‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 16 sur 34 · V. — FIN Dr TROISIEME COMBAT · texte numérisé non relu

V. — FIN Dr TROISIEME COMBAT

PAGES CHOISIES D'HOMÈTIE. 1 3 vous emmeniez Automédon hors du combat, vers les vaisseaux creux. Car je vais accorder encore aux Troyens l'avantage, jusqu'à ce qu'ils atteignent les vaisseaux pontés, jusqu'à ce que le soleil se couche et que l'obscurité sainte survienne. «

Les chevaux en effet reprennent courage tout à coup. Ils secouent la poussière de leurs crinières et entraînent, Automédon au milieu du combat. Celui-ci ne peut à la fois les guider et combattre. Alkimédon, qui l'aperçoit, lui propose de s'associer à lui. Automédon accepte avec empressement et le fait monter sur le char.

Hector a tout vu ; il conçoit aussitôt la pensée de s'em-parer du char et des chevaux. Il communique son projet à Enee, et tous deux s'efforcent de rejoindre l'attelage.- Automédon les voit venir. Il est saisi de crainte, malgré son courage, et il appelle à son aide les deux Ajax et Ménélas. A ce moment, Hector venait sur lui avec un Troyen nommé Arètos. Automédon perce Arètos de sa javeline. Hector va le frapper à son tour; mais, brusquement, les deux Ajax se jettent entre eux et forcent Hector ainsi qu'Euée à reculer.

Succès des Troyens.

L'ardeur du combat s'est éloignée un instant du cadavre de Patrocle. Athèné l'y ramène en se présentant à Ménélas sous les traits de Phénix et en l'exhortant il combattre pour rendre le cadavre à Achille. Elle lui prête une force nouvelle et lui inspire un courage obstiné, semblable à celui de la mouche que rien ne peut écarter et qui s'attache à sucer le sang malgré tout. Il fond sur les Troyens qui entourent Patrocle, les force à reculer, saisit le corps et va l'entraîner. Apollon ne veut pas qu'il en soit ainsi. Comme Athèné a excité Ménélas, lui excite Hector. Celui-ci s'avance, enveloppé d'un sombre nuage. En même temps Zeus, du haut de l'Ida, fait retentir le tonnerre, il donne la victoire aux Troyens et met en fuite les Achéens.

Idoménée et Mérionès essayent en vain de résister. Mérionès n'est sauvé que grâce à son conducteur Koïranos 146 " L , ILIADE [CH. XVIl] le Crétois, qui le fait monter en hâte sur son char et qui tombe lui-même sous la javeline d'Énée. Idoménée prend sa place sur le char, fouette les chevaux et s'enfuit vers les vaisseaux. --

Ajax sent que les dieux sont contre les Achéens. Il ne le cache pas à ses compagnons. Mais, pour les tirer du danger pressant, il a l'idée de faire savoir à Achille la mort de'Patrocle qu'il ignore toujours. Pour cela, il cherche quelqu'un qu'il puisse lui envoyer. L'obscurité qui continue à envelopper les combattants l'empêche de distinguer ceux qui l'entourent. Irrité, il s'en prend à Zeus : « Père, s'écrie-t-il, tire du moins les fils des Achéens de ce nuage sombre, fais luire la lumière, rends-nous la faculté -de voir ; et alors, au grand soleil, eh bien ! fais-nous périr, puisque telle est ta volonté. »

Zeus l'entend et, saisi de pitié, dissipe l'obscurité. Une grande lumière s'étend sur tout le champ de bataille. Aussitôt Ajax envoie Ménélas à la recherche d'Antiloque; pour que celui-ci porte la terrible nouvelle à Achille. Ménélas a peine à quitter le combat. Néanmoins, il obéit, s'éloigne et jette partout ses regards, comme un aigle qui du haut des airs distingue le lièvre blotti sous les broussailles. Il aperçoit au loin, à gauche de la ligne, le fils de Nestor. Il court à lui, lui apprend la mort de Patrocle et ce qu'on attend de lui. Antiloque est terrifié en l'entendant, ses yeux se rem-plissent de larmes, il demeure sans paroles. Toutefois, il laisse ses armes à son ami Laodoros, et part en courant vers la tente d'Achille.

Les Achéens emportent Patrocle.

Aussitôt Ménélas revient vers Ajax. « Achille, lui dit-il, va être prévenu, mais il est impossible qu'il vienne dès . maintenant, car il est sans armes. Avisons donc à sauver le corps par nous-mêmes. » Ajax l'approuve. Il est convenu que Ménélas et Mérionès prendront le corps sur leurs -épaules et l'emporteront, tandis que les deux Ajax com-battront pour les couvrir. En voyant enlever le corps, les Troyens se jettent en avant comme une meute qui s'élance sur un sanglier blessé; quand le sanglier se retourne, la meute recule ; ainsi les Troyens s'arrêtaient, chaque fois que les Ajax se retournaient pour réprimer leur élan.

Les deux Achéens, pleins d'ardeur, emportaient le corps loin du champ de bataille vers les vaisseaux creux. Sur leurs pas, la mêlée se ruait comme un feu dévorant qui soudain a embrasé une ville et consume les maisons dans une flamme immense, qu'atlise à grand bruit le souffle du vent. Ainsi le tumulte des chevaux et des combattants montait incessamment derrière eux. Ménélas et Mérionès ressemblaient à un attelage de mulets obstinés, qui, d'un effort coura-geux, traînent du haut de la montagne sur un sentier raboteux une poutre ou un tronc immense, destiné à un vaisseau ; leur force s'épuise, tant ils peinent et suent dans leur effort ardent; ainsi les deux Achéens, pleins d'ardeur, emportaient le corps. Der-rière eux, les Ajax arrêtaient les poursuivants, comme un monticule couronné d'arbres, qui s'étend à travers une plaine, arrête les eaux; l'impétuosité terrible des fleuves violents s'y heurte, et, soudain, toutes les eaux sont détournées vers la plaine, sans que la force du courant puisse le briser. De même les deux Ajax arrêtaient en arrière les combattants troyens. Ceux-ci les suivaient pas à pas, et, parmi eux, deux héros surtout, Énée, fils d'Anchise et le glorieux Hector. Comme une nuée d'étourneaux ou de geais qui s'envolent en poussant des cris aigus, quand ils voient venir un épervier qui porte la mort aux petits oiseaux, ainsi, devant Énée et Hector, les Achéens fuyaient en poussant des cris aigus et ne songeaient plus à combattre. Beaucoup de belles armes tombèrent auprès du fossé dans cette fuite des Danaëns, et la mêlée ne cessait pas. 148 L ,ILIADE [CH. XVIll]

CHANT XVIII

Douleur d'Achille.

Tandis qu'Achéens et Troyens combattaient avec la fureur de la flamme, Antiloque, messager rapide, arriva vers Achille. Il le trouva devant les vaisseaux aux extrémités relevées, pressentant dans son esprit l'événement qui venait de se produire.. Frémissant, il disait en son cœur généreux': « Hélas! pourquoi les Achéens chevelus reviennent-ils encore en tumulte vers les vaisseaux, chassés de la plaine? Ah ! que les dieux n'aillent pas susciter une amère douleur à mon âme, en réalisant ce que ma mère m'a prédit jadis, que le meilleur des Myrmidons, moi vivant, tomberait sous les coups des Troyens et ne verrait plus la lumière du jour ! Oui, cela est sûr : le vaillant fils de. Ménoïtios est mort; le téméraire! combien ne lui avais-je pas recommandé de revenir, dès qu'il aurait éloigné la flamme ennemie des vàis-seaux, et de ne pas entrer en lutte avec Hector ! »

Il roulait ces pensées en son esprit, quand le fils du brave Nestor se présenta devant lui en versant des larmes brûlantes et lui annonça la douloureuse nou-velle : « Hélas ! fils de l'intrépide Pélée, tu- vas apprendre une chose affreuse, qui n'aurait jamais dû arriver. Patrocle est étendu mort, et on combat autour de son corps dépouillé, car Hector au casque ondoyant est maître de ses armes. ».

