ET D'HECTOR
CHANT XXIII
Funérailles de Patrocle.
Achille est rentré au camp. Avant de dételer son char, il fait trois fois le tour du corps de Patrocle, suivi par tous les Myrmidons : « Réjouis-toi, Patrocle, s'écrie-t-il, jusque chez Iladès. Ce que je t'avais promis, je l'ai accompli. Je t'ai amené le corps d'Hector pour le livrer aux chiens, et j'immolerai devant ton bûcher douze jeunes Troyens. » 11 laisse alors Hector gisant devant le lit de Patrocle. Des bœufs et des moutons sont égorgés en l'honneur du héros achéen. Les Myrmidons vainqueurs se nourrissent de leur chair. Achille va dîner dans la tente d'Agamemnon, mais il refuse de laver ses membres couverts de poussière et de sang, tant qu'il n'aura pas rendu à Patrocle les honneurs suprêmes.
La nuit vient. Tandis que tous reposent, Achille reste seul au bord de la mer ; toutefois, fatigué d une telle journée, il s'endort aussi. Tout à coup, l'âme de Patrocle lui appa-raît. C'est pour l'inviter à hâter sa sépulture; car, tant que son corps n'est pas enseveli, elle erre dans la demeure
PAGES CHOISIES D'HOMKRE. j Q d'Hadès sans pouvoir franchir le fleuve, au delà duquel se tiennent les morts. En outre, Patrocle exprime un désir : c'est que ses restes reposent auprès de ceux d'Achille, qui, lui aussi, doit succomber sous les murs de Troie. Achille le lui promet et essaie de l'embrasser; mais l'âme se dérobe comme une vapeur.. Alors il se réveille en gémissant.
Le jour se lève ; une troupe nombreuse de bûcherons, sous les ordres de Mérionès, se rend dans la montagne. Les grands chênes tombent sous la-cognée, et, traînés par des mulets, sont bientôt amenés au rivage. Alors, toute l'armée des Myrmidons, suivant Achille, escorte le corps jusqu'à ce lieu; les chars en tête, les fantassins en arrière. Tous ont coupé leurs cheveux, qui forment comme un tapis sur le cadavre. On le dépose près du bois amoncelé et on se met à cons-truire le bûcher.
Achille coupe, lui aussi, sa belle chevelure blonde; son père avait promis de la consacrer au Sperchios, fleuve du pays natal, au retour de son fils. Mais, puisque Achille sait qu'il ne doit pas revenir, il l'offre à son ami.
Les Myrmidons élèvent le bûcher sur un espace de cent pieds carrés. Au sommet, ils placent le corps. Achille le recouvre de la graisse des brebis et des bœufs qu'il immole. Il entasse auprès les victimes, puis des amphores de miel et d'huile. Il y jette quatre chevaux, deux des chiens familiers de Patrocle, puis douze jeunes Troyens égorgés. Alors il y met le feu. Mais le bûcher ne brûle pas. Achille s'adresse aux vents Borée et Zéphyre, il leur fait des liba-tions et leur promet des victimes. Iris, qui entend ses prières, se rend chez Zéphyros, où les vents étaient réunis pour un banquet. Elle leur transmet l'appel d'Achille et les décide à y répondre. Les vents fondent sur le bûcher : une grande flamme s'élève en pétillant. Toute la nuit, ils soufflent et attisent le feu; toute la nuit aussi, Achille, avec une coupe à deux anses, puise le vin dans un cratère d'or et le verse à terre en libations, en invoquant l'âme de Patrocle.
Le matin, la flamme a tout consumé; le bûcher s'éteint et s'affaisse. Sur l'ordre d'Achille, on achève d'étouffer la flamme avec du vin. Puis, on recueille les ossements de Patrocle dans une urne d'or, que l'on enveloppe d'un voile et'qu'on dépose dans la tente. On trace sur le sol le cir-- 182 L'ILIADE [CH. XXUl] cuit du tertre funéraire, on y place un rang de pierres, et, au milieu, on amasse la terre. Alors Achille donne le signal des jeux funèbres.
Les jeux funèbres.
D'abord la course des chars. Achille fait apporter les prix et invite les meilleurs conducteurs à concourir. Cinq concurrents se présentent : Eumélos le Thessalien, fils d'Admète ; Diomède, conduisant les chevaux qu'il avait ravis à Énée ; Ménélas ; Antiloque, fils de Nestor; enfin Mérionès. Tandis que les chars prennent place, Nestor donne en particulier à son fils les avis que lui suggère son expé-rience.
