LE VOYAGE DE TÉLÉMAQUE
CHANT 1
Invocation à la Muse.
Muse, dis-moi l'homme à l'esprit souple, qui erra si longtemps après avoir détruit la ville puissante de la Troade, celui qui vit tant de cités et qui éprouva les dispositions de tant de peuples. Nom-breuses furent les souffrances qu'il endura en son âme à travers les mers, tandis qu'il tentait d'assurer son salut et le retour de ses compagnons. Vains efforts : il ne put les sauver, malgré tout son désir ; car ils se perdirent eux-mêmes par leur propre folie; insensés, qui avaient mangé les bœufs d'Hélios Hypérion; celui-ci leur enleva le jour du retour. Fille de Zeus, commence à un de ces événements et dis-nous ce qui suivit. 198 L'ODYSSÉE [CH. Il
Assemblée des dieux.
La guerre de Troie avait pris fin depuis longtemps. Tous ceux des Achéens qui n'étaient pas morts devant llios ou sur la mer étaient alors rentrés chez eux. Seul, Ulysse se voyait retenu loin de chez lui. La nymphe Calypso, fille d'Atlas, après l'avoir accueilli dans son île, s'était éprise de lui et refusait de le laisser partir.
Cependant le moment fixé par les dieux pour son retour était arrivé. Tous avaient pitié de lui, à l'exception de Poséidon. Le dieu en voulait mortellement à Ulysse, qui avait privé de la vue son fils, le cyclope Polyphème.
Un jour que Poséidon s'était rendu aux extrémités du monde, chez les Éthiopiens, qui lui offraient une héca-tombe, Zeus prit la parole au milieu des dieux réunis. Un drame domestique venait de s'accomplir en Achaïe dans le palais d'Agamcmnon. Ce roi avait été autrefois assassiné par Egisthe, qui avait séduit sa femme Clytemncstre. Or le jeune Oreste, fils d'Agamemnon, ayant grandi, venait de tuer Egisthe. C'est de quoi Zeus entretient les dieux. Il tient à faire remarquer qu'Egisthe n'a pas à se plaindre d'eux, car il est mort par sa faute.
La déesse Athèné, protectrice d'Ulysse, voyant que Zeus est disposé à parler des affaires des hommes, saisit l'occa-sion. Elle rappelle ce que souffre son protégé : Calypso le détient dans son île, et, par de douces paroles, cherche à lui faire oublier le retour. Mais Ulysse n'a qu'un désir, revoir sa terre natale et la fumée qui s'en élève au loin; désespéré, il demande la mort. Les dieux n'auront-ils pas pitié de lui? — Zeus répond avec bienveillance à sa lille chérie. Lui aussi veut du bien à Ulysse. C'est Poséidon seul qui empêche son retour. Mais que tous les dieux s'enten-dent pour ramener Ulysse à Ithaque : Poséidon sera bien forcé de céder. — Athèné, encouragée, demande aussitôt qu'on envoie le messager des dieux, Hermès, à Calypso, pour lui ordonner de laisser partir Ulysse. Elle-même annonce qu'elle va descendre à Ithaque afin de donner ses instruc-tions à Télémaque.
Athèné à Ithaque.
La déesse s'élance de l'Olympe et vient s'arrêter à l'entrée du palais d'Ulysse. Elle a pris les traits d'un étranger, Mentès, roi des Taphiens, et elle se présente comme si elle demandait l'hospitalité. Le palais est à ce moment occupé tous les jours, malgré Télémaque, par un grand nombre de jeunes gens appartenant aux familles riches d'Ithaque et des cités voisines. Croyant Ulysse mort, ils se disputent la main de la reine Pénélope, renommée par sa sagesse et son habileté aux travaux des femmes. Celle-ci, qui attend toujours son mari absent, élude comme elle peut leurs instances ; mais ni elle ni Télémaque, trop jeune encore, n'ont assez de force pour les chasser. Ces étrangers vivent donc sur les biens d'Ulysse, célébrant chaque jour à ses dépens des festins prolongés. Au moment où la déesse arrive à Ithaque, ils sont en train de jouer dans la cour, tandis que des serviteurs nombreux préparent le repas dans la grande salle.