Ainsi parla Antiloque, et un sombre nuage d'afflic-tion enveloppa Achille. Des deux mains, il prit à poignée la cendre du foyer, la versa sur sa tête et en souilla son charmant visage; la poudre noire s'attachait à la toile éclatante de son vêtement. Lui--

N V. — FIN DU TROISIÈME COMBAT 149 même, étendu sur le sol de toute sa longueur, il restait là, et, de ses mains, il arrachait ses cheveux. Les servantes, qu'il avait prises à la guerre avec son ami, s'affligeaient et poussaient de longs gémisse-ments, elles sortaient de leurs tentes, elles accou-raient autour de l'intrépide Achille en se frappant toutes la poitrine, prêtes à défaillir. De l'autre côté, Antiloque pleurait et sanglotait en tenant les mains d'Achille; et il était plein d'angoisse en son noble cœur; car il craignait que le héros ne se coupât la gorge.

Les lamentations d'Achille sont entendues de sa mère, qui était assise dans les profondeurs marines auprès de son père Nérée, au milieu des Néréides, ses sœurs. Toutes aussitôt se frappent la poitrine et Thétis se met à gémir-:

« Écoutez, mes sœurs,- filles de Nérée, et sachez toutes combien de chagrin j'ai en mon cœur. 0 malheureuse! triste mère d'un héros! J'ai mis au monde un fils excellent et robuste, à qui nul n'est comparable; il a grandi comme un jeune arbuste; puis, quand je l'eus nourri comme un tendre rejeton dans un verger, je dus l'envoyer vers Ilios sur les vaisseaux recourbés pour combattre les Troyens ; et maintenant je ne le verrai pas revenir en son pays ni rentrer dans la demeure de Pélée. Bien plus, tandis qu'il vit encore et voit la lumière du soleil, il n'a que chagrins, et je ne peux pas aller le soulager. Eh bien, j'irai; je veux voir mon enfant et apprendre de sa bouche quel deuil est venu le frapper, bien qu'éloigné des combats. »

A ces mots, elle quitta sa grotte; et toutes l'ac-compagnèrent en pleurant; autour d'elles, les vagues de la mer se brisaient. Quand elles eurent atteint la Troade féconde, elles prirent pied sur le rivage en 150 L'ILIADE [CH. XVIII] long cortège, à l'endroit où les vaisseaux des Myr-midons tirés sur le sable formaient une ligne serrée autour du léger coureur Achille. Tandis qu'il pous-sait de longs gémissements, sa mère vénérable s'ap-procha; et laissant échapper des plaintes aiguës., elle prit la tête de son enfant, puis, pleine de pitié, elle lui adressa ces paroles rapides : « Mon enfant, pourquoi pleures-tu? quel deuil est venu t'affliger? Parle, ne me cache rien. Zeus n'a-t-il pas accompli déjà ce que tu demandais en élevant tes mains, que les fils des Achéens fussent tous repoussés jusqu'aux vaisseaux, qu'ils eussent- besoin de toi et qu'ils su-bissent une dure nécessité? »

Achille, le léger coureur, gémit longuement et lui répondit : « Ma mère, oui, le dieu de l'Olympe a bien accompli tout cela. Mais quelle satisfaction en puis-je tirer, quand mon compagnon a péri, Pa-trocle, que je préférais à tous les autres, que j'aimais comme moi-même? Je l'ai perdu; et de plus Hector, en le tuant, lui a enlevé mes armes merveilleuses, d'une beaulé admirable. Les dieux eux-mêmes les avaient données en présent à Pélée, le jour où ils te firent entrer dans le lit d'un mortel. Que n'es-tu restée en ta demeure parmi les immortelles qui habitent la mer, laissant Pélée épouser une simple femme! Maintenant, pour que tu aies, toi aussi, une affliction infinie par la mort de ton enfant, tu ne le verras pas revenir en son pays, tu ne l'y accueilleras pas. Car je ne veux plus vivre ni demeurer parmi les hommes, si Hector n'expire avant tout autre, frappé par ma lance, et ne paye ainsi la mort de Patrocle fils de Ménoïtios. »

Thétis, en pleurant, lui répondit : « Alors, mon enfant, ta destinée sera courte, puisque tu parles ainsi. Car, Hector àpeine tombé, ton toursera proche.»

Aussitôt, avec emportement, le léger coureur Achille lui répondit : « Que je meure sur-le-champ, puisque le sort ne m'a pas permis de porter .secours à mon ami quand il succombait! Il est mort très loin de son pays, et je n'étais pas là pour écarter de lui le coup fatal. Eh bien, soit : je ne dois pas revenir dans ma terre natale; je n'ai pu apporter le salut à Patrocle ni à mes autres compagnons qui ont péri en si grand nombre sous les coups du puis-sant Hector; mais je reste oisif près des vaisseaux, vain fardeau de la terre nourricière, moi auquel nul des Achéens vêtus d'airain n'ose se comparer dans le combat, bien que d'autres me soient supérieurs dans l'assemblée. Ah! puissent disparaître d'entre les dieux et les hommes la discorde et le ressenti-ment, qui poussent les plus sages à s'emporter ;Tplus doux que le miel pour s'insinuer en nous, mais une fois dans le cœur, aussi prompts à se dilater que la fumée. N'est-ce pas ainsi que le roi des hommes Agamemnon m'a mis en fureur? Mais tout cela est passé; n'en parlons plus, si- vive qu'en soit la bles-sure, et domptons notrejcœur dans notre poitrine, puisqu'il le faut. Donc, j'irai ; je veux atteindre le meurtrier de mon ami, Hector; s'il faut mourir, je mourrai, à l'heure où!il plaira à Zeus et aux autres immortels. Le robuste Hercule lui-même n'a! pu échapper au destin, tout cher qu'il était au roi Zeus fils de Cronos, mais il]a succombé à la destinée et à l'âpre colère d'Hèré. De)nême, moi aussi, si telle est ma destinée, je tomberai sur le champ de bataille, quand la mort m'atteindra. Jusque-là, que j'obtienne du moins une glorieuse renommée; qu'à cause de moi, plus d'une parmi les Troyennes et les Darda-nides aux vêtements [flottants, essuyant de ses deux mains les larmes sur leurs joues délicates, pleurent 152 L'ILIADE - - [CH. XVIILJ et gémissent ! Et qu'elles apprennent ainsi que j'avais cessé de combattre depuis longtemps! Non, ne me retiens pas, quelle que soit ta tendresse, tu ne me persuaderas pas de ne point me battre. »

A cela la déesse Thétis aux pieds d'argent répon-dit : a Oui, mon enfant, cela est vrai. Il n'est pas sans gloire d'écarter de ses compagnons en détresse la mort affreuse. Mais tes belles armes en airain étincelant sont aux mains des Troyens; Hector au casque ondoyant les porte sur ses épaules et s'en pare fièrement ; ah! je le prédis, il n'aura pas long-temps à s'en parer, car la mort est bien près pour lui. Toi donc, ne te jette pas encore dans la mêlée d'Arès; attends que tu me voies de retour. Demain, au lever du soleil, je serai ici pour t'apporter de belles armes, œuvre du roi Hèphaistos. »

A ces mots, elle quitta son fils, et, se détournant de lui, elle dit à ses compagnes, habitantes des eaux : « Vous, rentrez dans le vaste sein de la mer, allez vers le vieillard notre père qui réside sous les flols et dites-lui tout ceci. Moi, je vais monter jusqu'à l'Olympe élevé pour demander à l'habile Hèphaistos de donner à mon fils de belles armes étincelantes. » Elle dit : les Néréides aussitôt plon-gèrent sous les eaux marines. Et elle, la déesse Thétis aux pieds d'argent, montant vers-l'Olympe, allait chercher pour son fils de belles armes.