On tire au sorties rangs. Antiloque en dedans de la piste, puis Eumélos, puis Ménélas, puis Mérionès, enfin Diomède. Achille désigne au loin dans la plaine le but qu'il s'agit de tourner. Le vieux Phénix va se placer auprès, pour rendre témoignage de ce qui se passera.
Tous les conducteurs levèrent leurs fouets en même temps, ils firent claquer les lanières et exci-tèrent leurs chevaux avec des cris d'impatience. Aus-sitôt, ceux-ci s'élancèrent à travers la plaine, loin des vaisseaux, en toute hâte. Sous les poitrails, la poussière soulevée montait comme un nuage ou une rafale; les crinières volaient au vent. Tantôt les chars touchaient presque la terre nourricière, tantôt ils bondissaient et s'enlevaient; les conduc-teurs restaient fermes sur leurs sièges, mais le cœur de chacun lui battait dans la poitrine, ardent du désir de vaincre. Tous excitaient leurs chevaux, et ceux-ci volaient par la plaine dans un tourbillon de poussière.
Au dernier, tour, chacun redouble d'effort. En avant, sont les cavales thessaliennes. d'Eumélos, derrière, à bien peu de distance, les chevaux de Diomède. Celui-ci serre de. près son concurrent, ses chevaux touchent presque les épaules d'Eumélos, il va le dépasser ; mais Apollon lui en veut; il fait tomber le fouet de ses mains. Diomède pleure le rage, car il se sent vaincu; quand, tout à coup, Athèné lui rend son fouet; en même temps, elle excite ses che- vaux et brise le joug des cavales d'Eumélos. L'attelage se dérobe, le conducteur roule dans la poussière. Diomède passe et prend le premier rang, bien loin devant les autres. Après lui vient Ménélas, puis Antiloque. Le fils de Nestor stimule ses chevaux et les menace : il ne leur demande pas de rejoindre l'attelage divin de Diomède; mais, du moins, qu'ils dépassent celui de Ménélas. A ce moment, les deux chars arrivent à un passage étroit, creusé par les eaux. Ménélas crie à Antiloque de retenir ses chevaux. Mais Anti-loque n'écoute rien et les fouette au contraire d'autant plus. C'est Ménélas, plus sage, qui retient les siens, pour éviter un accident certain. Antiloque passe devant; Ménélas lui reproche sa déloyauté et de nouveau presse son attelage.
Cependant les Achéens attendent l'arrivée des chars. Ido-ménée, le premier, les découvre au loin et s'étonne de ne plus voir en tête le char d'Eumélos : c'est Diomède qui est le premier : il se croit sûr de le reconnaître. Ajax, fils d'Oïlée, le dément avec violence : pour lui, c'est toujours Eumélos qui tient la tête. Une dispute va s'engager entre les deux chefs. Achille intervient et l'apaise.
Au même instant, Diomède arrive. Ses chevaux semblent voler. Le char touche à peine le sol et ne laisse qu'une légère trace dans la poussière. Il s'arrête au milieu de la foule et saute de son char. Sthénélos, son ami, prend en son nom possession du prix, qui consiste en une captive et un trépied à anses; puis, il dételle les chevaux. Antiloque et Ménélas arrivent ensuite. Ménélas a presque rejoint Anti-loque ; il le dépasserait, si le terme de la course n'était atteint. Derrière eux, vient Mérionès ; puis Eumélos, remonté sur son char après sa chute. C'est à lui qu'Achille, saisi de pitié, veut attribuer le second prix, et tous l'approuvent. Mais Antiloque proteste vivement. Si Eumélos a brisé son char, c'est qu'il n'a pas prié les dieux. Qu'Achille le dédommage, si bon lui semble, avec d'autres présents ; quant au prix, c'est lui, Antiloque, qui l'a gagné et il n'entend pas se le laisser enlever. Achille sourit et ordonne à Automédon .184 - L'ILIADE [CH. XXÍn] - d'aller chercher dans sa tente'une belle cuirasse, qu'il veut offrir à Eumélos. Mais alors Ménélas réclame à son tour et se plaint d'Antiloque. Il le somme de jurer solennellement par Poséidon, debout devant son char et la main sur ses chevaux, qu'il n'a pas barré le chemin frauduleusement à son char à lui.
