SCENES ROMANESQUES
Romanesque, George Sand le fut au suprême degré. D'elle, plus que de tout autre on peut dire que si le roman n'existait pas, elle l'eût inventé. Enfant, elle en imagine un, son fameux Corambé; femme, elle en a vécu dix; écrivain, elle en a composé cent. Elle avait le roman dans le sang; ce sont les couleurs dorées de ce roman intérieur, poursuivi à travers les plus étranges événements, qui ont harmonieusement teinté et flatté tous les sujets dont elle s'empare tour à tour. En critique, en politique, en philosophie, voire en morale, illui est aussi impossible de n'être pas romanesque que de n'être pas femme, ou mère, ou Française de son temps. C'est le fonds même de sa nature. On le trouve avec toute sa richesse dans le roman proprement dit, où ce qui serait défaut ailleurs devient qualité, sinon condition indispensable du genre.
Quand on considère la suite chronologique de ces romans, on remarque que G. Sand a été du compliqué au simple, et de l'exaltation lyrique à la tranquillité du conte. Partie du romantisme qui est le romanesque exaspéré parfois jusqu'à l'absurde, elle est d'abord toute en effusions lyriques, en déclamations, en défis et en apostrophes : elle débute par le paroxysme. Mais son talent, après cette première gourme, se rassoit et s'apaise par degrés. Ses personnages, encore reconnaissables à
certaines allures byroniennes, se rapprochent pourtant de nous, et de la vie normale. Bientôt elle baisse d'un ton encore, et fait parler ses inimitables paysans. Elle est dès lors en possession de son art; et» capable de tous les styles et de toutes les inventions, elle marie désormais les divers genres avec une aisance sans précédent, tantôt déroulant à travers trois volumes le fil soyeux d'une intrigue qui ploie nonchalamment en chemin, tantôt retenant son haleine et contant à ses petits enfants ses contes exquis de grand'mère.
Grâce au roman, elle a tout fait revivre, monde physique, monde humain et « mondain », monde philosophique et moral. Dans ce cadre élastique et mouvant par excellence, elle a successivement placé la France, Paris et la province; l'Italie ancienne et moderne; le Danemark, alors à moitié fabuleux; et l'Allemagne et le Tyrol, et Mayorque, etc. Elle a, à peu de chose près, fait le tour de l'Europe et de ses habitants. Ses personnages sont légions, et formeraient une armée. Cependant, ce qu'elle a le mieux connu et le mieux peint, c'est le Français de goûts distingués, et le paysan resté paysan; c'est encore la jeune fille, et enfin l'Italien. La classe moyenne, celle de petite vie, de petite vue et de petite pensée, le bourgeois en un mot, l'a peu occupée : elle semble s'y être intéressée à aucun degré , offrant en cela avec Balzac, son contemporain, un remarquable contraste. C'est que G. Sand, malgré quelques habitudes bourgeoises qu'elle se prête volontiers et qu'elle a pu en effet avoir (la médiocrité de fortune comporte forcément une certaine bourgeoisie de mœurs, surtout chez une femme), était au fond une artiste, et ne cherchait matière autour d'elle que pour son art, art idéal s'il en fût, quoique emprunté du réel.
Qu'on lise la scène initiale de TéverinOj la deuxième partie du Marquis de Villcmer ou de Jean de la Roche, et que l'on dise si jamais personnages furent plus vivants
dans leur généralité idéale, plus significatifs de certains sentiments, développés dans de certains milieux. Celte psychologie si vraie dans son invention, cette force d'illusion dans la peinture des personnages, cette magie du style qui les enveloppe comme l'éclat continu d'une atmosphère aérienne, font le principal charme des bons romans de G. Sand; c'est par là qu'ils nous prennent, si bien qu'il est difficile de s'en détacher quand on les a commencés, et qu'il est plus difficile encore d'en détacher un « morceau » pour l'offrir à l'admiration spéciale du lecteur. C'est par la suite, c'est par le « tout » que vaut un roman de G. Sand, quand d'autres valent par l'épisode ou le « je ne sais quoi ^). Joint à cela que ses personnages parlent tous à merveille, de façon lente et mesurée, mais irrésistible à la longue, et qu'on n'ose guère les interrompre. En les écoutant, on songe au vieux Nestor d'Homère, « dont les paroles s'échappaient comme les blancs flocons de neige qui couvrent insensiblement les collines ». Comment se flatter dès lors d'avoir bien su pratiquer dans ces œuvres si homogènes des coupures qui passeront à bon droit pour des mutilations?