Le cri d'Achille.

Pendant ce temps, le combat continuait. Ménélas et Mérionès fuyaient, emportant le corps de Patrocle, et pro-tégés par les Ajax. Mais Hector les serre de près', et deux fois il est sur le point de s'emparer du corps.

Alors Hère envoie Iris vers Achille, pour le presser de

V- — FIN DU TROISIÈME COMBAT 4o3 paraître devant l'ennemi. Étonné de cet ordre, le héros rappelle qu'il est sans armes et que sa mère lui a recom-mandé d'attendre son retour. Mais Iris insiste : il suffit qu'Achille se montre au bord du fossé; les Troyens épou-vantés fuiront à sa vue. Achille sort aussitôt de sa tente. Athèné jette sur ses épaules son égide, elle entoure sa tète d'une nuée d'or et fait jaillir de son front une lueur écla-tante. Il s'avance jusqu'au bord du fossé, et là, debout, jette un grand cri, auquel Pallas Athèné mêle sa propre voix. Leur commune clameur résonne comme le son de la trompette. En l'entendant, les Troyens s'arrêtent; leurs chevaux se cabrent et se retournent; les conducteurs sont saisis d'effroi. Trois fois, Achille jette le même cri par-dessus le fossé; trois fois, le même mouvement de terreur se produit dans les rangs ennemis. Les Achéens en profi-tent pour emporter le corps de Patrocle. On le dépose sur un lit; ses compagnons en larmes l'entourent; Achille le suit en pleurant. Alors, le soleil se couche et la nuit met fin au combat.

Délibération des Troyens.

Les Troyens, s'étant retirés à quelque distance, délibè-rent, debout sur le champ de bataille. Polydamas, supé-rieur à tous par la prudence, conseille la retraite. « Achille, dit-il, a reparu. Pendant la nuit, il restera dans le camp. Demain, dès le lever du jour, il se jettera sur nous. Heu-reux qui pourra lui échapper! Croyez-moi; rentrons dans nos murs, passons la nuit sur l'agora; et, demain, garnis-sons les remparts de Troie. Tous les efforts d'Achille seront vains. » Ce sage conseil indigne Hector : il s'em-porte : « Quoi! nous nous enfermerions encore dans cette ville déjà ruinée! Zeus nous a donné l'avantage, et on pro-pose d'y renoncer! Non, ajoute-t-il, personne ne t'obéira. Couchons ici sur le champ de bataille; demain matin, nous pousserons les Achéens jusqu'à la mer ; et si vrai-ment Achille a reparu, eh bien! je le combattrai hardi-ment; les chances du combat sont égales pour tous et le vainqueur périt à son tour. » 154 L'IHADE [CH. xviii]

Exaltés par ces paroles, les Troyens les approuvent et prennent leur repas dans la plaine.

Près de la tente d'Achille, la nuit se passe dans -les larmes. Les Achéens entourent le lit funèbre de Patrocle et veillent en pleurant. Lui-même gémit en se rappelant ses espérances si cruellement déçues. Puisque Patrocle -a péri le, premier, Achille déclare qu'il ne l'ensevelira pas avant d'avoir apporté près des vaisseaux les armes et la tête d'Hector. Alors il égorgera douze Troyens pour honorer le mort, et les femmes troyennes, ses captives, pleureront nuit et jour autour de son bûcher. En attendànt, il fait laver le corps; on le frotte d'huile, on l'enveloppe dans un grand voile blanc et on le laisse ainsi, étendu sur le lit funèbre.

Le bouclier d'Achille.

Cette même nuit, Thétis se rend auprès d'Hèphaistos, le forgeron divin. Elle est accueillie dans son palais merveil-leux par Charis, son épouse. Hèphaistos, prévenu de son arrivée, se hâte de laisser son travail, tout prêt à la servir. Car, comme il le rappelle, chassé autrefois du ciel par sa propre mère, qui rougissait de ce fils infirme, il vécut pendant neuf ans auprès de Thétis. Il vient donc à elle, accompagné de deux statues d'or animées, dont il s'est fait des servantes, et il l'invite à dire ce qu'elle attend de lui. Thétis, en déplorant sa malheureuse destinée, lui expose ce qui s'est passé ; elle lui dit comment les armes d'Achille sont aux mains d'Hector; et elle finit en priant Hèphaistos de lui en fabriquer d'autres. L'illustre forgeron s'engage aussitôt à la satisfaire et se met à l'œuvre sans plus tarder. Sur son ordre, ses soufflets merveilleux se mettent d'eux-mêmes à souffler. Il jette dans le feu du cuivre, de l'étain, de l'or et de l'argent. Puis il installe son enclume, saisit d'une main son marteau, de l'autre ses pinces, et façonne d'abord le bouclier.

Formé de cinq plaques de métal superposées, qui vont en se rétrécissant, depuis la plus large en dessous jusqu'à la plus étroite en dessus, ce bouclier offre au regard cinq bandes concentriques ornées de dessins variés.

Dans le cercle intérieur, Hèphaistos représente l'univers, c'est-à-dire la terre, le ciel et la mer, le soleil et la lune, les constellations.

Dans le second cercle, il fit deux des belles villes qu'habitent les hommes mortels. Dans l'une, des noces, des banquets ; à la lumière des torches ardentes, on conduisait à travers la ville les jeunes fiancées sortant du gynécée, au milieu des chants d'hyménée qui s'élevaient ; de jeunes danseurs tournaient sur eux-mèmes, au son des flûtes et des cithares. Les femmes, debout sur les portes des vestibules, regardaient curieusement. Plus loin , un public nombreux, groupé sur une agora : une discussion s'y était élevée; deux hommes' débat-taient au sujet d'une somme, convenue pour le rachat d'un meurtre1 ; l'un prétendait avoir tout payé et cherchait à persuader le peuple, l'autre affir-mait qu'il n'avait rien reçu ; tous deux étaient dis-posés à faire trancher le différend par un arbitre. Le public se partageait et poussait des cris, les uns en faveur du premier, les autres en sens contraire. Les hérauts allant à travers la foule imposaient le silence. Les juges, assis sur des pierres polies dans l'enceinte sacrée, prenaient en main le sceptre que leur remettaient les hérauts à la voix sonore. Et à mesure que chacun d'eux le recevait, il se levait à son tour et prononçait sa sentence. Deux talents d'or étaient en dépôt au milieu d'eux, des-tinés à celui d'entre eux qui donnerait le meilleur avis.