Télémaque, tristement assis à l'écart, aperçoit l'étran-ger debout sur le seuil. Il va à lui, le prend par la main, le débarrasse de sa lance, et avec quelques mots de bienvenue l'introduit dans la salle. Là, l'hôte prend place dans un fauteuil ; on lui apporte une aiguière et de l'eau pour se laver les mains, on place une table près de lui et on lui sert à boire et à manger. Cependant les prétendants rentrent pour le repas. Quand ils ont dîné, l'aède Phèmios prenant sa cithare, se prépare à chanter. Tous les pré-tendants sont attentifs et tournés vers lui.
Alors, Télémaque, profitant de l'occasion, se penche vers son hôte et à demi-voix lui expose sa pénible situation.
« Cher hôte, ne t'offenseras-tu pas de ce que je vais te dire? La cithare et le chant, cela est bon pour ceux que tu vois : ils en jouissent à bon compte, car ils vivent ici impunément aux frais d'autrui, sur les biens d 'uii homme dont les os blanchis sont dissous sans doute par les eaux du ciel, quelque part sur 200 L'ODYSSÉE [CH. il la terre ferme, ou roulés par les vagues -dans le sein de la mer. Ah! s'ils le voyaient ici de retour à Ithaque, combien ils voudraient tous avoir les pieds rapides plutôt que d'acquérir de l'or et des tissus! Hélas! il est mort tristement, et maintenant. nous ne nous sentons même plus encouragés si quel-qu'un des hommes habitants de la terre nous affirme qu'il va revenir : non, c'en est fait pour lui du jour du retour. Allons, dis-moi sans me rien cacher, qui es-tu? de quel pays? où est ta ville? où sont tes parents? sur quelle sorte de navire es-tu venu ici ? en quelle qualité les matelots t 'ont-ils amené à Ithaque? qui étaient-ils? Car il est impos-sible que tu sois venu ici à pied. Dis-moi aussi sincèrement pour me renseigner, est-ce la première fois que tu te présentes ici, ou bien es-tu un des hôtes de mon père? De son temps, beaucoup d'étran-gers venaient en ce palais, car il entretenait partout des relations. »
A cette question la déesse aux yeux bleus, Athèné, répondit : « Je vais te renseigner aussi exactement que possible. Je suis Mentès, fils du sage Ankhialos, et je règne sur les Taphiens accou-tumés à manier la rame. Pour le moment, je viens ici sur mon vaisseau, avec un équipage à moi, en me rendant à travers les mers empourprées vers des hommes de langue étrangère; je vais à Témèse i chercher du cuivre et j'y porte du fer brillant. Mon vaisseau stationne ici près, sur le rivage, en dehors de la ville, dans l'anse de Reithron, sous le Néios couvert de bois. Nous sommes de tout temps des hôtes l'un pour. l'autre, de père en fils, comme tu 1. Témèse, plus tard Tamasos, localité de l'île de Chypre, où l'on exploitait des mines de cuivre.
