‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 17 sur 34 · VI. — QUATRIÈME COMBAT f Í · texte numérisé non relu

VI. — QUATRIÈME COMBAT f Í

Mort d'Hector.

Les deux héros sont en face l'un de l'autre. Hector prend le premier la parole. Décidé à engager la lutte, il propose à son adversaire un pacte : le vainqueur, quel qu'il soit, ravira les dépouilles du vaincu, mais il rendra son corps à ses compatriotes.

A ces mots, le léger coureur Achille, lui jetant un regard de fureur, s'écria : « Hector, que je hais, ne me parle pas de promesses mutuelles. Point de ser-ments entre les lions et les hommes; point d'entente entre les loups et les agneaux; la haine, et toujours la haine! De même, entre toi et moi, ni amitié, ni promesse ! il faut que l'un ou l'autre meure et qu 'il rassasie de son sang Arès, l'opiniâtre combattant. Appelle à toi toute ta vertu : c'est maintenant qu 'il est à propos d'exceller à manier la lance et à com-battre. Plus de fuite possible pour toi : Pallas Athèné va te dompter par mon fer : tu paieras en une seule fois les deuils de tous mes amis massacrés par ton bras. »

En même temps, il lançait sa javeline. Hector, qui a vu le mouvement, évite le trait, qui va se planter en terre. Mais Athèné l'arrache et le remet aux mains d'Achille. Hector, qui se croit déjà vainqueur, raille son ennemi. A son tour, il darde sa lance. Elle frappe le milieu du bou-clier, sans pénétrer; Désarmé, il se retourne pour demander à Déiphobos un autre trait : mais le faux Déiphobos a dis-paru. Hector se sent perdu : un dieu l'a trompé. Du moins, il veut vendre chèrement sa vie. L'épée à la main, il s'élance comme un aigle qui fond du haut des airs sur sa proie. Achille se couvre de son bouclier, et, brandissant sa lance, dont la pointe jette des feux comme un astre, il cherche de l'çeil où il frappera son ennemi, revêtu de l'armure qu'il a prise à Patrocle. Entre le casque et la cuirasse, la gorge 176 L'ILIADE [CH. XXII] apparaît à découvert; il y plonge la pointe aiguë de son arme. Hector tombe, blessé à mort, et Achille l'insulte :

« Hector, tu croyais, quand tu dépouillais Patro-cle, que tu échapperais à la mort, et tu ne songeais pas à moi, parce que je n'étais pas là; insensé! Ah ! il restait à Patrocle un vengeur bien plus fort que toi, moi-même, qui demeurais en arrière près des vaisseaux, moi qui ai fait plier tes genoux; les chiens et les oiseaux de proie te déchireront avec ignominie, tandis que lui, les Achéens l'enseveliront. »

Hector au casque ondoyant, respirant à peine, lui dit : « Je t'en supplie par ta vie, par tes genoux et par tes parents, ne me donne pas en pâture aux chiens auprès des vaisseaux achéens. Consens à recevoir l'or et l'airain que mon père et ma mère vénérée te donneront largement, et laisse-les em-porter mon corps dans ma ville, afin que les Troyens avec leurs femmes me rendent l'honneur suprême du bûcher. »

Mais le léger coùreur Achille, lui jetant un regard furieux, s'écria : « Chien, ne me supplie pas par mes genoux ni par mes parents. Que n'ai-je le cœur assez ferme pour dépecer tes chairs et les manger ainsi, après ce que tu m'as fait, aussi vrai que rien au monde n'écartera de ta tête les chiens dévorants ! Non, quand même on m'apporterait ici une rançon infinie, en me promettant plus encore, quand même le Dardanide Priam m'offrirait ton poids d'or, jamais ta mère vénérée ne te déposera sur un lit, jamais elle ne pleurera sur celui qu'elle a enfanté, mais les chiens et les oiseaux te dévoreront tout entier. »

Hector au casque ondoyant lui dit alors en mou-rant : « Ah! je vois trop ce que tu es; j'étais bien sûr de ne pas t'attendrir : c'est un cœur de fer qui est dans ta poitrinè. Prends garde toutefois que je