« Apaise-toi, répond Antiloque. Je suis beaucoup plus jeune que toi, roi Ménélas; tu m'es supérieur par l'âge et par la force. Tu sais.c'Ombien un jeune homme est sujet à s'égarer : son esprit est prompt, sa prudence est légère. Que ton cœur soit donc indulgent. Je te donnerai de moi-même la jument que j'ai gagnée; et si tu voulais de moi quelque autre chose de plus de valeur encore, j'aimerais mieux te -satisfaire sur-le-champ que d'être désor-mais mal vu de toi, fils de Zeus, et d'exciter la colèré des dieux. »
En même temps, il veut donner la jument à Ménélas. Mais celui-ci a été soudainement apaisé par les paroles du jeune homme : non seulement il déclare qu'il ne lui en veut plus, mais, en souvenir des services que son père Nestor, son frère Thrasymède et lui-même ont rendus à sa cause, il le prie de garder la jument. Lui-même se con-tente de la chaudière brillante, qui était le troisième prix. Mérionès reçoit deux talents d'or. Reste un cinquième prix, un vase, qu'Achille donne à Nestor, en souvenir de Patroclc, et parce que l'âge lui interdit de prendre part à aucun con-cours. Le vieillard remercie Achille et rappelle les succès qu'il remportait au temps de sa jeunesse aux funérailles d'Amarynkeus, où il vainquit Epéens, Pyliens et Etoliens. Touché de l'honneur qui lui est fait, il prie les dieux d'être tonjours favorables à Achille.
Après la course des chars, le pugilat. Achille propose les prix : une jeune mule pour le vainqueur, une coupe à deux anses pour le vaincu. Epéos, fils de Panopeus, se lève et défie tous ceux lui sont présents. Seul, Euryalos, fils de Mèkisteus, ose entrer en lutte avec lui. Les deux combat-tants s'entourent les reins d'une ceinture, ils enroulent des lanières de cuir autour de leurs poings, et s'avancent l'un contre l'autre.
Ils tombèrent l'un sur l'autre, et leurs lourdes mains se heurtèrent. Leurs dents grinçaient terri-blement, la sueur coulait à flots de leurs membres. Le noble Épéos se jeta en avant et frappa à la joue son adversaire occupé à l'épier; celui-ci chancela; ses membres brillants défaillirent. Comme un poisson qui saute hors de l'eau, agitée par Borée, sur le rivage couvert d'algues et qui est enveloppé par le flot sombre, ainsi Euryalos sauta, quand il fut frappé. Le généreux Épéos le prit dans ses bras et le remit sur pied. Puis ses compagnons l entourèrent et l'emmenèrent à travers la foule : il traînait les pieds, crachait le sang en abondance et laissait tomber la tête sur l'épaule. Ils le firent asseoir au milieu d'eux, sans qu'il s'en aperçût, et ils emportèrent pour lui la coupe à deux anses.
La lutte succède au pugilat. Les deux concurrents qui répondent à l'invitation d'Achille sont Ulysse et Ajax. Ils s'étreignent mutuellement, et longtemps demeurent ainsi, ni l'un ni l'autre ne pouvant faire tomber son. adversaire. Enfin Ajax soulève Ulysse, mais Ulysse, d'un croc-en-jambe, le renverse et tombe sur lui. Ils se relèvent. Cette fois, Ulysse essaie de soulever Ajax, mais il fléchit sous le poids ; tous deux roulent dans la poussière. Ils s'apprêtent à recommencer, quand Achille met fin au combat, en les déclarant tous les deux vainqueurs.
Trois prix sont alors proposés pour la course à pied. Ajax, fils d'Oïlée, Ulysse et Antiloque se présentent pour se les dis-puter. Ajax prend les devants, mais Ulysse le suit de, si près que ses pieds se posent sur les traces des pas de son concurrent avant que la poussière les ait recou-verles. Au dernier tour, il invoque Athèné. Ajax glisse dans du fumier; Ulysse le devance et saisit le premier 186 L'ILIADE [CH. jxxin] prix. Ajax obtient le second, et tous les Achéens rient de lui voir le visage couvert de fumier. Antiloque arrive le troisième et plaisante sur sa défaite.
Achille propose un cinquième concours, le combat en armes au premier sang. Ajax, fils de Télamon, et Diomède s'avancent cuirassés, et s'attaquent l'un l'autre. Ajax frappe de sa lance le bouclier de Diomède, sans le toucher. -- Diomède, de son arme qu'il élève, menace le cou d'Ajax; Les Achéens effrayés font cesser le combat et attribuent le prix à Diomède.