I. — LE VOYAGE DE TÉLÉMAQLE 201 peux te le faire dire, si tu vas questionner le vieux héros Laërte1 : car on m'assure qu'il ne vient plus en ville, mais qu'isolé à la campagne il mène une dure vie; une vieille servante lui sert à boire et à manger, lorsque la fatigue s'empare de ses membres, à force de marcher à travers son coteau couvert de vignes. Aujourd'hui, j'ai voulu m'arrêter ici; on me disait que j'y trouverais présent ton père : mais il parait que les dieux le privent encore du bonheur du retour. Car il n'a pas encore quitté la terre, le glorieux Ulysse ; toujours vivant, il est retenu au milieu de la vaste mer dans une île isolée, où, par contrainte, des sauvages le gardent malgré lui. Eh bien, je vais te révéler à son sujet ce que les immor-tels me mettent en l'esprit et ce que je pense voir s'accomplir, sans que je sois devin ni que je con-naisse à fond les augures. Désormais, il ne restera plus bien longtemps éloigné de sa patrie, quand même des liens de fer le retiendraient ; il trouvera moyen de revenir, car il est plein d'invention. »
L'entretien se prolonge; le faux étranger complimente le jeune homme sur sa belle taille et sa ressemblance avec son père, afin de lui donner confiance en lui-même; puis il se fait expliquer l'état de choses dont il est témoin. Télémaque, touché de cet intérêt, lui parle à cœur ouvert :
« Étranger, puisque tu veux que je te dise la vérité, cette maison semblait destinée à la richesse et au bien-être, quand celui dont nous parlons y était présent. Mais aujourd'hui les dieux lui ont fait un autre sort; car ils nous veulent du mal. Ce héros, ils l ont fait disparaître, comme jamais homme ne disparut. Mort, j'aurais moins pleuré sur lui, s'il 1. Laërte, père d'Ulysse. 202 L'ODYSSÉE [CH. 1] avait succombé parmi ses compagnons sur la terre des Troyens ou entre les bras des siens après avoir mis fin à la guerre. Car alors, tous les Achéens lui auraient élevé un tombeau et il se serait fait .une grande renommée, qu'il eût laissée à son enfant. Au lieu de cela, sans -gloire, les Harpies 1 l'mit enlevé ; il a disparu, inconnu, et à moi il n'a laissé que peines et gémissements. Et ce n'est pas seulement sur lui que je pleure et me lamente; les dieux m'ont donné encore d'autres peines. Tous ceux qui sont puis-sants dans les îles, dans Doulichios et dans Samé, dans Zacynthe couverte de bois, tous ceux qui ont de l'autorité dans l'aride Ithaque , tous ceux-là prétendent à la main de ma mère et ruinent cette maison. Elle cependant, sans refuser ce triste mariage, ne peut se décider à l'accomplir; ainsi, ils consument peu à peu en festins toute une fortune; bientôt, ils me déchireront moi-même. »
Le faux Mentès se récrie sur l'audace de ces intrus. « Ah, dit-il, si Ulysse reparaissait ici tout à coup tel que je l'ai vu autrefois, combien seraient amères pour eux ces noces dont ils rêvent! » Mais ce retour dépend des dieux seuls, et en attendant il faut prendre un parti. Il conseille au jeune homme de convoquer le lendemain une assemblée. Là, devant le peuple, il fera sommation aux prétendants de sortir de chez lui. Dans le cas où sa mère voudrait se remarier, elle devra se retirer chez son père, avec qui les prétendants auront à s'entendre, si bon leur semble. Quant à lui, équipant un vaisseau, il ira chercher des nouvelles de son père à Pylos, chez Nestor, et à Sparte, chez Ménélas. Selon leur réponse, il agira. S'il a lieu de croire qu'Ulysse est vivant, il patientera encore un an; sinon, il lui élèvera un monument à Ithaque, mariera sa mère, et avisera, s'il le faut, à chasser les prétendants par la force.
1. Les Harpies personnifiaient les coups de vent, les bour-rasques. On leur imputait les disparitions mystérieuses.
Cet avis donné, l'étranger annonce qu'il va s'éloigner, le jeune homme cherche en vain à le retenir; le faux Mentès promet de revenir et tout à coup disparait comme un oiseau qui prend l'essor. Télémaque, stupéfait, devine alors qu'il a eu affaire à une divinité, et il revient trouver les prétendants.
Télémaque et les prétendants.
