les troubler parfois, transportez-la dans les cerveaux naïfs des paysans berrichons, loin des villes, loin des routes, loin des journaux : et vous aurez cette âme crédule et finaude, mystique et pratique, romanesque en un mot et bien réelle pourtant, que G. Sand a pu observer autour d'elle dans la première moilié de ce siècle.