Pour sixième jeu, Achille invite les plus robustes à lancer au loin une lourde masse de fer, qui doit être ensuite donnée en prix au vainqueur. Epéos, Léonteus essaient leurs forces avec peu de succès. Ajax, fils de Télamon, lance le bloc bien plus loin qu'eux. Mais Polypœtès le fait voler comme une houlette. On l'acclame et on lui donne le prix.
Alors a lieu l'épreuve de l'arc. Une colombe est attachée à un mât par une cordelette ; il s'agit de. la percer d'une flèche. Teucros et Mérionès se disputent la victoire. Teueros tire le premier; il a oublié d'invoquer Apollon, roi de l'arc; le dieu lui refuse le succès. La flèche coupe la -cor-delette, l'oiseau prend son vol. Mais Mérionès bande son.arc, il prie Apollon et lui promet une hécatombe d'agneaux, s'il réussit. Sa flèche atteint la colombe qui fuyait et la traverse. L'oiseau tombe. Le peuple pousse des cris d'ad-miration. Mérionès obtient le premier prix, et Teucros le second.
Achille, pour terminer, propose un concours au jet'du javelot. Agamemnon et Mérionès se lèvent. Mais Achille, rendant hommage à la supériorité d'Agamemnon, lui. attribue le prix sans combat et donne le javelot à Mérionès.
CHANT XXIV
Les dieux ont pitié d'Hector.
Malgré ces honneurs rendus à Patrocle, la douleur d'Achille n'est pas apaisée, ni son ressentiment contre Hector. Trois fois, il traîne son corps autour du tombeau de Patrocle. Apollon a soin de lé préserver.
Les dieux sont touchés de ce spectacle. Le douzième jour, Apollon prend la parole dans l'Olympe. Il reproche aux dieux d'oublier la piété d'Hector, et s'indigne de la barbarie d'Achille qui outrage un mort. En vain Ilèré fait observer qu'Hector est un simple mortel, tandis qu'Achille est fils d'une déesse. Zeus prend le parti d'Hector et com-mande qu'on fasse venir Thétis, afin qu'elle prépare Achille à consentir au rachat d'Hector.
Iris. descend aussitôt au fond de la mer. Elle porte à Thétis l'ordre de Zeus. Les deux déesses remontent ensemble jusqu'à l'Olympe. Thélis y est accueillie avec honneur. Zeus la fait asseoir auprès de lui et lui commu nique ses intentions. Le ressentiment d'Achille est excessif et indigne les dieux : Zeus toutefois s'est refusé à faire dérober le corps par Hermès, comme les autres le vou-laient; il a voulu témoigner à Thétis des égards parti-culiers. C'est elle-même qui ira faire connaître à son fils le désir des dieux. Si Achille s'y prête, Priam averti viendra racheter le corps d'Hector.
Tliétis descend vers son fils. En quelques mots, elle lui fait connaître la volonté de Zeus et lui demande d'accepter la rançon qui lui sera donnée. Achille y consent.
Aussitôt Zeus donne ses instructions à Iris et l'envoie vers Priam. La déesse arrive à Ilios. Elle y trouve le deuil et les gémissements. Le vieillard était assis au milieu de sa cour, le corps serré dans un vêtement de laine, et tout souillé de la poussière qu'il avait amassée sur sa tête dans l'excès de sa douleur. Autour de lui, ses fils pleuraient. Ses filles et ses brus gémissaient au souvenir de tous ceux qui avaient succombé sous la lance des Achéens. Iris s'ap-proche du vieillard et lui répète mot pour mot les instruc-tions qu'elle a reçues de Zeus.
