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PARMI LES RUINES

Voir le préambule du morceau précédent.

Jean de la Roche connaissait mal son cœur. A peine, arrivé, il apprend que Love habite toujours les environs, n'est toujours pas mariée. Son ancienne passion se réveille sourdement. Il veut se rapprocher de Butler, observer Love sans en être reconnu. Il se déguise (on se déguise beaucoup chez George Sand), se donne pour un porteur de chaise, et s'engage à la suite de la famille Butler dans une excursion aux environs du Mont-Dore. Il lui rend naturellement cent services, en vrai héros de roman qu'il est, se fait apprécier pour son courage ou sa sagesse, accompagne Love partout, mais ne parvient pas encore à déchiffrer l'énigme de son cœur. Il va peut-être se décourager, lorsque, l'observant à la dérobée, il lui voit répandre une larme furtive pendant une visite au pittoresque château de Murol. Le lecteur peut dès lors augurer du dénouement.

J'arrivai à Saint-Nectaire une heure après la famille Butler, et, entendant dire aux habitants que les Anglais avaient été voir les grottes à source incrustante, je contin*aai mon chemin pour aller me reposer dans une maisonnette de paysan hors du village. Bientôt après, suivant le chemin doux et uni qui passe à travers une double rangée de boursouflures volcaniques, sorte de via Appia bordée de petits cratères qu'à leur revêtement de gazon et à leurs croûtes de laves on prendrait pour

d'antiques tumulus couronnés de constructions mystérieuses, je m'arrêtai à l'entrée du val de Diane, en face du château de Murol, ruine magnifique plantée sur un dyke formidable, au pied d'un pic qui, de temps immémorial, porte le nom significatif de Tartaret.

Puisque mes voyageurs avaient fait halte au dyke de la Verdière, ils ne pouvaient manquer de gravir celui de Murol. Je les vis arriver, et je les devançai encore pour aller me cacher dans les ruines. Je les trouvai envahies par un troupeau de chèvres qui broutaient les feuillages abondants dont elles sont revêtues. On les avait mises là depuis peu, car elles s'en donnaient à cœur-joie, grimpant jusque sur les fenêtres et dans les grands âtres de cheminées béantes le long des murs aux étages effondrés. Il m'était bien facile de me dissimuler dans ce labyrinthe colossal, une des plus hautaines forteresses de la féodalité. Vue du dehors, c'est une masse prismatique qui se soude au rocher par une base homogène, c'est-à-dire hérissée de blocs bruts que des mains de géants semblent avoir jetés au hasard dans la maçonnerie. Tout le reste est bâti en laves taillées et ce qui reste des voûtes est en scories légères et solides. Ces belles ruines de l'Auvergne et du Velay sont des plus imposantes qu'il y ait au monde. Sombres et rougeâtres comme le dyke dont leurs matériaux sont sortis, elles ne font qu'un avec ces redoutables supports, et cette unité de couleur, jointe quelquefois à une simihtude de formes, leur donne l'aspect d'une dimension invraisemblable. Istées dans des paysages grandioses que hérissent

en mille endroits des accidents analogues, et que dominent des montagnes élevées, elles y tiennent une place qui étonne la vue et y dessinent des silhouettes terribles que rendent plus frappantes les teintes fraîches et vaporeuses des herbages et des bosquets environnants.

A l'intérieur, le château de Murol est d'une étendue et d'une complication fantastiques. Ce ne sont que passages hardis franchissant des brèches de rocher à donner le vertige, petites et grandes salles, les unes gisant en partie sur les herbes des préaux, les autres s'élevant dans les airs sans escaliers qui s'y rattachent; tourelles et poternes échelonnées en zigzag jusque sur la déclivité du monticule qui porte le dyke; portes richement fleuronnées d'armoiries et à moitié ensevelies dans les décombres; logis élégants de la Renaissance cachés, avec leurs petites niches mystérieuses, dans les vastes flancs de l'édifice féodal, et tout cela brisé, disloqué, mais luxuriant de plantes sauvages aux arômes pénétrants, et dominant un pays qui trouve encore moyen d'être adorable de végétation, tout en restant bizarre de forme et âpre de caractère.