Ceux-ci, le repas fini, écoutaient en silence Phèmios. L'aède leur racontait en ses vers le retour douloureux des Achéens, poursuivis après la prise de Troie par la colère d'Athèné. Pénélope, qui se tenait au premier étage, l'entend. Emue par ces souvenirs, elle descend, accompagnée de deux servantes, et vient s'arrêter à l'entrée de la grande salle, ramenant son voile sur son visage et pleurant :
« Phèmios, dit-elle, tu sais bien d'autres sujets propres à charmer les mortels, grandes actions des hommes et des dieux, que célèbrent les aèdes. Chante-leur donc un de ces chants, debout parmi eux, et qu'ils boivent le vin en silence. Mais laisse de côté ce chant plein de douleur, qui toujours m'afflige jusqu'au fond de l'âme, moi sur qui s'est abattu un deuil inconsolable. Tant m'était cher celui de qui j'ai au cœur le regret et dont je me souviens sans cesse, ce héros dont la gloire s'étend au loin sur Hellas et jusqu'au milieu d'Argos! 1 »
Mais Télémaque, plein de sagesse, prit la parole et lui dit : « Ma mère, pourquoi veux-tu empêcher l'aède aimable de charmer ses auditeurs, selon ce que lui suggère son esprit? Ce ne sont pas les aèdes qui font les événements, c'est Zeus lui-même, Zeus qui attribue aux hommes entreprenants leur destinée,
1. Hellas parait désigner ici la Grèce centrale et Argos le Péloponnèse. 20Â L'ODYSSÉE [CH. il à chacun celle qui lui plaît. Quant à celui-ci, ne nous indignons pas de ce qu'il chante le sort funeste des Danaëns : car le chant qui a le plus de vogue parmi les hommes, c'est toujours celui qui est le plus nou-veau à entendre. A toi donc d'affermir ton cœur et de l'habituer à.ce que tu entends. Ulysse n "est pas le seul qui ait perdu le jour du retour sur la terre de Troie; beaucoup d'autres avec lui y ont péri. » '
Pénélope, frappée de cette fermeté de cœur et d'esprit qu'elle n'attendait pas en son fils, approuve ces paroles, et, remontant à sa chambre, elle y pleure son époux, jusqu'à ce qu'Athèné vienne verser le sommeil sur ses paupières. Télémaque, resté avec les prétendants, les pré-vient du dessein qu'il a de convoquer une assemblée pour le lendemain. Tous s'étonnent de l'entendre parler en maître. L'un d'eux, Antinoos, exprime même à haute voix le souhait qu'il ne succède pas à son père comme roi en Ithaque. Télémaque, toujours prudent, répond que sans doute un .tel honneur lui paraît digne d'enviè ; mais, pour le moment, tout ce qu'il réclame, c'est qu'on le laisse maître chez lui. Un autre prétendant, Eurymaque, proteste aussitôt contre toute intention de le dépouiller; en même temps, il le questionne au sujet de l'étranger qu'il accueil- . lait tout à l'heure et qui a disparu si brusquement. En deux mots, Télémaque se contente de le nommer : c'est Mentès, roi des Taphiens, un ancien hôte de son père. Il se garde bien de dire qu'il a deviné en ce faux étranger la déesse Athèné.
Les prétendants achèvent la soirée dans les danses et les chants ; puis ils se retfrent, chacun en sa demeure. Télémaque, lui aussi, gagne sa chambre bâtie dans la cour. Là, assisté par la vieille servante Euryclée, il se met au lit; et toute la nuit il médite sur le voyage que la déesse lui a conseillé d'entreprendre.
CHANT II
L'assemblée d'Ithaque.
Dès le lever du jour, Télémaque s'habille avec élégance; il sort, beau comme un dieu. Les hérauts convoquent l'assemblée. Quand les gens d'Ithaque sont réunis, il arrive à l'Agora ; tous admirent sa démarche ; il s'assied parmi les gérontes 1, qui lui font place, sur le siège qu'occupait son père.
Un vieillard, Égyptios, prend le premier la parole. L'un de ses fils était parti pour Troie avec Ulysse. Songeant tou-jours à lui, il demande qui a convoqué l'assemblée, que nul n avait réunie depuis le départ d'Ulysse. Quelque nou-velle de l'armée absente serait-elle arrivée? En tout cas, il demande à Zeus de faire tourner à bien cette réunion. Alors Télémaque, encouragé, se lève.