Autour de la seconde ville se tenaient deux 1. Selon l'usage des temps primitifs, le meurtrier pouvait se mettre à l'abri de la vengeance des parents du mort en leur payant une somme que l'on fixait à l'amiable : c'était le rachat du meurtre. i 56 - L 'ILIADE [CH. XVIII] troupes, dont les armes resplendissaientl. Les avis étaient partagés : ou enlever tout, ou ne prendre que la moi Me de tout ce que contenait en ses murs la belle cité. Ils s'armaient en secret pour une em-buscade. Sur le mur, on voyait, comme défenseurs, les femmes et les petits enfants, et aussi quelques hommes âgés. Les autres étaient en marche : à leur tête, Arès et Pallas Athèné, tous deux en or, vêtus de vêtements d'or, beaux et grands, avec leurs armes, -comme de vrais dieux, dépassant la foule; car les mortels étaient plus petits. La troupe une fois arrivée à l'endroit où on voulait dresser TemMsWade, .,rès du fleuve, à l'abreuvoir des bestiaux, tous s'arrê-tèrent, revêtus de l'airain brillant. A quelque dis-tance, deux guetteurs attendaient le paoment où ils verraient venir, les moutons et les bœufs à la robe brillante 2. Déjà, le troupeau approchait, suivi par deux pâtres qui jouaient de la syrinx, sans se douter de l'embûche. En les voyant, la troupe s'élança, et, sur-le-champ, cernant les bœufs et la multitude des belles brebis blanches, ils tuaient les conducteurs. Au bruit qui se faisait autour du troupeau, les assié-geants, debout devant leurs places de-réunion, s'élan-cèrent sur leurs chars et en toute hâte accoururent. Alors, en ligne, ils livraient bataille le long des rives du fleuve; les javelots d'airain volaient des deux côtés; au milieu, Éris-, le Tumulte, la Kère meu-trière 3, qui tenait un guerrier vivant encore, mais

1. Ces deux troupes sont deux.corps d'assiégeants. Us, déli-bèrent, comme on le voit par ce qui suit, sur la sommation -qu'ils adresseront à la ville.

2. Il s'agit là de troupeaux qui appartiennent aux assiégeants. Dans VAjax de Sophocle, les Grecs, qui assiègent Troie, ont .ainsi des troupeaux à eux; et le poète tragique suit en cola .un vieux récit épique.

3. Une des déesses de la mort v:olente. blesse, un autre sans blessure, et traînait par les pieds un mort au milieu de la mêlée ; sur ses épaules, un vêtement tout rouge de sang humain. Ces figures se mêlaient et combattaient comme si elles eussent été vivantes, et des deux parts chacune des troupes tirait à soi ses morts.

Dans le troisième cercle, Hèphaistos mit un champ de terre meuble, fécond, vaste, trois fois re-tourné. De nombreux laboureurs allaient et venaient en y poussant leurs charrues. Chaque fois qu'ils reve-naient au bout du champ d'où ils étaient partis, un homme venait leur mettre en main une coupe de vin savoureux. Et on les voyait se retourner pour reprendre le sillon, désireux d'arriver à l'extrémité du vaste champ. Le terrain noircissait derrière eux, et, bien qu'il fût en or, on eût dit un sol qu'on laboure; c'était une merveille de l'art.

A côté, il plaçait un enclos plein de hautes mois-sons. Des mercenaires coupaient les blés, ayant en main des faucilles tranchantes. Les poignées de tiges tombaient à terre, les unes sur les autres, le long du sillon, tandis que les botteleurs en atta-chaient d'autres avec des liens. Trois botteleurs étaient debout : derrière eux, des enfants, ramas-sant les poignées de tiges, les apportaient par bras-sées et les leur faisaient passer en hâte. Le maître, silencieux, parmi ses serviteurs, se tenait sur un sillon, le sceptre en main, le cœur plein de joie. Ses hérauts, à peu de distance, préparaient le repas sous un chêne ; ils avaient sacrifié un gros bœuf et le faisaient rôtir ; les femmes étalaient la blanche farine sur des moules pour le repas des serviteurs. Hèphaistos y plaçait encore un vignoble tout chargé de fruits, un beau vignoble en or, avec des grappes noires, hérissé d'échalas en argent. Autour, un 158 L'ILIADE ... [CH- XVILL] fossé de couleur bleue, qu'il entoura d'un mur en -étain. Un seul sentier y donnait accès; par là pas-saient les porteurs, .quand on vendangeait. Des jeunes filles, d'aimables adolescents emportaient dans des corbeilles tressées le raisin savoureux. Au milieu d'eux, un enfant, sur une phorminxr au son clair, jouait un air charmant, et, suivant le rythme, il chantait d'une voix légère la belle chanson de Linos. Les autres, frappant la terre du pied tousensemble, sautaient en mesure et accommodaient au chant leurs pas et leur voix.

Le quatrième cercle représentait un troupeau de boeufs attaqué par deux lions, et un vaste pâturage, dans une vallée où broutaient des moutons. L'artiste divin y fit aussi figurer un chœur dansant de jeunes gens et de jeunes filles, qui, se tenant par la main en longue chaîne, tantôt, formaient mille circuits, tantôt se développaient en longues lignes. Le cinquième cercle était occupé par l'Océan qui entourait'ainsi tout l'orbe du bouclier c'omme une ceinture.

Apr ès le bouclier, Hèphaistos fabrique les autres pièces de l'armure et vient déposer le tout devant Thétis, Celle-ci, s'élançant aussitôt du haut de l'Olympe, emporte les armes merveilleuses. QUATRIÈME COMBAT. MORT D'HECTOR

CHANT XIX

La réconciliation.

Au lever du jour, Thétis apporte à son fils les armes qu'il attendait. Achille, joyeux, a hâte de s'en revêtir. Mais auparavant, sur l'avis de sa mère, il va publiquement abjurer sa colère.

Appelés par lui, les Achéens se réunissent en assemblée. Diomède, Ulysse, Agamemnon y viennent, quoique blessés. Devant tous, Achille exprime ses regrets de ce qui s'est passé : « Longtemps, dit-il à Agamemnon, les Achéens se souviendront de- la querelle qui s'éleva entre toi et moi. » Il ajoute qu'il renonce à sa colère, et presse Agamemnon d'engager de nouveau le combat, « afin, dit-il, que je sache si les Troyens se risqueront encore à passer la nuit près des vaisseaux. J'imagine que le repos sera bien doux à ceux d'entre eux qui échapperont à ma lance. »

Agamemnon prend la parole à son tour. Il reconnaît le tort -qu'il a eu lorsqu'il a enlevé la captive. Ce tort, il le rejette sur la déesse Até, qui trouble l'esprit des hommes et même celui des dieux; et, pour justifier son dire, il raconte longuement comment, avec son aide, Hèré put tromper Zeus, le jour où naissait Hercule, et obtint de 160 L'ILIADE [CH. XIX] lui le serment qui assujettit le héros à Eurysthée. ED ter-minant, il offre de nouveau à Achille les riches présents qu'il lui avait déjà fait promettre par les députés.

Indifférent' aux présents, Achille déclare qu'Agamemnon peut les lui donner ou les garder, selon qu'il lui semblera bon. Quant à lui, la seule chose qu'il désire, c'est le combat. — Mais Ulysse, moins impatient, veut qu'avant de mener les troupes à l'ennemi, on leur fasse prendre leur repas. Agamemnon appuie cet avis et donne ordre aux hérauts d'aller chercher les présents et la captive, tandis que Tal-thybios préparera le sacrifice solennel qui doit sceller la réconciliation. — Achille insiste : il voudrait le combat sans retard. Il faut qu'Ulysse lui démontre que cela est impossible. Bientôt, les fils de Nestor envoyés à la tente d'Agamemnon en reviennent avec les présents, les captives et Briséis. Agamemnon -sacrifie un sanglier à Zeus. Achille s'associe à la prière solennelle, qui est le témoignage reli--gieux de la réconciliation.

