LE RETOUR AU PAYS
Le roman de Jean de la Roche nous raconte l'histoire d'un amour malheureux et persévérant, qui est enfin récompensé. Car les romans de George Sand ont tous une fin heureuse, conforme au secret désir du lecteur, et digne du cœur charitable de l'écrivain. Jean de la Roche s'est épris d'une jeune Anglaise établie avec sa famille en Auvergne, Love Butler; il l'a demandée en mariage, sans succès. Dans sa douleur il s'expatrie, court cinq ans le monde, vieillit beaucoup, endort ses regrets, croit les avoir éteints. Alors le mal du pays le prend, il revient :
« J'en vins à rêver une famille, des enfants à élever, des amis à retrouver, et mon rocher d'Auvergne, qui me semblait si petit à travers de grands espaces à franchir, m'apparut comme un phare qui me rappelait obstinément. J'avais accompli ma tâche, j'avais subi mon martyre, et s'il m'était interdit de vivre sous l'étoile du bonheur, du moins j'avais le droit de revenir pleurer tout bas dans mon berceau. »
J'arrivai en France, au printemps, et ce n'est pas un rêve que de croire à l'air natal. Malgré la rigueur relative de la région où je rentrais en venant des tropiques, je respirai à pleins poumons, avec délices, le froid humide des plateaux qui servent de base à nos montagnes. Les grands tapis de renoncules jaunes et de narcisses blancs à cœur d'or qui jonchent les hauteurs étaient noyés dans la brume.
et je ne pus saluer que par rares éclaircies les dentelures de mes horizons.
Je n'avais reçu aucune lettre de France, et je n'avais pas donné de mes nouvelles depuis si longtemps, que l'on devait me croire mort; je me faisais un plaisir triste d'apparaître comme un spectre à ceux qui m'avaient un peu aimé. Mais, avant de songer à mes anciens amis et à mes parents, je voulais revoir seul le tombeau de ma mère, sa maison bizarre et sa chambre d'honneur, où elle avait passé les trois quarts de sa vie à recevoir les visiteurs d'un air grave, tout en faisant du tricot, sans lever les yeux sur personne, ou à rêver seule avec moi, les pieds fixés sur le carreau mal joint, les mains étendues sur les bras usés de son maigre fauteuil; je voulais revoir ce jardin sur le sommet du rocher qu'elle s'était décidée à rendre praticable pour que j'y puisse courir en liberté dans mon enfance, sans être arrêté à chaque pas par un précipice, et ces grottes où j'avais caché tant de pleurs, et ces cascatelles dont le doux bruit avait bercé tant de rêves, enfin tout ce monde de mon passé qui avait tenu dans le creux d'une petite roche enfouie et perdue le long d'un ravin caché luimême sous la verdure.
J'arrivai à pied, un matin des derniers jours de mai, sans avoir été reconnu de personne sur ma route à travers le Velay. Étais-je donc bien changé ou complètement oublié? Il y avait de l'un et de l'autre.
Après avoir marché une partie de la nuit, j'entrai, au jour naissant, dans le ravin de la Roche. La
rivière était très grosse et très bruyante; mais, du chemin, on ne la voyait plus, tant les branches avaient poussé sur ses rives. Le chemin lui-même était devenu comme un rempart de défense, tant il était hérissé et couronné de ronces, dont j'eus à soulever les rameaux épineux pour pénétrer jusqu'à l'escalier. La porte était neuve et close, une lourde et laide porte de ferme, en bois neuf, à la place de la belle porte en vieux chêne à ferrures savamment historiées, dont les débris gisaient sur les marches brisées du perron. Cette merveille avait fait son temps. M. Butler n'est jamais revenu dans le pays, pensai-je, car il eût acheté ces fers travaillés de la Renaissance qu'il convoitait jadis, et que personne aujourd'hui ne paraît s'être soucié de ramasser.
Au moment de sonner, je me rappelai qu'en quittant la France j'avais écrit à M. Louandre d'affermer la terre. J'avais fait la réserve du château, que je ne voulais pas savoir envahi par des indifférents; mais Dieu sait ce qui avait pu arriver depuis trois ans que je n'avais donné signe de vie. Un frisson me passa dans tout le corps. Je tremblai de trouver des inconnus installés dans le sanctuaire de mes souvenirs, et jusque dans le lit où ma mère était morte. Le faible bruit de mes pas n'avait éveillé personne. Seulement, un petit chien qui me sentait là, derrière la porte, aboyait d'une voix perçante. Ce chien aussi était pour moi un étranger, et c'est en étranger qu'il me traitait lui-même en appelant ses maîtres pour me chasser.
Je n'eus pas le courage de vouloir entrer avant de savoir par qui le château était habité. Je revins
sur mes pas. Je me glissai dans l'écurie, espérant y trouver quelque domestique; mais il n'y avait là que deux bêtes : un mulet pour le service de la ferme ou du moulin, et un vieux cheval décharné que je ne reconnus pas; il me reconnut, lui, car il se mit à hennir et à s'agiter en tournant vers moi ses yeux éteints. C'était mon bon cheval d'autrefois, celui qui m'avait porté si rapidement à Bellevue, et qui, depuis, avait tant marché au hasard dans nos chemins étroits et dans nos vastes plaines pour promener mes ennuis et mes anxiétés.
Je le caressai en l'appelant par son nom. Il me reconnaissait par le sens mystérieux accordé aux animaux, car il était devenu aveugle. Il mangeait peu, car il était maigre à faire pitié; mais on ne l'avait pas mis au moulin. Son poil touffu et rude ne portait aucune trace de travail. On l'avait donc gardé et nourri tant bien que mal par respect ou par amour pour ma mémoire. Je pris confiance, et je retournai à la porte de la maison, que je trouvai grande ouverte. L'unique gardienne du vieux manoir était sortie pendant que j'étais dans l'écurie, sortie pour quelques instants avec son chien, et je pus pénétrer seul dans la cuisine, où tout annonçait l'existence d'une servante économe et solitaire. Je regardai un vieux métier à dentelle, monté en corne transparente, avec des images de saints en ornements. Je le reconnus. C'était le métier de la vieille Catherine, la servante de ma mère. J'avais étudié mes lettres, en apprenant à lire sur les devises de ces images. Catherine était donc toujours là, travaillant avec le même instrument. Il
n'y avait de nouveau dans la maison que le petit chien .
Toutes les portes de l'intérieur étaient fermées; mais je savais dans quel tiroir du vieux bahut Catherine mettait ses clefs quand nous sortions ensemble. Celles des appartements déserts devaient s'y trouver aussi. Je les y trouvai en effet, et j'entrai dans la salle à manger, dans le salon, dans la chambre d'honneur. Tout était propre autant que possible, tout était rangé comme autrefois. Il y avait sur une pelote, au chevet du lit, des épingles à tête de verre que ma mère y avait mises. Son fauteuil n'avait pas quitté le coin de la cheminée. Une grande lettre bordée de noir était fichée dans le cadre de la glace. C'était une invitation à l'enterrement de la pauvre défunte; cette lettre qui s'était trouvée de reste, et qui ne portait aucune adresse, me remettait sous les yeux la date et l'heure de la mort, Je fis le tour des parois. Les peintures n'avaient rien perdu de leur éclat désagréable. Le Pantalon avait l'air de me saluer, et la Sirène de me présenter son miroir. Mille émotions poignantes et douces hâtaient le cours de mes idées et les battements de mon cœur. J'étais venu là pour être seul avec ma mère, et j'étais avec elle en effet.
{Jean de la Rocher 143-148.)