« Vieillard, dit-il, celui dont tu parles n'est pas loin, je vais te le nommer : c'est moi qui ai con-voqué le peuple; car j'ai lieu de me plaindre plus que personne. Au sujet du retour de l'armée, je n'ai point de nouvelle à vous donner, je n'ai rien appris. Ce n'est pas non plus d'un intérêt public que je veux parler, c'est de ma propre affliction, du double coup qui a frappé ma maison. J'ai perdu un père excellent, qui autrefois était roi parmi vous et vous traitait comme ses enfants. Puis, voici un autre malheur, de plus funeste conséquence encore, puis-qu'il va ruiner de fond en comble toute ma maison et anéantir notre patrimoine. Des prétendants sont venus s'imposer à ma mère, malgré elle, les fils des hommes qui sont ici les plus puissants. Ils évitent 1. Ce mot désigne, dans les poèmes homériques, les princi-paux chefs de famille ou grands propriétaires, qui formaient ensemble un conseil suprême, présidé par le roi. 206 L'ODYSSÉE [CH. 11] d'aller trouver son père Icarios, qui fixerait la dot de sa fille et la donnerait à celui qui lui aurait été agréable. Au lieu de cela, ils passent leurs journées sur notre domaine, ils y sacrifient des bœufs, des brebis, des chèvres grasses, toujours en festins, toujours occupés à boire sans souci le vin brillant; c'est une prodigieuse consommation. Car il n'y a pas ici un homme, tel qu'était Ulysse, capable d'éloi-gner le mal devenez lui... Moi, je ne suis pas en état de me défendre, et peut-être plus tard même serai-je timide et sans force. Ah! comme je me défendrais, si j'en étais capable! Car ce qui se passe ne peut plus être toléré, et c'est une honte de voir ainsi périr ma maison. Ne supportez pas cela; songez à l'opi-nion des cités voisines, des hommes qui habitent près de nous; craignez aussi la colère des dieux, craignez qu'ils ne s'irritent de ces actes méchants et qu'ils ne les fassent retomber sur nous. Au nom de Zeus Olympien et de Thémis qui fait siéger et dis-sout les assemblées des hommes, épargnez-moi, mes amis, laissez-moi me consumer de chagrin dans ma solitude... »
Là-dessus, Télémaque jette à terre son sceptre et fond en larmes. Tout le peuple est saisi de pitié. Seul, le pré-tendant Antinoos ose se lever pour répondre.
« Télémaque, discoureur insolent, cœur emporté, quels reproches nous fais-tu pour nous déshonorer? Tu voudrais exciter l'opinion contre nous. Mais ce n'est pas de nous que tu dois te plaindre, c'est de ta propre mère, dont l'esprit est fécond en ruses. Voici déjà la troisième année, et nous touchons à la qua-- 1. La dot dont il est ici question est une somme que le père exigeait de celui à qui il donnait sa fille. Voy. plus haut, p. 79. trième, qu'elle trompe les Achéens. Elle donne de l'espoir à tous, elle fait à chacun des promesses par des messages qu'elle lui envoie, mais elle médite tout autre chose. Voici une des tromperies qu'elle a inventées. Dressant un grand métier en sa chambre, elle tissait une large pièce de toile fine ; et elle nous disait : « Jeunes gens, qui prétendez à ma main, « puisque le noble Ulysse est mort, attendez, tout « impatients que vous êtes, jusqu'à ce que j'aie « achevé cette pièce, pour que mon fil ne soit pas « perdu. C'est un linceul qui servira au héros Laërtc, « le jour où la destinée fatale de la mort très dou-- « loureuse le saisira. Je craindrais que plus d'une « Achéenne dans la ville ne parlât mal de moi, s'il « n'avait pas de linceul, quand il sera mort, lui qui « a possédé de grands biens. » — Elle parlait ainsi, et notre cœur généreux la croyait. Le jour, elle tis-sait la grande toile; la nuit, elle la défaisait, à la lumière des torches. En dissimulant ainsi, elle trom-pait les Achéens pendant trois ans. Mais quand vint la quatrième année, quand le cycle des saisons allait recommencer, alors l'une de ses femmes, informée de la vérité, nous dit ce qui en était, et nous la sur-prîmes en train de défaire le tissu brillant. Elle fut donc forcée de l'achever, malgré elle. Quant à toi, voici ce que te répondent les prétendants : je veux que tu saches leurs intentions et que tous les Achéens les sachent aussi. Renvoie ta mère et ordonne-lui d'épouser celui que veut son père et qui lui plaît à elle-même. Prétend-elle persister à tour-menter longtemps encore les fils des Achéens, fière en son cœur de ce qu'Athèné l'a faite adroite aux travaux délicats, intelligente et habile comme ne le fut aucune des Achéennes aux beaux cheveux dont le souvenir s'est conservé, ni Tyro, ni Alcmène, ni 208 - L'ODYSSÉE [CH. II] Mykéné à la riche couronne1, toutes inférieures à elle pàr l'esprit? En cela du moins, elle se trompe. Car les prétendants vivront sur ta fortune et tes biens, tant qu'elle persistera dans cette intention, que les dieux lui mettent maintenant dans l'esprit. Qu'elle se fasse ainsi grand honneur, soit : mais elle te fait perdre beaucoup. Quant à nous, nous ne retournerons pas à nos domaines ni ailleurs, jusqu'à ce qu'elle ait épousé celui des Achéens qu'elle voudra. »