C'est là que je vis Love assise près d'une fenêtre vide de ses croisillons, et d'où l'on découvrait tout l'ensemble de la vallée. J'étais immobile, très près d'elle, dans un massif de sureaux qui remplissait la moitié de la salle. Love était seule. Son père était resté en dehors pour examiner la nature des laves. Hope courait de chambre en chambre, au rez-dechaussée, avec le domestique. Elle avait grimpé comme une chèvre pour être seule apparemment,

et elle était perdue dans la contemplation du ciel chargé de nuées sombres aux contours étincelants, dont les accidents durs et bizarres semblaient vouloir répéter ceux du pays étrange où nous nous Trouvions. Je regardai ce qu'elle regardait. ïî y avait comme une harmonie terrible entre ce ciel orageux et lourd, cette contrée de volcans éteints et mon âme anéantie, sur laquelle passaient encore des flammes menaçantes. Je regardais cette femme tranquille, enveloppée d'un reflet de pourpre, voilée au moral comme la statue d'Isis, ravie ou accablée par la solitude. Qui pouvait pénétrer dans sa pensée? Cinq ans avaient passé sur cette petite tête frisée sans y dérouler un cheveu, sans y faire entrer probablement un regret ou une inquiétude à propos de moi. Et moi, j'étais là, dévoré comme aux premiers jours de ma passion ! J'avais couru sur toutes les mers et par tous les chemins du monde sans pouvoir rien oublier, tandis qu'elle s'était chaque soir endormie dans son lit virginal, autour duquel jamais elle n'avait vu errer mon spectre, ou entendu planer le sanglot de mon désespoir.

Je fus pris d'une sorte d'indignation qui tournait à la haine. Un moment je crus que je ne résisterais pas au désir brutal de la surprendre, d'étoufler ses cris... Mais tout à coup je vis sur cette figure de marbre un point brillant que du revers de la main elle fit disparaître à la hâte : c'était une larme. D'autres larmes suivirent la première, car elle chercha son mouchoir, qu'elle avait perdu, et elle ouvrit une petite sacoche de maroquin qu'elle portait à sa ceinture, y prit un autre mouchoir, essuya

ses yeux, et les épongea même avec soin pour faire disparaître toute trace de chagrin sur son visage condamné au sourire de la sécurité. Puis elle se leva et disparut.

Mon Dieu! à quoi, à qui avait-elle donc songé? A son père ou à son frère, menacés dans leur bonheur et leur fortune? A coup sûr, ce n'était pas mon souvenir qui l'attendrissait. Elle me croyait heureux, guéri ou mort. Je pris, à la fenêtre brisée, la place qu'elle venait de quitter. Un éclair de jalousie me traversa le cœur. Peut-être aimait-el la quelqu'un, à qui, pas plus qu'à moi, elle ne croyait pouvoir appartenir, et cet infortuné, dont j'étais réduit à envier le sort, était peut-être là, caché comme moi quelque part, mais visible pour elle seule et appelé à quelque douloureux rendez-vous de muets et lointains adieux!

Il n'y avait personne. Le tonnerre commençait à gronder. Les bergers s'étaient mis partout à l'abri. Le pic de Diane, revêtu d'herbe fine et jeté au creux du vallon, dessinait sur le fond du tableau des contours veloutés qui semblaient frissonner au vent d'orage. Je ramassai une fleur d'ancolie que Love avait froissée machinalement dans ses mains en rêvant, et qui était restée là. J'y cherchai puérilement la trace de ses larmes. Oh! si j'avais pu en recueillir une, une seule de ces larmes mystérieuses! il me semblait que je lui aurais arraché le secret de l'âme impénétrable où elle s'était formée, car les larmes viennent de lame, puisque la volonté ne peut les contenir sans que l'âme consente à changer de préoccupation.

Quand, après le départ de la famille, je me fus bien assuré, en épiant la physionomie enjouée du père et les allures tranquilles du fils, que ni l'un ni l'autre ne pouvaient donner d'inquiétude immédiatement à miss Love, quand j'eus exploré du regard tous les environs, et que toute jalousie se fut dissipée, je me pris à boire l'espérance dans cette larme que j'avais surprise. Et pourquoi cette âme tendre n'aurait-elle pas des aspirations vers l'amour, des regrets pour le passé? Elle n'était pas assez ardente pour se briser par la douleur, mais elle avait ses moments de langueur et d'ennui, et, si ma passion voulait se contenter d'un sentiment doux et un peu tiède, je pouvais encore émouvoir cette belle statue et recevoir le bienfait caressant et infécond de sa pitié!

Je fus épouvanté de ce qui se passait en moi. Ravagé par cinq années de tortures, j'aspirais à recommencer ma vie en la reprenant à la page où je l'avais laissée.

{Jean de la Roche, 191-196.)

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