ISIS AUX CHAMPS
C'est encore un sentiment patriotique qui a inspiré à Seorge Sand l'idée de Jeanne. Rien de plus original ni de plus attachant. Jeanne est un type moitié historique moitié rêvé par l'auteur, vrai d'une vérité légendaire et symbolique. C'est, comme le dit George Sand dans sa Préface^ la femme primitive, la fille des champs rêveuse, en qui se manifestent candidement les éternels sentiments d'une race : sorte de vierge gauloise, ou de Jeanne d'Arc ignorée, dont le cœur en apparence muet semble un sphinx impénétrable jusqu'au jour où il parle naturellement le langage des héroïnes naïves.
La voici sous son premier aspect. Engagée comme servante à la ville, elle étonne les autres domestiques et ses maîtres eux-mêmes par son air singulier :
Transplantée brusquement de sa vie sauvage à un état de civilisation, tout avait été incompréhensible pour Jeanne dans les commencements. Entre les besoins restreints de son existence rustique et les mille besoins artificiels des personnes aristocratiques qu'elle servait, il y avait un monde inconnu que sa pensée avait renoncé à franchir. Un esprit moins bienveillant que le sien eût fait la critique de ces étranges habitudes. Celui de Glaudie, émmemment progressif, et corruptible par conséquent,
acceptait avec admiration la nécessité de toutes ces recherches, de tous ces soins de détail qu'on exigeait d'elle et dont elle voyait avec envie ses maîtres profiter. Lorsqu'on la faisait goûter un peu aux miettes de ce bien-être et de ce luxe, elle était enivrée, et le besoin de ces satisfactions inconnues naissait en elle spontanément avec la jouissance. Cadet acceptait l'inégalité des conditions comme un fait accompli; mais, sous son air simple, il n'en était pas moins le fils de maître Léonard, le philosophe railleur et sceptique; son sourire n'était pas si niais qu'on le pensait, il était souvent ironique sans qu'on y prît garde. Mais Jeanne était restée, à peu de chose près, ce qu'elle était à Ep-Nell, rêvant, priant et aimant sans cesse, ne pensant presque jamais; une véritable organisation rustique, c'està-dire une âme poétique sans manifestation, un de ces types purs comme il s'en trouve encore aux champs, types admirables et mystérieux, qui semblent faits pour un âge d'or qui n'existe pas, et où la perfectibilité serait inutile, puisqu'on aurait la perfection. On ne connaît pas assez ces types. La peinture les a souvent reproduits matériellement; mais la poésie les a toujours défigurés en voulant les idéaliser ou les traduire, oubliant que leur essence et leur originalité consistent à ne pouvoir être que devinés. Il faut bien reconnaître que l'homme des champs a besoin de subir de grandes transformations pour devenir sensible aux conquêtes et aux bienfaits d'une religion et d'une société nouvelles; mais ce qu'on ne sait pas, c'est que la nature produit de tout temps dans ce milieu cer-