Le sage Télémaque lui répondit : « Non, Antinoos, il n'est pas en mon pouvoir de chasser de chez moi, malgré elle, celle qui m'a mis au monde et nourri : car mon père est en quelque région éloignée ; vivant ou mort, je ne sais. Puis, il serait dur de payer à Icarios une grosse somme qui lui serait due, si je renvoyais ma mère de mon plein gré2. Mon père me châtierait un jour si j'agissais ainsi, et les dieux également, car ma mère invoquerait contre moi les Érinyes odieuses en franchissant le seuil de la maison ; et l'indignation publique s'élèverait contre moi. Non, je ne prononcerai pas cette parole. C'est à vous, si votre cœur sent ce qui est injuste, à sortir de mon palais. Allez prendre vos repas ailleurs, entretenez-vous à vos dépens, et traitez-vous tour à tour. Si au contraire il vous paraît meilleur de consumer la fortune d'un seul sans lui rien donner, ruinez-moi : j'invoquerai les dieux qui ne meurent pas, dans l'espoir que Zeus m'accordera une com-- 1. Il s'agit ièi d'un ornement en forme de diadème, que portaient les femmes riches. Tyro, petite-fille d'Éole et mère de Nélée; Alcmène, mère d'Hercule; Mykéné, fille d'Inachos; c'est d'elle que la ville de Mycènes était censée tenir son nom. 2. Lorsqu'une femme mariée était renvoyée malgré elle chez ses parents, elle avait droit à un dédommagement pécuniaire. pensation. Ce jour-là, vous périrez dans la maison sans être vengés. »
A ce moment, deux aigles envoyés par Zeus traversent l'assemblée. Ils regardent les assistants et leurs regards annoncent la mort. Ils se déchirent le cou de leurs griffes, passent au-dessus de la ville. Le vieil Halithersès, devin habile, a compris le présage. Il annonce qu'Ulysse est près de son retour et qu'il se vengera des prétendants. Que tous avisent à ce danger. Quand Ulysse est parti, lui, Halithersès, avait prédit qu'il rentrerait à Ithaque la vingtième année. Cette prédiction va s'accomplir.
Quand il eut parlé, Eurymaque, fils de Polybe, lui répondit : « Vieillard, va donc chez toi prédire l'avenir à tes enfants, de crainte qu'il ne leur arrive du malheur. Notre sort, je sais le prévoir beaucoup mieux que toi. Beaucoup d'oiseaux traversent le ciel à la clarté du soleil ; tous ne révèlent pas la destinée. Ulysse est mort au loin, et tu aurais dû mourir, toi aussi, dans ta maison. De la sorte, tu ne ferais pas tant de prédictions et tu n'exciterais pas Télémaque déjà irrité, dans l'espoir de recevoir de lui un présent pour ta maison. Mais écoute-moi : ce que je vais te dire, je le ferai. Si tu cherches à tromper et à exciter par tes paroles quelque jeune homme, toi qui as de l'âge et de l'expérience, c'est lui d'abord qui en souffrira, et tes prophéties ne le mèneront à rien. Puis, toi, vieillard, nous t'inflige-rons une amende, qu'il te sera dur de payer, et tu en gémiras. Quant à Télémaque, voici le conseil que je lui donne devant tous. Qu'il décide sa mère à retourner chez son père. Ses parents feront faire le mariage et prépareront une grosse somme, telle qu'un père peut la donner quand il accorde sa nllc'. Jusque-là, il n'est pas à croire que les fils des 1. La somme dont il s'agit ici n'est pas la dot, puisque 210 L'ODYSSÉE [CH. irj Achéens renoncent à leur prétention, si lourde pour toi; car nous ne craignons personne au monde, ni Télémaque avec ses longs discours, ni aucun autre, et nous nous moquons des prédictions sans effet que tu prononces, vieillard, et qui te font détester. Nous mangerons encore les trésors du palais, sans jamais les remplacer, tant que cette femme éludera la demande des Achéens. Nous l'attendons de jour en jour, rivaux entre nous, à cause de son mérite, et nous ne voulons pas aller vers d'autres femmes que chacun de nous pourrait rechercher en mariage. »
Télémaque n'insiste pas. Il annonce seulement son inten-tion d'aller recueillir des informations sur son père, et demande qu'on lui prête un vaisseau. Après lui, un ami' d'Ulysse, Mentor, tente de toucher le peuple et de le décider à prendre en main la cause de Télémaque. Mais le préten-dant Léiocritos déclare que ses compagnons et lui ne craindraient pas même Ulysse, s'il revenait, et, pour couper court à toute discusion, il congédie l'assemblée.
