‹ Lectures littérairesChapitre 96 sur 106 · IS · texte numérisé non relu

IS

tains êtres qui ne peuvent rien apprendre, parce que le beau idéal est en eux-mêmes et qu'ils n'ont pas besoin de progresser pour être directement les enfants de Dieu, des sanctuaires de justice, de sagesse, de charité et de sincérité.^ Ils sont tout prêts pour la société idéale que le genre humain rêve, cherche et annonce, mais leur inquiétude ne le devance pas. Incapables de comprendre le mal, ils ne le voient point. Ils vivent comme dans un nuage d'ignorance; leur existence est pour ainsi dire latente. Leur cœur seul se sent vivre: leur esprit est borné comme la primitive innocence : il est endormi dans le cycle divin de la Genèse. On dirait, en un mot, que le péché originel ne les a pas flétris, et qu'ils sont d'une autre race que les fils d'Eve.

Telle était Jeanne, Isis gauloise, qui semblait aussi étrangère aux préoccupations de ceux qui l'entouraient, que l'eût été une fille des druides transportée dans notre siècle. Ne sachant rien blâmer, tant la douceur et la charité remplissaient son âme, elle renonçait à s'expliquer ce que le blâme seul eût rendu explicable. Elle végétait comme un beau lis dans sa douce extase, le sein ouvert aux brises de la nuit, aux baisers du jour, à toutes les influences de la terre et du ciel, mais insensible comme lui aux agitations humaines, et ne trouvant pas da sens au langage des hommes.

A force d'avoir à s'étonner de tout, Jeanne ne s'étonnait donc réellement de rien. Tout incident nouveau dans sa vie éveillait en elle cette simple réflexion : « Encore quelque chose que je ne sais

pas, et que je comprendrai encore moins quand on me l'aura expliqué ».

Les superstitions rustiques lui venaient en droite ligne de la religion des druides, cette doctrine peu connue dans son essence, car on ne l'a jugée que d'après les crimes qui l'ont souillée et dénaturée. La vierge Marie et le grand'fade se confondaient étrangement dans l'imagination poétiquement sauvage de la bergère d'Ep-Nell. Il y avait peut-être aussi quelque chose de sauvage et d'antique dans la résignation avec laquelle elle acceptait le fait de l'inégalité sur la terre. Mais il n'y avait rien de faible ni de lâche dans cette résignation. Jeanne, ne connaissant pas le prix de l'argent, n'ayant pas de besoins, et ne comprenant pas qu'il y eût dans la vie d'autres jouissances que celles de l'âme, ne se trouvait pas frustrée dans sa part de bonheur par la richesse et la puissance d'autrui. C'était un être exceptionnel, se rattachant, comme je l'ai dit déjà, à un type rare qui n'a pas été étudié, mais qui existe, et qui semble appartenir au règne d'Astrée.

(Jeanne, 189-192.1

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