Aussitôt, Priam se lève et ordonne à ses fils de préparer son char. Il descend dans son trésor; il y appelle Hécube; il lui fait part de l'invitation que Zeus lui a transmise et lui demande conseil. Hécube se récrie sur la folie de ce dessein. Quelle pitié attendre d'Achille, barbare sans foi? Ne vaut-il pas mieux pleurer dans leur palais, en abandon-nant Hector à un destin qui ne peut être changé? « Ah! l88 L 'ILIADE [CH- XXIV] si la vengeance était possible, si je pouvais, s'écrie-t-elle, lui dévorer le cœur! Alors, Hector serait vengé, comme il le mérite : car il est mort en brave pour les Troyens et les Troyennes. » — Mais ce conseil prudent ne persuade pas Priam. « Ne me retiens pas, dit-il; si le conseil que j'ai reçu venait d'un devin, je le regarderais comme un men-songe. Mais c'est un dieu qui m'a parlé; je l'ai vu de mes yeux. Et après tout, si je dois périr auprès des vais-seaux achéens, soit. Qu'Achille me tue, pourvu que je tienne mon fils dans mes bras et que j'aie pu pleurer sur son corps. » Il prend alors dans ses coffres des tissus pré-cieux, des trépieds, des chaudières, une coupe merveil-leuse; il ne veut rien épargner pour racheter son fils. Les Troyens encombrent la cour du palais. Il les chasse avec emportement, en les frappant dé son sceptre. En même temps, il presse ses fils, trop lents à préparer son char. Dans sa colère, il les injurie :
« Hâtez-vous donc, lâches, dont je rougis. Que n'êtes-vous tous morts au lieu d'Hector, près des vaisseaux rapides. Hélas! quelle peine pour moil De ces fils vaillants que j'avais engendrés dans la vaste Troie, pas un n'a survécu, ni le divin Mestor, ni Troïlos dompteur de chevaux, ni Hector, qui était un dieu parmi les hommes, Hector qui sem-blait le fils non d'un mortel, mais d'un dieu. Arès les a tous fait périr, et il ne me reste que ceux-ci dont j'ai honte, menteurs et .danseurs, bons pour mener des chœurs, pour enlever parmi le peuple des agneaux et des chevreaux. Ne pouvez-vous au moins me préparer en hâte un chariot et le charger. de tous ces objets, afin que nous nous mettions en route? »
Les fils se hâtent. Le chariot est chargé; on y attelle des mules. Ils préparent pour Priam lui-même un autre char avec ses chevaux familiers. Quand tout est prêt, Hécube apporte une coupe de vin et engage Priam à faire une liba-tion à Zeus en lui demandant un signe favorable. Le vieil-lard suit ce conseil. Il se purifie les mains, puis élevant sa coupe, il implore un heureux retour et prie Zeus de lui envoyer son aigle à droite pour lui donner confiance. Zeus l'entend, et aussitôt un grand aigle passe, les ailes éten-dues, au-dessus de la ville. Tous se sentent rassurés.
Alors Priam monte sur son char. Devant lui, le héraut Idaios conduit le chariot chargé. Il sort ainsi de la ville, accompagné jusqu'aux portes par tous les siens.
Priam et Achille.
Zeus commande à Hermès de servir de guide à Priam et de le conduire jusqu'à la tente d'Achille, sans qu'il soit aperçu de personne. Le divin messager chausse ses san-dales d'or, qui le portent au loin sur la terre ou sur la mer aussi vite que les souffles du vent. Il prend sa baguette, qui endort et éveille les hommes à son gré. En un instant, il atteint le rivage de l'Hellespont, et là prend les traits d'un jeune prince.
Priam et Idaios avaient fait arrêter les mu]es et les che-vaux auprès de la rivière, pour les désaltérer. La nuit était descendue. Idaios aperçoit dans l'ombre Hermès, et, le pre-nant pour un ennemi, le signale, tout effrayé, il Priam. Le vieillard tremble. Mais le dieu vient à lui, et, lui prenant la main, lui demande doucement où il va et comment il n'a pas peur des Achéens « Je ne te ferai pas de mal, ajoute-t-il, et je te défendrai au besoin. Car tu ressembles à mon père. » Le vieillard, tout heureux, se félicite de cette ren-contre et témoigne au jeune inconnu combien il est touché de ses sentiments.
Hermès questionne Priam. Où va-t-il? Quitte-t-il la ville en emportant ses trésors? La considère-t-il comme perdue depuis qu'Hector est mort? Au lieu de répondre, Priam, à son tour, interroge l'étranger : « Qui es-tu, demande-t-il, toi qui me parles si bien du sort de mon malheureux fils? » Hermès se donne pour un des soldats d'Achille. Il a vu combattre Hector, il a pu admirer sa vaillance. « J'allais, dit-il, vers la plaine; demain, au point du jour, les Achéens veulent renouveler l'attaque. » Anxieux, le vieillard veut 190 L'ILIADE [CH. XXIV] savoir ce qu'est devenu le corps de son fils. Hermès lui apprend qu'il a été préservé miraculeusement par les dieux. Priam voit là une preuve de la bienveillance des dieux qui se sont souvenus des sacrifices que leur offrait Hector. De plus en plus confiant, il offre à l'étranger une belle coupe, pour qu'il le conduise jusqu'à la tente d'Achille. Mais le jeune homme proteste qu'il ne peut rien recevoir à l'insu d'Achille : d'ailleurs il s'engage à con-duire le vieillard, comme il le désire.
