LA GRANDE PASTOURE
Second aspect de Jeanne. Conversation de Jeanne avec sa jeune maîtresse. Pour comprendre celle-ci, il faut se rappeler qu'au début du roman la petite pastoure, endormie sur un rocher « druidique », a trouvé dans sa main en se réveillant trois pièces de monnaie que des jeunes gens en excursion y ont déposées pour l'intriguer. L'un d'eux est un Anglais romanesque assez parent du Bomstom de J.-J. Rousseau. Il s'éprend de Jeanne quand il la retrouve servante à la ville, et charge mademoiselle de Roussac de sonder Jeanne. Jeanne avait cru à un sortilège en trouvant à son réveil de l'or dans sa main. D'autre part elle comprend avec peine l'idée de l'amour, et le mot d'Anglais remue en elle d'obscures haines. Elle parle en sœur de la « Grande Pastoure ». La date de ce récit, un peu postérieure à 1816, en pleine légende napoléonienne, achève d'éclairer la scène.
— Vous pensez donc que l'or porte malheur?
— Ça j'en suis bien sûre! Eh bien! le jour où je trouvai de l'or dans ma main, je commençai par le jeter bien loin de moi. Ensuite, pour qu'il ne portât pas malheur à d'autres, je fis un trou dans la terre avec mon couteau, sous la grande pierre jomâtre, et je poussai le louis d'or avec mon sabot. Mais comme il y avait eu dans ma main de l'argent aussi, je ne me méfiai pas de l'argent, et le portai bien vite à ma mère.
— Tu pensas donc tout de suite aux fades?
— Non, mam'selle, je n'y pensais pas, je n'avais pas de connaissa7ice \ je savais seulement que l'or portait malheur, et je n'en voulais point. Quand je dis à ma mère ce qui m'était arrivé, et que je lui montrai les deux pièces d'argent, elle commença à m'instruire. Elle me tança beaucoup de m'être laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres, qui sont un mauvais endroit, et elle m'enseigna ce que je devais faire pour me sauver des mauvais esprits qui avaient agi avec moi comme s'ils croyaient m'avoir achetée. Elle fut contente de ce que j'avais laissé le louis d'or au mont Barlot et de ce que je ne l'avais pas mis dans ma poche, ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. Elle ne savait trop que dire du gros écu blanc. Ça pouvait être bon ou mauvais; mais ça pouvait aussi n'être ni mauvais ni bon, parce qu'il y a des fadets qui sont fous, qui aiment à s'amuser, et qui font des petites niches un peu ennuyeuses, mais pas bien méchantes, comme de vous faire chercher votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil en filant, ou encore de vous faire défaire vos pelotons en tournant le dévide à l'envers, quand vous n'y faites pas attention. Nous avons donc fait bénir Técu dans l'éi-rlise et nous l'avons mis dans le tronc aux pauvres. Quant à la pièce de cinq sous qui était bien reluisante, bien petite et bien jolie.,., il y avait l'empereur Napoléon dessus, et ma pauvre chère mère aimait beaucoup cet empereur-là. Elle disait souvent que si elle n'avait pas été nourrice, elle aurait voulu être cantinière pour aller à la guerre contre les Anglais
qui ont pris et abîmé notre pays dans les temps anciens, du temps de la Grande Pastoure.
— Eh bien! la petite pièce de l'Empereur?
— Ma chère défunte me dit comme ça : a Jeanne, c'est bon, cette pièce-là, c'est du bonheur et de l'honneur. C'est la bonne fade qui, en voyant comment la mauvaise fade voulait te tenter avec de l'or, a mis dans ta main ce petit sou blanc pour te défendre. C'est, pour sûr, la grande fade d'Ep-Nell qui te veut du bien, parce qu'elle sait que tu n'es pas méchante, et que tu n'as jamais fait de peine à ta mère, ni de tort à personne. Faut donc garder son cadeau, et ne jamais t*en séparer. » Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit attacher à la croix de mon chapelet avec la petite médaille de la bonne sainte Vierge qui commande à toutes les bonnes fades. Et tenez, mam'selle, je l'ai bien toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, dans ma poche; la nuit je le passe à mon cou, et comme ça je ne le quitte jamais.
Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit chapelet de ces graines grisâtres qui croissent dans nos champs et dont je ne sais plus le nom. L'humble offrande de sir Arthur y était attachée par un petit anneau de fer.
— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l'histoire des trois pièces, qui m'a tant fait faire de prières, parce que je croyais que c'était un miracle, et qui m'a souvent aussi donné la peur. Vous dites que ça n'en est pas ui\. Eh bien! vous vous trompez peutêtre. Les fades peuvent bien s'en être mêlées et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans qu'ils
le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur ou bonheur.
— Et sais-tu, ma pauvre Jeanne, de qui te vient ton cher petit sou blanc?
— Ça doit être de mon parrain !
— Eh bien ! non, c'est du monsieur anglais.
— De l'Anglais! Ah! dit Jeanne étonnée, un Anglais peut-il porter bonheur à une chrétienne?
— Tu crois donc qu'un Anglais n'est pas un chrétien?
— Je ne sais pas.
— Je t'assure qu'ils soi^C aussi bons chrétiens que nous, Jeanne!
— Je sais bien que ça se dit comme ça, à présent, mam'selle; mais du temps de votre papa, que vous n'avez guère connu, ça se disait autrement. Savezvous pourquoi ma mère aurait voulu que je vienne à attraper le bœuf et à trouver le trésor?
— Voyons !
— Elle disait que le trésor était si gros, que personne n'en verrait jamais la fin ; qu'il y aurait de quoi rendre heureux tout le monde qui est sur la terre; qu'il y aurait encore de quoi payer une grosse armée pour renvoyer les Anglais de la France, car ils étaient les maîtres à Paris, à ce qu'il paraît, dans le temps où elle me disait ça.
— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l'Angleterre?
— Dame? mam'selle, elle avait appris ça chez vous, du temps qu'elle y élevait votre frère. Votre défunt papa, qui était un grand militaire (qu'on dit) leur faisait la guerre, et votre maman, qui avait toujours peur qu'on ne le tue, les haïssait à mort.
Alors quand l'Empereur a été renvoyé, et mis dans une cage de fer par les Anglais, ma mère a pleuré, pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir pleurer. Et puis quand on disait que les Anglais avaient amené de leur pays un roi anglais et qu'ils l'avaient mis à Paris pour commander aux Français, elle se fâchait, et elle disait comme ça : ce Ah! ma pauvre chère dame de Boussac doit avoir rudement de chagrin ! )) Aussi, mam'selle, j'ai été bien étonnée quand je suis venue ici et que j'ai entendu dire à votre maman qu'elle aimait Louis XVIII, le roi anglais; et je ne savais que penser de voir qu'il y avait son portrait dans sa chambre et qu'on avait mis le portrait de l'Empereur dans le grenier. Aussi je l'ai mis dans ma chambre, moi, sans qu'elle le sache, et je ne crois pas qu'il y ait de mal à ça.
— Non, sans doute. Moi aussi j'admire et je plains le grand Empereur. Mais prends garde que madame de Charmois ne découvre que tu honores ainsi son portrait, car elle n'aurait pas de cesse que maman ne le fît brûler.
— Aussi, mam'selle, je le cache tous les matins avec un tablier que j'accroche dessus. Mais le soir, quand je reviens dans ma chambre, je le regarde, et ça me fait plaisir! Dame! écoutez donc, mon père aussi avait été soldat du temps de la République, et, sous l'Empereur, il avait été dans un pays qu'on appelle l'Italie, et il s'était bien battu. Je ne l'ai pas connu non plus; mais je sais qu'il n'aimait pas beaucoup les Anglais, et il y avait dans notre maison une image de l'Empereur qui a brûlé avec tout le reste.
— Ainsi, tu songes à faire la guerre aux Anglais, Jeanne? Quand tu auras trouvé le trésor, tu achèteras une grosse armée, et tu te mettras en campagne sur un beau cheval blanc, comme Jeanne d'autrefois, la belle Pastoure qui a délivré notre pays des habits rouges?
— Oh! mam'selle, comment donc que vous savez ces choses-là? J'en rêve toutes les nuits, et mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée, et que je garde mes bêtes, je m'imagine que je vois arriver tout ça. Cependant je n'en parle jamais à personne.
— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être que je fais des rêves semblables de mon côté. On ne peut pas être si près de Sainte-Sévère sans s'émouvoir au récit de ce qui s'y est passé. On dit qu'il y a à Toul des lions que les Anglais y avaient fait tailler dans la pierre, pour humilier le pays, et que tous les jours on leur donne encore des coups de sabot.
— Ah! mam'selle, je vois bien que vous êtes comme moi! Ma mère a dit que votre grand-père avait été très ami avec la Grande Pastoure, et qu'il était aussi un grand soldat enragé contre les Anglais.