VI. — QUATRIÈME COMBAT i î7 n'excite contre toi la colère des dieux, au jour où Pâris et Phœbus Apollon te feront périr, tout vail-- 1ant que tu es, près de la porte Skée. » Comme il parlait ainsi, la mort l'enveloppa : son âme, échap-pée de son corps, descendit chez Iladès en pleurant sa destinée, car elle laissait la force et la jeunesse. Tout mort qu'il étail, le puissant Achille lui dit encore : « Meurs! le sort qui m'attend, je le subirai lorsqu'il plaira à Zeus et aux autres immortels. »

Les Achéens accourent alors, heureux de contempler le cadavre de leur ennemi : ils admirent sa taille et le per-cent de leurs lances. Achille les invite à chanter un péan de victoire, tandis qu'il emmènera le corps jusqu'aux vais-seaux : « Nous avons tué le puissant Hector, que les Troyens dans leur ville invoquaient comme un dieu. » Puis il perce les pieds du mort, y passe des courroies qu'il attache à son char, et, fouettant ses chevaux, il entraîne le corps. Les membres d'Hector sont souillés de poussière, ses cheveux traînent sur le sol, sa tête, autrefois char-mante, est horrible à voir.

Dans Troie, un long gémissement s'élève, comme si la ville tout entière s'écroulait. Le vieux Priam, hors d'état de se maîtriser, se roule à terre : il veut sortir, aller trouver Achille, lui redemander le corps de son fils. « Lui aussi, s'écrie-t-il, a un père de mon âge, Pélée, qui l'a engendré et élevé pour la perte des Troyens, pour mon malheur à moi surtout, qu'il a fait si cruellement souffrir. Que de fils il m'a tués en pleine jeunesse! Mais, tous ensemble, ils ne m'ont pas laissé un regret aussi amer qu'Hector seul ; voici la peine cuisante que j'emporterai chez Hadès. Ah! si du moins il était mort dans mes bras; nous aurions pleuré sur son corps jusqu'à satiété, sa mère infortunée et moi. -» A ces plaintes, Hécube joint les siennes, auxquelles la cité tout entière s'associe.

Andromaque ignorait qu'Hector fÚt resté hors des murs. Elle était dans sa demeure, avec ses servantes, occupée à broder. Tout à coup, les cris de douleur arrivent jusqu à elle. Elle se trouble, elle chancelle, sa navette lui échappe 178 L'ILIADE - [CH. xxn] des mains. Un affreux pressentiment lui traverse l'esprit : Hector a dû être surpris par Achille, qui sans doute'l'a. séparé de ses compagnons et le poursuit; car son ardeur le pousse toujours en avant.

Incapable d'attendre des nouvelles, elle sort précipi-tamment, accompagnée de deux servantes. Elle arrive aux remparts chargés de monde, elle découvre la plaine, elle voit Hector traîné devant la ville. Soudain, un voiles'étend devant ses yeux. Elle tombe évanouie. Toutes les parures de sa tête glissent à terre. Ses belles-sœurs et ses beaux-frères. l'entourent. On la ranime enfin. Revenue à elle, elle exhale ses plaintes :

« Hector, ah ! malheureuse que je suis! tous deux, nous étions donc destinés aux mêmes malheurs quand nous naquîmes, toi à Troie dans la maison de Priam, moi à Thèbe, au pied du Placos couvert de forêts, daps la maison d'Éétion, qui m'éleva, petite enfant, pour son malheur et pour le mien ; pourquoi m'a-t-il donné le jour? Voici que toi tu descends dans les demeures d'Hadès, sous les pro-fondeurs de la terre, et moi, tu me laisses en proie à une affreuse' douleur, veuve dans ton palais. Avec moi, notre enfant tout petit encore, à qui nous avons donné naissance, toi et moi; tu ne lui serviras de rien, Hector, et lui non plus ne te servira de rien. S'il échappe à cette guerre horrible que nous font les Achéens, il n'y aura plus pour lui que peines et souffrances ; on lui enlèvera ses terres. Le jour qui rend un enfant orphelin le prive de tous ses amis. »

Andromaque, dans sa douleur, fait alors une peinture lamentable du sort de l'orphelin. Il est repoussé de tous, parce qu'il n'a plus de père. Astyanax, élevé jusqu'ici avec les soins les plus délicats, n'a plus que des chagrins à attendre.

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