Il monte sur le char; les chevaux et les mules vont rapi-dement. On arrive au rempart du camp. Hermès endort les gardes et ouvre les portes. Ils atteignent l'enceinte où s'élève la tente d'Achille. Le dieu ouvre également les lourdes portes, et introduit le char ainsi que le chariot et les présents. Alors il saute à terre, se révèle à Priam et l'instruit dé ce qu'il doit faire. Puis il remonte vers l'Olympe. Priam descend de son char, laisse en arrière Idaios et entre seul dans la tente d'Achille. Le héros était assis. Seuls, Automédon et Alkimos allaient et venaient dans la tente.
Le grand Priam entra sans qu'ils le vissent; il s'approcha d'Achille, lui prit les genoux et baisa sI¥' mains terribles, les mains meurtrières qui lui avaient tué tant de fils. Quand un homme, égaré par la passion, a commis un meurtre en son pays et se réfugie sur une terre étrangère, dans la demeure d'un riche, tout le monde est saisi d'éton-nement à sa vue; ainsi Achille, en voyant Priam semblable aux dieux; les autres, également surpris, se regardaient les uns les autres. Mais Priam sup-pliant lui dit :
« Songe à ton père, Achille, pareil aux dieux; à ton père, qui a mon âge, prêt, comme moi, à fran-chir le seuil fatal de la vie. Peut-être ses voisins l'assiègent et le tourmentent, sans qu'il puisse repousser la violence. Mais lui, du moins, il entend dire que tu es vivant et il se réjouit en son cœur, car il ne cesse d'espérer qu'il reverra son cher fils revenant de Troie. Tandis que, pour moi, tout n'est qu'infortune. J'ai eu des fils qui étaient les plus vail-lants dans la vaste Troade, et il ne m'en reste pas un. J'en avais cinquante, quand arrivèrent les fils des Achéens : dix-neuf étaient nés d'une même mère; les autres, des femmes qui habitaient le palais. Beaucoup d'entre eux ont vu leur force brisée par l'impétueux Arès. Enfin celui qui me tenait lieu de tous les autres, qui assurait le salut de la ville et le nôtre, mon Hector, tu l'as tué tout dernièrement, quand il combattait pour son pays! C'est à cause de lui que je suis venu maintenant vers les vaisseaux des Achéens; je voulais le racheter, je t'apporte une riche rançon. Respecte les dieux, Achille, aie pitié de moi en souvenir de ton père; je suis plus à plaindre encore que lui, j'ai pris sur moi de faire ce qu'aucun homme sur la terre n'a jamais fait, j'ai porté à ma bouche la main de celui qui a tué mon enfant. »
Par ces paroles, il éveillait dans le cœur d'Achille l'envie de pleurer sur son père. Le jeune héros lui prit la main et le repoussa doucement. Et ils pleu-raient tous deux : l'un, prosterné aux pieds d'Achille, songeait à Hector meurtrier; l'autre pleurait tantôt son père, tantôt Patrocle. Le bruit de leurs sanglots emplissait la pièce. Enfin, quand le noble Achille eut assez pleuré..., il se leva de son siège et fit relever le vieillard, car il avait pitié de ses cheveux blancs, de sa barbe blanche, et il lui adressa ces paroles rapides :
« Ah! pauvre infortuné, oui, tu as bien souffert en ton âme. Comment as-tu pu te décider à venir seul vers les vaisseaux achéens, à te présenter devant moi, qui ai dépouillé beaucoup de tes nobles 192 L'ILIADE [CH. -.xxivl fils? Il faut que tu aies un cœur de fer. Eh bien, assieds-toi là sur ce siège ; que nos regrets, si amers qu'ils soient, reposent au fond de nos âmes : rien ne sert de se livrer au gémissement qui glace le cœur. Ce sont les dieux qui ont fait aux mortels cette destinée, de vivre dans la peine; eux seuls sont à l'abri du chagrin. Deux vases sont en réserve dans le palais de Zeus, remplis des présents qu'il nous destine, l'un de maux, l'autre de biens. A celui que Zeus maître de la foudre gratifie d'une condi-tion mélangée, tantôt un bonheur échoit, tantôt un malheur. Mais l'homme à qui il ne donne que l'afflic-tion a vraiment lieu de se plaindre ; la faim cruelle le poursuit à travers la terre divine, et il va, sans