— Mon grand-père?
— Oui, mam'selle, un seigneur de Boussac. Elle avait entendu dire ça dans la maison d'ici.
— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes que tu ne penses, Jeanne; mais n'importe. Il y a eu, en effet, dans notre famille, un maréchal de Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je sens comme toi, Jeanne, qu'il serait doux de mener
cette belle vie. Mais cela n'est plus de notre temps mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, pour toujours peut-être, avec l'Angleterre. Nous sommes censés libres, et les Anglais ne viendront plus ouvertement nous faire la loi. Il convient à une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer à lever une armée contre eux.
— Ça ne vous va donc pas, mam'selle, ce que j'ai dit? Je vous en demande pardon.
— Cela me va beaucoup, au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je t'aime davantage d'avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est impossible, et d'ailleurs il y a de bons Anglais qui nous aiment et qui pleurent l'empereur Napoléon.
— Vrai, mam'selle? il yen a? Oh! il faudrait faire grâce à ceux-là.
— Certainement, Jeanne, et tu dois commencer par notre ami M. Harley, qui admire la belle Pastoure et l'Empereur autant que toi.
— Si pourtant, dit Jeanne en hochant la tête, les Anglais les ont fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande Pastoure parce qu'elle avait la connaissance?
— M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t'en réponds.
— Oui-dà ! C'est donc un bien brave homme, cet Anglais-là?
— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre, Jeanne.
— Ça me fait plaisir. Je n'ôterai pas son petit sou blanc de mon chapelet.
— Garde-t'en bien, tu lui ferais trop de peine.
— Et à cause donc, mam'selle?
— Parce qu'il t'aime, Jeanne.
— Il m'aime! C'est donc vrai qu'il a connu ma mère?
— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t'aime beaucoup.
— Et pourquoi donc?
— Parce qu'il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble s'assemble, Jeanne! N'est-ce pas vrai"?
Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à l'affection dont elle était l'objet. Mais elle l'acceptait comme la marque d'une grande bonté, et prêtait l'oreille d'un air naïf au panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu'il lui inspirait, elle s'aperçut qu'elle perdrait du terrain au lieu d'en gagner, et qu'une sorte de méfiance et d'effroi, sentiments bien contraires à ses dispositions habituelles, s'emparait de la jeune fille.
— Voilà déjàdeuxfois, mam'selle, que vous voulez trop me faire dire ce que j'en pense, dit-elle; je ne sais pas pourquoi vous vous inquiétez de ça.
— Mais, voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de Boussac, je suis une fille à marier, moi, et je puis d'un jour à l'autre être demandée par quelqu'un.
— Oh ! si c'est pour me faire causer que vous me questionnez comme ça, répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je vois bien
qu'il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je vous ferais de la peine sans le savoir.
— Nullement, Jeanne; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier, et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te consulte.
— Oh! moi, mam'selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller !
— Tu ne m'aimes donc pas?
— Pouvez- vous dire ça !
— En ce cas, parle, s'écria Marie en lui passant un bras autour du cou, et en l'attirant auprès d'elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma place, et que M. Harley veuille t'épouser.
— Est-ce que je sais, moi?
— Mais, enfin, tu peux bien supposer!
— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous répondrai dans la vérité de mon âme. Je n'épouserai jamais ce monsieur-là : d'abord parce qu'il est Anglais, et que je ne voudrais pas mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et je lui porte du respect, puisqu'il est si brave homme; mais l'épouser! Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas contrarier l'âme de ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père. Ensuite, mam'selle, je dirais non, parce qu'il est riche, et que ça me porterait malheur. On dit chez nous que l'argent rend fier et méchant. Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne; il n'y a rien de si bon et de si humain que vous. Mais il n'y en a peut-être pas beaucoup qui vous ressemblent, et
je vois bien déjà que mam'selle Elvire n'est pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir de l'argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m'a commandé de rester pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante mille bons Anglais pour m'épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de tous, je vous le jure sur mon baptême !
Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle comme une sorte d'indignation patriotique qui faisait briller son regard et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poète, ne pouvait s'empêcher de l'admirer, quoique son obstination l'affligeât profondément, et elle la comparait intérieurement à Jeanne d'Arc. Il lui semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage rustique qu'elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et d'enthousiasme contenu, devait avoir caractérisé l'héroïne de Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s'imaginait que l'âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu'une autre transformation l'appelât à se manifester encore dans tout l'éclat douloureux de la force et de la gloire.
{Jeanne, 229-237.)