Alors, pendant que les troupes prennent leur repas, la belle Briséis se jette sur le corps de Patrocle en se frap-pant la poitrine et elle exhale cette plainte :

« 0 toi, qui avais su plus que tout autre te faire aimer d'une infortunée, Patrocle, je t'avais laissé plein de vie lorsqu'on m'emmena d'ici, et, mainte-nant que j'y reviens, ô noble chef, je te trouve mort! Ainsi le malheur pour moi succède sans cesse au malheur. L'homme à qui mon père et ma mère res-pectée m'avaient donnée, je l'ai vu, devant notre ville, déchiré par l'airain aigu, et, avec lui, mes trois frères, nés de la même mère que moi, mes frères bien-aimés, tous ont succombé. Mais toi, quand le rapide Achille eut tué mon mari, quand il eut détruit la ville du divin Mynès, tu cherchais à me consoler j tu me disais que le puissant Achille ferait de moi sa femme, qu'il m'emmènerait sur ses vaisseaux en Phthie, et qu'il célébrerait notre mariage en présence des Myrmidons. Aussi je te pleure sans fin, mainte-nant que tu es mort : car toujours tu fus bon pour moi. »

Cependant Achille, malgré les.instances des autres chefs, refuse de prendre aucune nourriture. Il veut rester à jeun jusqu'au soir pour honorer son ami, et il se lamente sur sa perte de la manière la plus touchante. Zeus, qui le voit et l'entend, a pitié de lui. Par son ordre, Athèné, sous la forme d'un faucon, descend auprès du héros, et, sans être vue, lui verse sur les lèvres le nectar et l'ambroisie, qui répa-rent ses forces.

Enfin, les Achéens se préparent au combat. Achille se revêt des armes qu'Hèphaistos a fabriquées. Sous sa cui-rasse, il brille, comme luit aux yeux des matelots le feu que des pâtres allument sur la montagne. Il prend en main la lance formidable que Khiron avait autrefois donnée à son père Pélée. Automédon et Alkimos attellent ses che-vaux. Le premier saisit les rênes et Achille monte sur le char. Là, resplendissant comme le soleil, il encourage ses chevaux.

« Xanthos et Balios, illustres enfants de Podargè t, tâchez cette fois de ramener votre conducteur sain et sauf parmi les Danaëns, lorsque le combat sera fini, et ne le laissez pas, comme Patrocle, étendu mort sur le champ de bataille. » De dessous le joug, le léger coursier Xanthos s'adressa à lui, en baissant la tête, de sorte que toute sa crinière s'échappant du collier le long du joug vint pendre jusqu'à terre. La déesse Hèré aux bras blancs lui donnait en cet instant le don de la parole : « Oui, dit-il, glorieux Achille, nous te sauverons, cette fois encore; mais le jour fatal est proche pour toi; ce n'est pas nous qui en sommes responsables, c'est un grand dieu et la destinée puissante. Et ce n'est pas non plus par 1. Podargè était une Harpie, c'est-à-dire un de ces êtres merveilleux qui personnifiaient la force impétueuse du vent. Son nom signifie « aux pieds rapides ". 162 L ILIADE~ LCH. XIX] notre lenteur ou notre indolence que les Troyens ont pu enlever tes armes des épaules de Patrocle. C'est le plus illustre des dieux, celui qu'enfanta Lèto à la belle chevelure, qui l'a tué au premier rang, en donnant la victoire à Hector. Quant à nous, nous pourrions suivre à la course le souffle de Zéphyros, dont la rapidité, dit-on, n'a point d'égale. Mais c'est ton destin à toi dé succomber aux coups réunis d'un dieu et d'un homme. »

Quand il eut ainsi parlé, les ÉriJ1yes le privèrent de la parole Irrité, le léger coureur Achille lui répondit : « Xanthos, pourquoi m'annonces-tu ma mort? Ce n'est pas là ce que j'attends de toi. Certes, je sais bien, par moi-même, que c'est mon destin de périr ici, loin de mon père et de ma. mère. Mais, qu'importe? je ne cesserai pas de combattre, avant d'avoir rassasié de guerre les Troyens. »

CHANT XX

Renouvellement du combat.

Au moment où Achille va de nouveau prendre part à la lutte, Zeus .convoque tous les dieux et toutes les déesses dans l'Olympe. Une fois réunis, il les informe du retour d'Achille, et, de peur que les Troyens ne soient trop vite écrasés, il les autorise à. porter secours aux combattants, chacun selon ses préférences. Les dieux descendent sur la terre : Hèré, Athèné, Poséidon, Hermès, -Hèphaistos du côté des Achéens; Arès, Phœbus, Artémis, Lèto, Xanthos et Aphrodite du côté des Troyens.

1. Les Èrinyes ont ici le même rôle que plus haut : voyez la note de la page 121.

Les dieux bienheureux, excitant les deux partis, les mirent ainsi aux prises, et. firent éclater entre eux une lutte furieuse. La foudre roulait avec -un horrible fracas, lancée par le père des hommes et des dieux, du haut du ciel. Sous terre, le roi Poséidon ébranlait le sol au loin et les cimes escar-pées des montagnes. L'Ida aux sources nombreuses tremblait tout entier, depuis sa base jusqu'à ses crêtes, et la ville des Troyens, et les vaisseaux des Achéens. Dans les profondeurs, le roi Aïdoneus qui règne au sein de la terre, saisi de terreur, bondit de son trône en poussant un cri, comme si, au-dessus de sa tête, Poséidon qui ébranle le monde allait soudain déchirer le sol et laisser apparaître aux regards des mortels et des immortels ces régions affreuses, pleines d'une nuit froide, qui sont en hor-reur aux dieux mêmes. Tant était violent le tumulte des dieux qui entraient en lutte.

Achille, lui, n'a qu'une pensée, atteindre Hector et le tuer. Tandis qu'il le cherche, Apollon,- sous les traits de Lycaon, excite Enée à marcher contre lui. Le Troyen s'en défend d'abord, car Achille, dit-il, a toujours quelque dieu qui combat avec lui : nul mortel n'est en état de lui résister. Mais Apollon insiste en lui rappelant qu'il est, lui, Enée, fils d'Aphrodite, qui sans doute ne l'abandonnera pas. Hèré, témoin de cette scène, voudrait qu'un des dieux du parti des Achéens vint aider Achille; mais Poséidon la retient, et, sur son avis, les dieux favorables aux Achéens vont s'asseoir sur le rempart qu'Hercule avait autrefois élevé dans la plaine; ils n'interviendront que si les dieux ennemis se mêlent eux-mêmes au combat. Pour l'instant, ceux-ci les imitent et prennent place autour de Phœbus sur les pentes de Callicoloné.