que ni les dieux ni les hommes aient d'égards pour lui. -- A mon père Pélée les dieux accordèrent d'illustres faveurs, quand il naquit : il était le premier entre tous les hommes par la richesse et l'éclat de la vie ; il régnait sur les Myrmidons, et, bien que mortel, il reçut une déesse pour épouse. Mais, plus tard, la puissance divine lui fit aussi sa part de malheur, car il n'e vit pas croître en son palais une génération d'enfants robustes, il n'engendra qu'un seul fils, des-tiné à mourir jeune. Et aujourd'hui qu'il vieillit, je ne puis l'entourer de soins : car, très loin de ma patrie, je suis ici, en Troade, pour'ton malheur et celui de tes enfants. Toi aussi, vieillard, on. dit que tu étais riche autrefois. Tout ce qui s'étend entre Lesbos, qu'habita Macar, la Phrygie et le large Héllespont, tu dominais tout cela, dit-on, par tes trésors et par tes fils. Mais, depuis que les dieux du ciel ont amené sur toi ce fléàu, sans cesse autour rie ta ville ce sont. des combats et des massacres, -Résigne-toi, et n'entretiens pas en ton âme une affliction sans fin. Il ne le servira de rien- de t'afr fiiger sur ton vaillant fils, tu ne lui rendras pas la vie; et il pourrait t'arriver auparavant quelque autre malheur. »
Le vieux Priam semblable aux dieux lui répondit : « Non, ne me fais pas asseoir encore sur ce siège, fils des dieux, tant qu'Hector est gisant au milieu des tentes, abandonné; rends-le-moi tout de suite, afin que je le voie, et reçois celte riche rançon que nous t'apportons. Puisses-tu en jouir et rentrer dans ta patrie, puisque dès à présent tu m'as laissé vivre et voir la lumière du soleil. » Le léger coureur Achille lui lança un regard de colère et lui dit : « Vieillard, ne m'irrite pas. J'ai l'intention de te rendre Hector. Zeus m'a envoyé un message à ce sujet par ma mère, celle même qui m'a enfanté, la fille du vieux Nérée. Et toi aussi, Priam, je sais fort bien, je ne peux pas ignorer que c'est un dieu qui t'a conduit vers les vaisseaux rapides des Achéens. Jamais un mortel, fût-il dans la vigueur de l'âge, n'aurait osé pénétrer dans ce camp; jamais il n'au-rait pu échapper aux gardes ni tirer le levier qui ferme nos portes. Ainsi ne remue pas la souffrance qui est au fond de mon cœur, de peur que je ne t'épargne pas, vieillard, bien que suppliant en ma tente, et que je n'enfreigne les ordres de Zeus. »
Sur ces paroles, qui glacent le vieillard de terreur, Achille sort avec deux serviteurs. Il prend la rançon sur le char, le fait dételer et ordonne d'introduire Idaios dans la tente. Puis il commande aux servantes de laver le cadavre d'Hector et le fait poser sur le chariot avec deux voiles qu'il a laissés pour le couvrir. En même temps, il demande pardon à Patrocle de renoncer ainsi à la vengeance et lui promet une part dans la rançon. Rentré dans la tente, il annonce à Priam que le corps de son fils lui est rendu et l'invite à manger, malgré sa douleur. Priam accepte. Quand 194 L'ILIADE - [CH- XXIY] to'us deux ont mangé ensemble, ils s'admirent mutuelle-ment en silence. Puis, sur la demande de Priam, Achille fait préparer le lit du vieillard hors de sa tente. Avant de se séparer, ils conviennent que les hostilités seront sus-pendues pendant onze jours, pour que les Troyens puissent célébrer les funérailles d'Hector.
Hermès vient trouver Priam endormi et le presse de quitter le camp des Achéens. Priam se réveille. Hermès attelle les chevaux et les mules. Ils traversent rapidement le camp sans être vus. Arrivés au gué, le dieu les quitte; ils approchent de la ville au point du jour. Cassandre la première les aperçoit et les signale. Aussitôt tout le peuple se précipite vers les portes. La mère d'Hector et sa. femmese jettent sur son corps en pleurant et en s'arrachant les cheveux : les sanglots de la foule se mêlent aux leurs. Enfin Priam les fait écarter et conduit le corps au palais.
Funérailles d'Hector.