Télémaque s'est retiré au bord de la mer; découragé, il invoque Athèné. La déesse vient à lui sous les traits de Mentor. Elle lui rend confiance, lui promet que bientôt les prétendants seront châtiés, et l'engage à préparer un vais-seau.
Télémaque rentre au palais. Les prétendants, en le voyant venir, le raillent : l'un d'eux, Antinoos, lui conseille ironi-quement de boire et de manger tranquillement, en comp-tant sur les Achéens pour lui fournir les moyens d'aller à la recherche d'Ulysse. Le jeune homme, sans se laisser déconcerter, lui répond avec fermeté qu'il n'est plus un enfant et qu'il saura bien accomplir son projet, dût-il s'embarquer comme passager sur un vaisseau étranger, puisqu'on refuse de lui en fournir un qui soit à lui. Les celle-ci, comme on l'a vu plus haut, était donnée par le pré-tendant au père. Mais le père, à son tour, faisait parfois un présent à sa fille, et c'est de cela que parle Eurymaque. prétendants ne font que rire de ses paroles, tout en souhaitant sa mort, qui serait pour eux une délivrance.
Il descend alors dans un magasin souterrain où étaient tenues en réserve des provisions de toute espèce. La vieille servante Euryclée en avait la garde; il lui ordonne de préparer tout ce qu'il lui faut. En même temps il l'informe de son projet, en lui recommandant de n'en rien dire. La vieille servante se récrie, cherche à le dissuader de ce voyage. Mais Télémaque lui laisse entendre qu'il n'agit pas sans l'inspiration d'un dieu, et de nouveau il insiste pour qu'elle ne dise rien à sa mère, à moins que celle-ci ne la questionne.
Pendant ce temps, Athèné, sous les traits de Télémaque, parcourt la ville. Elle obtient d'un certain Noémon un vaisseau, qu'elle fait équiper et mettre à l'eau. Elle ras-semble une vingtaine de jeunes gens pour en former l'équipage et conduit le vaisseau à l'extrémité du port. Alors elle vient au palais, suggère aux prétendants un tel besoin de sommeil qu'ils se retirent chacun chez eux; puis, prenant l'aspect de Mentor, elle emmène Télémaque. Celui-ci, avec l'aide de ses compagnons de route, emmaga-sine les provisions dans le vaisseau; tous s'embarquent. Zéphyros, envoyé par la déesse, souffle derrière le navire. On tend la voile. L'embarcation court légèrement sur les flots pendant toute la nuit.
CHANT III
Chez Nestor.
Au point du jour, le vaisseau aborde au rivage de Pylos. Après le sacrifice et le repas, le faux Mentor encourage Télémaque à se rendre auprès de Nestor. Tous deux s'ache-minent vers la ville. A ce moment, Nestor et ses fils offraient à Poséidon un sacrifice sur le rivage. Ils accueil-lent les étrangers. Sur l'invitation de Pisistrate, fils de Nestor, ceux-ci font une libation au dieu dont on célèbre la fête. Puis ils prennent part au repas de leurs hôtes. A la fin du repas, Nestor les questionne.