Alors, entre les deux armées -et sous les regards des dieux, Achille et Enée s'avancent l'un contre l'autre.. 1. Autre nom d'Hadès. 164 L'ILIADE [CH. XX] Achille demande ironiquement à Énée ce qu'il espère d'une telle audace, quelle promesse lui ont faite les Troyens, et il lui rappelle que déjà il l'a fait fuir dans l'Ida. Sans se laisser émouvoir, Énée lui répond fièrement en énumérant sa généalogie qui le rattache aux dieux à plusieurs titres, et il le provoque au combat. Puis, le pre-mier, il lance sa javeline, frappe le bouclier divin de son adversaire, mais ne parvient pas à le percer. A son tour, Achille darde son trait; il atteint le bord du bouclier et en fait sauter deux cercles. Enée, troublé, se baisse, et avant qu'Achille s'élance sur lui, ramasse une pierre énorme et s'apprête à l'en accabler. L'un ou l'autre va périr dans ce corps à corps; mais Poséidon veut sauver Enée; d'ac-cord avec Hèré, il vient à lui, répand un nuage sur les yeux d'Achille, enlève Énée, et le transporte, par-dessus les lignes d'hommes et de chevaux, jusqu'en arrière de l'armée. Là, il lui reproche son imprudence et lui recom-mande de ne plus se porter au premier rang, tant qu'Achille vivra.

Celui-ci, surpris de la disparition de son adversaire, reconnaît qu'un dieu protégeait le héros troyen ; il pousse les Achéens à l'attaque; Hector, de son côté, exhorte ses troupes, mais, averti par Apollon, il évite de sortir des rangs pour défier Achille.

Un instant, les deux héros se trouvent face à face. Achille invite Hector à approcher. Celui-ci sait qu'il est inférieur et l'avoue : « Mais, dit-il, ma javeline n'en est pas moins aiguë » ; et, il la lance sur Achille. Athèné la détourne d'un souffle ; l'arme revient tomber aux pieds de celui qui l'a lancée. Alors Achille s'élance sur Hector; ille tuerait, si Apollon n'enlevait son protégé en l'envelop-pant d'une nuée qui le rend invisible; trois fois, Achille croit le frapper et ses coups se perdent dans le vide. Reconnaissant enfin qu'un dieu lui a dérobé la victoire, il se jette sur d'autres ennemis. Impitoyable, il n'épargne ni ceux qui combattent, ni ceux qui implorent sa pitié.

Comme un feu dévorant se propage furieusement à travers les vallées profondes dans la montagne brûlée par le soleil, — la forêt épaisse est en feu, et le vent roule à grand bruit la flamme en tout sens, — de même Achille bondissait de tout côté, aussi terrible qu'un dieu, et, le glaive en main, poursui-vait les fuyards et les tuait. La terre noire était inondée de sang. Quand des bœufs au large front, attelés ensemble, écrasent l'orge blanche sur le sol uni de l'aire, les tiges s'émiettent promptement sous les pieds des animaux mugissants ; de même, poussés par Achille au grand cœur, ses chevaux foulaient aux pieds les morts et les boucliers. Tout l'essieu de son char, toute la garniture de métal dont il était bordé dégouttaient de sang, éclaboussés par les gouttelettes qui volaient sous les pieds des chevaux ou rejaillissaient des cercles des roues. Et le Péléide ne songeait qu'à la victoire, ses mains invincibles toutes rouges de carnage.

CHANT XXI

Combat d'Achille et du Xanthe.

Achille chasse ainsi devant lui les Troyens fugitifs jus-qu'au cours du Xanthe. Là, une moitié d'entre eux s'échappe à travers la plaine, vers la ville. Les autres, coupés de la retraite, se jettent dans le fleuve. Achille laisse sa lance sur la rive, et, l'épée en main, saute au milieu des eaux. Il en massacre un grand nombre; puis, fatigué de tuer, il en prend douze qu'il lie avec leurs ceintures, et il les remet à la garde de ses compagnons, se réservant de les immoler en l'honneur, de Patrocle. Tout à coup, parmi les fuyards, il aperçoit Lycaon, un des fils de Priam, qu'il avait fait prisonnier quelques jours avant et vendu comme esclave à Lemnos; Lycaon, racheté, venait de rentrer à Troie. Achille se récrie de surprise : « Voyons, dit-il, s'il reviendra encore du lieu où je vais l'envoyer. » En vain Lycaon se 166 L'ILIADE [CH. XXl] jette à ses pieds, et implore sa pitié : « Non, répond Achille, puisque Patrocle est mort, je ne veux plus épargner aucun Troyen » ; et il lui plonge son glaive dans la gorge ; puis il lance son corps dans le fleuve, et s'adressant aux fuyards : « Votre beau fleuve aux eaux argentées ne vous servira de rien. En vain, vous ne cessez de lui immoler des taureaux et vous précipitez des chevaux tout vivants dans ses tour-billons.. Cela ne vous empêchera pas de périr d'une mort cruelle, jusqu'à ce que, tous, vous ayez expié le meurtre de Patrocle et le désastre des Achéens que vous avez massa-crés près des vaisseaux rapides, quand j'étais absent! »

En même temps, Achille s'élance sur le Péonien Asté-ropaios, fils du fleuve Axios. Ce héros, encouragé secrète-ment par le Xanthe, ose lui tenir tête. Debout au milieu du courant, il se fait connaître et lance deux traits à la fois sur Achille; l'un des deux le touche légèrement; Achille, dardant à son tour sa javeline, le manque; mais tandis qu'Astéropaios cherche à s'emparer du trait profondément enfoncé dans le sol., son ennemi fond sur lui, l'épée à la main, et le transperce. Alors, il triomphe, en rappelant que, par son aïeul Eaque, il est arrière-petit-fils de Zeus, bien supérieur en puissance à. tous les fleuves de la terre.

Le Xanthe, déjà irrité de ce qu'Achille n'a pas respecté ses eaux, s'indigne en l'entendant. Et comme le héros s'élance sur les Péoniens fugitifs et les massacre le long des rives, tout à coup le fleuve prend la parole : «. Achille., s'écrie-t-il, si le fils de Cronos te permet de détruire tous les Troyens, du moins éloigne-toi de mes bords. Les cadavres amoncelés arrêtent le cours de mes eaux, je ne peux plus m'écouler paisiblement jusqu'à la mer. Cesse de me tourmenter. » « J'y consens, répond Achille, mais quant aux Troyens, je les poursuivrai jusqu'à ce que je me sois mesuré avec Hector. »

Achille, le vaillant guerrier, s'élança de la berge au milieu des eaux. Mais le fleuve, se gonflant, fondit sur lui. Il soulevait toutes ses eaux en bouillonnant et chassait devant lui les monceaux de morts qui l'encombraient, tous ceux qu'Achille avait tués. Il les rejetait sur la rive, en mugissant comme un tau--

reau. Les vivants, il les sauvait dans son beau cou--

rant, en les cachant dans la profondeur de son

vaste lit. Menaçant, chaque flot qui bouillonnait se

dressait comme pour envelopper Achille, et poussé

par le courant, venait s'abattre sur son bouclier. Le

héros ne pouvait plus tenir sur ses pieds. Il saisit à

pleines mains un orme robuste; l'arbre, entraîné

avec ses racines, fiL écrouler toute la berge, et, bar--

rant le beau courant avec son branchage serré, il

forma une digue en s'abattant entre les rives. Alors,

le héros, sortant du fleuve, bondit à travers la

plaine pour fuir en toute hâte, saisi de frayeur.

Mais le dieu puissant ne le quittait pas, et, roulant

ses vagues à la crête sombre, il venait sur lui, afin

d'obliger le divin Achille à cesser le combat et de

sauver les Troyens du désastre.