Là, des chanteurs faisaient retentir le chant funèbre; et les femmes l'accompagnaient de leurs gémissements. Andromaque aux bras blancs com-mença la lamentation, tenant entre ses bras la tête d'Hector tueur d'hommes :
« Cher époux, tu as quitté la vie bien jeune et tu me laisses veuve dans mon palais. Notre enfant est tout petit encore, ce fils que nous avons engendré ensemble, infortunés, et je ne puis croire qu'il atteigne la jeunesse. Auparavant, cette ville sera renversée de toute sa hauteur. Car tu n'es plus, toi son gardien, toi qui la défendais, toi qui sauvais les femmes et les petits enfants. Ces femmes main-tenant, on les emmènera sur les vaisseaux creux, et moi parmi elles. Toi, mon enfant, ou bien tu me suivras en un pays où tu devras accomplir des tâches humiliantes, au service d'un roi exigeant; ou bien quelqu'un des Achéens te saisira et te faIi-cera du haut du rempart, destin horrible, furieux de ce qu'Hector lui a tué son frère, son père ou son fils : car beaucoup d'Achéens, frappés par son bras, ont mordu le sol immense. Ton père était terrible dans la mêlée funeste ; et c'est pourquoi le peuple te pleure aujourd'hui par toute la ville. Ah! tu causes à tes parents, Hector, une douleur et un deuil que rien ne peut exprimer; mais c'est à moi surtout que tu laisses une affliction cruelle : tu n'as pas pu en mourant me tendre les bras de ta couche, tu n'as pas pu me dire une sage parole, dont je me serais souvenue nuit et jour en versant des larmes. »
Elle parlait ainsi en pleurant, et les femmes répon-daient par des gémissements. Après elle, Hécubc recommença l'incessante lamentation : a Hector, celui de tous mes enfants que j'ai le plus aimé, certes, quand tu vivais, tu fus cher aux dieux; et ils ont eu souci de toi encore après que la mort t'eut frappé. Mes autres fils, quand le léger Achille en capturait quelqu'un, il le vendait au delà de la mer stérile, à Samos, à Imbros, ou à Lemnos enve-loppée de vapeurs. Toi, après qu'il t'eut ravi l'âme avec l'airain aigu, il te traînait sans cesse autour du tombeau de son ami Patrocle, que tu avais tué. Cela ne l'a pas rendu à la vie. Et cependant ton corps intact et plein de fraîcheur repose en ce palais, semblable à celui d'un homme qu'Apollon à l'arc d'argent est venu tuer de ses douces flèches. »
Elle aussi pleurait en parlant ainsi et elle excitait un long gémissement. La troisième, Hélène recom-mença la plainte : « Hector, c'est toi que j'ai le plus aimé entre ceux dont je suis devenue -la sœur, puisque j'ai pour époux Alexandre semblable aux dieux, qui m'a conduite à Troie; que ne suis-je morte auparavant ! Vingt ans déjà sont passés 196 L'ILIADE [CH. XXIV] depuis que je suis partie de là-bas et que j'ai quitté mon pays; et jamais encore je n'ai entendu de ta bouche une parole dure ou méchante. Et même, si quelque autre dans le palais me parlait vivement, un de tes frères ou une de tes sœurs et belles-sœurs aux beaux voiles, ou encore ma belle-mère, Priam était pour moi toujours ,tel qu'un tendre père, — alors, toi, tu intervenais, tu les contenais par ta'bonté et tes douces paroles. Aussi je pleure à la fois sur toi et sur moi, malheureuse, le cœur en grande tristesse..Car, après toi, je n'ai plus personne dans la vaste, Troade qui me soit doux et ami ; tous ont horreur de moi. »
Quand les femmes ont ainsi pleuré, Priam annonce au peuple l'armistice promis par Achille et il ordonne qu'on amène en ville le bois nécessaire au bûcher, Pendant neuf jours, les chariots sont occupés à le voiturer. Le dixième jour, on dresse le bûcher, on y place Hector, et on y met le feu. Le bûcher brûle toute la nuit. Le matin, on l'éteint avec du vin et on recueille les ossements. On les enferme dans un coffret d'or, qu'on enveloppe de voiles de pourpre. Puis, on enterre le tout dans .un fossé, qu'on recouvre de pierres amoncelées et de terre, de façon à faire un tertre. Le repas funèbre a lieu dans le palais de Priam. Ainsi furent célébrées les obsèques d'Hector dompteur de che-vaux.