Le fils de Pélée fit un saut de côté, un saut d'une . portée de javelot; aussi vif en son essor que l'aigle

noir, toujours en chasse, qui est le plus fort et le

plus rapide des oiseaux; il s'élançait comme lui, et,

sur sa poitrine, l'airain sonnait avec un bruit ter--

rible. Loin du fleuve et vers la plaine, il fuyait; mais

le Scamandre, roulant sur ses pas, le suivait avec un

grand bruit. Quand un homme, dérivant les eaux

d'une source sombre, en conduit le cours à travers

son verger et son jardin, la bêche en main, il écarte

du ruisseau tout ce qui fait obstacle ; emportées par

l'eau qui se précipite, les petites pierres roulent; le

flot descend en murmurant à travers le sol incliné

et devance celui-là même qui le conduit. De même

les eaux du Xanthe gagnaient Achille, tout rapide

qu'il fût : car les dieux sont supérieurs aux hommes.

Et toutes les fois que le léger coureur voulait

s'arrêter pour résister et s'assurer si tous les immor--

tels, maîtres du ciel immense, étaient contre lui, le 168 L'ILIADE [Cg. XXI] flot puissant du fleuve issu du ciel venait s'abattre sur ses épaules ; il bondissait alors, plein -d'angoisse.mais l'eau impétueuse, qui coulait sous lui, lassait ses genoux et entraînait la terre sous ses pieds. Enfin le Péléide gémit, et levant les yeux vers le vaste ciel :

« Zeus père, s'écria-t-il, quoi! pas un des dieux n'a pitié de moi et ne veut me-sauver de ce fleuve! Une fois hors d'ici, quel que soit mon sort, que je le subisse ! Mais de toutes les divinités issues d'Ou-ranos, j'accuse surtout ma mère qui m'a trompé par de fausses promesses. Elle me disait que je périrais sous les murs des Troyens cuirassés de fer, par les flèches rapides d'Apollon. Plût au ciel que j'eusse été tué par Hector, qui est ici le meilleur des com-battants! Ainsi au moins un brave aurait tué Ttn brave. Au lieu de cela, de quelle mort funeste j'étais condamné à périr, enserré dans ce fleuve puis-sant, comme un jeune porcher que le, torrent emporte, tandis qu'il le traverse pendant l'orage! »

Cette prière touche les dieux. Poséidon et Athèné vien-nent près d'Achille et lui rendent courage; ils l'assurent que le Xanthe sera bientôt-à bout d'efforts et ils lui con-seillent de combattre jusqu'à ce qu'il ait enfermé les Troyens dans Ilios et tué Hector au pied des murs. Achille ranimé s'avance au milieu des eaux débordées. Le Xanthe s'indigne et appelle à son aide le Simoïs : « Rassemble toutes tes forces, dit-il, engloutissons-le avec ses armes brillantes et qu'il demeure enseveli sous une couche épaisse de limon. » En même temps, il soulève ses eaux en vagues écumantes qui viennent frapper Achille. Hère, effrayée pour le héros/ presse son fils Hèphaistos d'aller à son secours.

Hèphaistos aussitôt préparait un embrasement immense. Le feu s'allumait d'abord dans la plaine et brûlait les morts... Toute la plaine fut mise à sec, l'eau brillante dut s'arrêter. De même que Borée, dans la saison chaude, dessèche un verger que les pluies ont détrempé, et réjouit ainsi le cultivateur, de même toute la plaine se trouva sèche, tous les cadavres furent consumés. Alors Hèphaislos tourna contre le fleuve sa flamme resplendissante. Ormes, saules, tamaris, tout brûlait; le feu dévorait lotos, jonc, souchet, tout ce qui pullulait autour du beau courant du fleuve. Une vive souffrance se faisait sentir aux anguilles et aux poissons qui sautaient çà et là dans le courant, brûlés par le souffle ardent de l'inventif Hèphaistos. La force même du fleuve se consumait.

Cette fois, le Xanthe se déclare vaincu. Ses eaux sont bouillantes; une vapeur brûlante l'étouffe; il invoque Hère en lui promettant de ne plus s'intéresser aux Troyens. Hèré l'entend; Hèphaistos éteint ses flammes, et les eaux débordées rentrent dans leur lit.

A ce moment, une fureur de combat s'empare des autres dieux. Arès se précipite sur Athèné; sa lance s'émousse sur l'égide de la déesse ; celle-ci renverse son adversaire sous le poids d'une énorme pierre et se rit de lui. Puis elle se détourne, méprisante. Aphrodite aide Arès à se relever; mais Athèné l'a vue : elle la frappe de sa forte main en pleine poitrine; Aphrodite tombe évanouie à côté d'Arès.

Poséidon défie Apollon. Il lui rappelle qu'ils ont tra-vaillé l'un et l'autre pour Laomédon et qu'ils ont été frus-trés de leur salaire; il lui reproche de ne pas se joindre à lui contre les Troyens. Mais Apollon refuse de lutter contre un dieu pour de pauvres mortels, qui passent comme la verdure des arbres.

Artémis s'indigne de la prudence de son frère; elle lui reproche d'abandonner la victoire à Poséidon sans combat. Apollon ne répond rien. Mais Ilèré, qui l'a entendue, s'em-porte contre elle; de la main gauche, elle lui saisit les deux poignets, qu'elle tient serrés; de la main droite, elle '{ 70 L'ILIADE - [CH. XXl] lui prend ses flèches et l'en' frappe près ( es oreilles en riant. Artémis s'enfuit, toute en larmes, en abandonnant son carquois.

Hermès ne veut pas attaquer Lèto. Celle-ci s'empresse de fuir vers l'Olympe, où elle emporte les flèches d'Ar--témis. Elle y retrouve Artémis, assise sur les genoux de son père, Zeus, à qui elle se plaint d'Hèré.

Les dieux s'étant ainsi retirés du champ de bataille, Achille continue à chasser devant lui la foule éperdue des Troyens. Le vieux Priam, qui, du haut des'remparts, voit venir ce torrent d'hommes, recommande aux gardiens de tenir les portes ouvertes pour laisser entrer les fuyards et de les refermer, aussitôt qu'ils seront passés, pour empê-cher Achille de pénétrer dans la ville. Apollon, rentré dans Ilios, voit le danger. Afin dé détourner Achille, il envoie au-devant de lui Agènor, fils d'Anténor, qu'il a soin d'ac-compagner en personne pour le préserver du coup mortel. Agènor, se voyant isolé, hésite : mais aucun moyen de salut n'est sÚr; il se décide à attendre son terrible ennemi. Le voyant venir, il l'appelle et le défie. Achille approche. Agènor lui lance sa javeline, qui l'atteint à la jambe; mais l'armure fabriquée par Hèphaistos n'est pas entamée;'le trait retombe sans pénétrer. Alors Achille s'élance à son tour et va frapper Agènor; Apollon enveloppe son protégé d'un nuage, l'enlève et lui permet de se retirer sans dan-ger. Pour éloigner encore Achille, le dieu prend lui-même les traits d'Agènor et fait semblant de fuir devant lui; il l'attire ainsi à travers la plaine dans la direction du Sca-mandre. Pendant ce temps, .les Troyens, sauvés, se préci-pitent en foule dans la ville.

CHANT XXII

Hector attend Achille.

- Les Troyens sont rentrés dans Troie; les Achéens appro-chent des murs. Hector, seul, reste en dehors et attend. Alors Apollon, qu'Achille continuait à poursuivre, se fait reconnaître de lui. Le héros s'indigne d'avoir été trompé, mais il ne peut rien contre un dieu. En toute hâte, il revient vers la ville.

Le vieux Priam, du haut des murs, le voit venir, flam-boyant comme l'astre qu'on nomme le chien d'Orion. Il gémit, se frappe la tête, supplie son fils de rentrer dans l'enceinte des murs :

« Hector, mon enfant, n'attends pas cet homme, seul, sans tes compagnons, de peur que tu ne suc-combes sous les coups d'Achille; car il est de beau coup plus fort que toi, cet ennemi détesté. Ah! s'il pouvait être aimé des dieux comme il l'est de moi ! les chiens et les vautours auraient bientôt fait de le dévorer, étendu sur le sol. Une grande peine me serait ôtée du cœur. »

Le vieillard cherche en vain des yeux ses deux fils, Lycaon et Polydore. Du moins, qu'Hector échappe à la mort :

«Rentre, mon enfant, dans ces murs, pour le salut des Troyens et des Troyennes, afin de ne pas donner une grande gloire au Péléide en perdant toi-même la vie. Aie aussi pitié de moi, infortuné, puisque je n'ai pas encore perdu le sentiment; hélas! le père divin, le Cronide, veut me détruire sur le seuil extrême de la vieillesse, au milieu des souffrances les plus amères, puisqu'il me destine à voir des maux infinis, mes fils massacrés, mes filles entraînées violemment, leurs chambres détruites, leurs enfants lancés contre le sol, mes belles-filles ravies par la main brutale des Achéens. Moi-même, resté le der-nier des miens, je serai traîné devant les portes par les chiens dévorants, après qu'un guerrier, de sa lance aiguë, aura chassé l'âme de mon corps. Oui, les chiens que je nourrissais de ma table dans mon palais pour garder mes portes, ceux-là même, devenus 1 72 L'ILIADE [CH. XXII] furieux, boiront mon sang, quand je serai gisant devant l'entrée du palais... »

La mère d'Hector, Hécube, joint ses supplications à celles de Priam. Elle découvre son sein, le montre à son fils : « Hector, mon enfant, aie pitié de moi; respecte ce sein qui t'a nourri; contente-toi de défendre ces murs, sans aller au-devant d'Achille. S'il te tue, ni à moi ni à ton épouse il ne sera donné de te pleurer; tu seras livré aux chiens près des vaisseaux achéens. »

Hector les entend, mais reste inflexible. Debout devant une saillie du mur, contre laquelle il appuie son bouclier, il se parle à lui-même. S'il rentre, il craint les reproches. En combattant malgré Polydamas, il a été cause de la mort d'un grand nombre des siens : les Troyens et les Troyennes murmureront contre lui. Doit-il donc déposer ses armes, aller au-devant d'Achille, lui proposer de rendre Hélène avec ses trésors et de donner encore aux Achéens la moitié des richesses d'Ilios? Mais quoi! Achille ne con-naît pas la pitié : il l'égorgera désarmé, comme une femme. Le mieux est de lutter, en laissant au dieu de l'Olympe le soin de décider du succès.

La fuite d'Hector.

Il délibérait ainsi, sans quitter sa place. Tout à coup, il vit approcher Achiller aussi fort qu'Arès, guerrier au casque ondoyant ; sur son épaule droite, sa lance faite d'un frêne du Pélion tremblait, ter-rible à voir; autour de son corps, l'airain jetait des lueurs aussi brillantes qu'un feu qui brûle ou que le soleil qui se lève. Quand Hector l'aperçut, un tremblement le saisit. Le courage lui manqua pour demeurer en place ; il s'éloigna de la porte, et se mit à fuir. Le Péléide s'élança sur ses traces, confiant en la légèreté de ses pieds, comme dans la montagne un faucon, le plus rapide des oiseaux, part à la poursuite d'un ramier. Le ramier fuit en sfe jetant de

VI. — QUATRIÈME COMBAT J 73 côté; le rapace, serrant de près sa proie et poussant des cris aigus, multiplie ses élans, avide de le saisir. De même, Achille, impatient, volait droit devant lui; Hector, fuyant, se rapprochait des murs cfe Troie et courait de toute sa vitesse. Ainsi, près de la tour du guet et du figuier battu des vents, ils passaient tous deux au pied du mur, en suivant la route des chars. Et ils arrivaient aux deux belles sources, là où les eaux tourbillonnantes du Scamandre jaillissent par une double issue. L'une verse une onde tiède, et tout autour s'élève de la fumée, comme d'un feu qui brûle ; l'autre, pendant l'été, s'épanche aussi froide que du givre, de la neige glaciale ou de l'eau congelée. Aux sources mêmes, sont de larges lavoirs, en belle pierre, où les femmes et les filles - gracieuses des Troyens lavaient les toiles éclatantes, autrefois, au temps de la paix, avant la venue des fils des Achéens. C'est là qu'ils passèrent en courant, l'un fuyant, l'autre attaché à ses pas, — le fugitif était un vaillant, mais le poursuivant était bien plus fort, — tous deux à toute vitesse; car ils ne luttaient pas pour gagner un mouton ou une peau de bœuf, prix ordinaires proposés aux coureurs; l'enjeu était la vie d'Hector, le rude dompteur. Comme des che-vaux aux pieds fermes, déjà vainqueurs, courent d'un léger essor autour de la borne, quand un grand prix est proposé, un trépied ou une femme dont le mari est mort, de même eux deux tournèrent trois fois autour de la ville de Priam, d'une course effrénée. Et d'en haut, tous les dieux les contem-plaient.

Zeus, à cette vue, est saisi de pitié. Il se rappelle la piété d'Hector, les sacrifices qu'il offrait sur l'Ida ou dans Troie, et il demande aux dieux s'il convient de le laisser périr ou s'il faut le sauver. Mais Athèné se récrie : « Quoi! iÎ4 L'ILIADE - - [CH. XXIIJ sauver un mortel que la destinée réclame ! les dieux ne sauraient approuver un pareil acte. » Zeus se rend et per-met à la déesse de faire ce- qu'elle veut. Celle-ci aussitôt s'élance de l'Olympe.

Le léger coureur Achille poussait devant lui Hector sans répit. Quand un chien chasse dans la montagne un jeune faon qu'il a fait lever et le poursuit à travers les gorges et les vallons, si le fugitif parvient à se blottir sous un taillis, le chien infatigable flaire sa trace jusqu'à ce qu'il l'ait découvert ; de même Hector ne pouvait éluder le rapide fils de Pélée. Chaque fois qu'il essayait de s'élancer droit vers les portes dardaniennes, vers les fermes assises des remparts, espérant que ses compagnons lui viendraient en aide du haut des murs avec leurs traits, Achille le pré-venait, passait devant lui et le rabattait vers la plaine; car il volait toujours du côté de la ville.' Comme en un rêve, ni le poursuivant ne peut atteindre le fugitif, ni le fugitif prendre l'avance sur le pour-suivant, ainsi Achille ne pouvait saisir Hector, ni Hector distancer Achille.

Comme les deux héros revenaient pour la quatrième fois à la- source, Zeus pèse leurs destinées dans ses balances. Celle d'Hector incline vers l'Hadès. Alors Apollon, qui a soutenu jusqu'ici ses forces, l'abandonne. Athèné descend vers Achille et lui promet la victoire : « Arrête, dit-elle, et reprends haleine. J'irai, moi, vers Hector, et je lui persua-derai de combattre. » Achille, ravi, s'arrête, appuyé sur sa lance. Athèné prend les traits de Déiphobos, .fils de Priam, puis, paraissant devant Hector, elle l'invite à -s'arrêter en lui prometLant de l'assister dans le combat. Hector., surpris et reconnaissant de ce secours imprévu, remercie avec effusion celui qu'il croit être son frère. Le faux Déiphobos renouvelle ses encouragements. Hector obéit, et tous deux marchent au-devant d'Achille.

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