‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 21 sur 34 · L'ODYSSÉE [CH. III · texte numérisé non relu

L'ODYSSÉE [CH. III

« C'est le moment maintenant de demander aux

étrangers qui ils sont, puisqu'ils ont pu se rassasier.

Étrangers, qui êtes-vous? D'où venez-vous à travers les routes de la mer? Avez-vous quelques affaires

en vue? Ou bien errez-vous au hasard, comme les pirates, qui vont çà et là, à travers les flots, exposant leur vie et attaquant les étrangers? »

A cette question, Télémaque répond en faisant connaître le nom de son père et l'objet de son voyage. De tous ceux qui ont pris part à la guerre de Troie, Ulysse est le seul dont le sort soit resté inconnu. « Je viens, dit-il, me jeter à tes genoux pour que tu me dises ce que tu peux savoir de lui. Ne me cache rien, n'atténue pas la vérité. Je te supplie de parler, au nom des services qu'Ulysse a pu te rendre devant Ilios. »

« Ami, répond Nestor, tu me remets en mémoire tout ce que nous avons souffert dans cette guerre. Que de braves sont couchés sur la terre troyenne! Ajax, Achille, Patrocle, et mon fils, le jeune et vaillant Antiloque. » Alors, le vieillard rappelle combien Ulysse était supérieur à tous par les ressources de son esprit, et il remarque avec bonté que le jeune homme ressemble à son père. Puis il lui raconte en détail le retour des Achéens et les malheurs que leur envoya Athèné. Lorsque la ville eut été prise, une assemblée eut lieu le soir après le repas ; les Achéens y assistèrent, l'esprit troublé par le vin. Les deux Atrides ne purent s'entendre. Ménélas voulait le départ immédiat : Agamemhon jugeait bon d'offrir d'abord une hécatombe aux dieux. Le lendemain, une moitié de l'armée s'em-barqua, l'autre resta avec Agamemnon. Nestor fut de ceux qui partirent, Ulysse aussi; mais, à Ténédos, Ulysse s'ar-rêta et revint en arrière. Nestor et les autres poursuivirent leur route et arrivèrent chez eux. Depuis « lors, il a bien - entendu parler de ceux qui sont rentrés, mais il ne sait

1. On voit par cette question que la piraterie en ce temps ■était considérée comme une sorte de guerre loyale, et non ..comme un brigandage. rien d'Ulysse. « Pour Agamemnon, ajoute-t-il en terminant, il n'est personne qui n'ait appris comment il fut tué par ÉgistlIe, qui à son tour vient de périr sous les coups d'Oreste. » — « Ah! s'écrie Télémaque, que n'ai-je, moi aussi, la force de me venger des prétendants qui m'in-sultent et me ruinent! Mais les dieux ne l'ont pas voulu. » Nestor encourage Télémaque. Il rappelle quelle protection assidue Athèné accordait à son père pendant la guerre de Troie : « Jamais, dit-il, je n'ai vu divinité témoigner si ouvertement son affection à un mortel. Si Pallas Athèné voulait te protéger ainsi, les prétendants ne songeraient pas longtemps à leurs projets de mariage. » Télémaque n'ose pas espérer un tel secours, bien que Mentor, lui aussi, l'invite à compter sur l'aidé des dieux.

Nestor lui raconte alors en détail l'histoire de Clytem-nestre et d'Égisthe. L'épouse d'Agamemnon se laissa séduire, quand son mari était absent. Le roi fut tué par Egisthe à son retour. Pendant ce temps, Ménélas, poussé au loin par les vents, errait sur les mers. Egisthe régna sept ans à Mycènes. La huitième année, Oreste revint d'Athènes où il s'était réfugié, et le fit périr. Ménélas n'est rentré qu'après que la vengeance était accomplie. Nestor conseille à Télémaque d'aller le trouver. Revenu le dernier et depuis peu, il peut avoir entendu parler d'Ulysse.

Le soir est arrivé. Après la libation, Mentor et Télémaque veulent se retirer sur leur vaisseau. Nestor les retient : ce serait lui faire injure que de refuser son hospitalité : « Non, dit-il, le fils d'Ulysse ne couchera pas sur les planches d'un vaisseau, tant que je vivrai, et après moi, tant que mes fils seront là pour accueillir nos hôtes. »

Mentor accepte pour Télémaque ; quant à lui, il est nécessaire qu'il se retire pour surveiller le vaisseau; d'ail-leurs, il veut partir le lendemain dès l'aube pour aller réclamer une créance; il prie Nestor de fournir à Télé-maque les moyens de se rendre par terre à Sparte. En même temps, la déesse se transforme en un aigle de mer qui prend son vol. A cette vue, tous sont saisis d'un effroi religieux. Nestor a reconnu Athèné. Il félicite Télémaque de cette glorieuse et sûre protection, et il fait vœu d'im-moler à la déesse un bœuf aux cornes dorées. Tous alors rentrent au palais, où le vieilard ordonne de pré-- 214 L'ODYSSÉE [CH. Iu1 parer un lit à Télémaque. La nuit arrive et tous goûtent le sommeil.

Le matin, Nestor sort du palais avec ses six fils. Il donne ses ordres pour le sacrifice qu'il veut offrir à Athèné. Un de ses fils amène du vaisseau les compagnons de Télé-maque. Un orfèvre vient dorer les cornes du bœuf. On l'immole solennellement, selon les rites sacrés ; après le sacrifice, le roi, ses fils et ses hôtes prennent leur repas.

Alors, Nestor fait préparer un char avec les provisions nécessaires. Télémaque y monte avec Pisistrate. Ils partent, voyagent tout le jour et arrivent" le soir à'Phères, où ils couchent chez Dioclès. Le matin, ils se remettent en route et parviennent le soir au but de leur voyage.

CHANT IV

Arrivée chez Ménélas.

Ils entrent dans Lacédémone, où règne Ménélas.. Le. roi célébrait justement alors un double mariage : celui de sa fille Hermione avec le fils d'Achille, et celui de son fils avec une fille du Spartiate Alector. C'était fête au palais.' Télé-maque et Pisistrate s'arrêtent sur le seuil. Un serviteur les voit et court demander à son maître s'il lui convient de les recevoir. Ménélas s'indigne qu'on ait pu mettre en doute son hospitalité et ordonne de les accueillir. Aussitôt les serviteurs s'empressent. On dételle les chevaux, on remise le char, on fait entrer les étrangers. Ceux-ci admirent l'éclat de cette demeure royale qui resplendit comme le soleil. On les conduit au bain, puis, revêtus de beaux vête-ments, ils viennent s'asseoir à table près du roi. L'inten-dant les sert, et Ménélas les invite à manger avant de se faire connaître à lui.

Quand ils sont rassasiés, Télémaque, se penchant vers Pisistrate, lui fait admirer la splendeur du palais : « Re-garde, fils de Nestor, cher ami, quel éclat brille dans cette demeure sonore: l'airain, l'or, l'électron 1, l'argent et 1. Métal mélangé, dans la composition duquel il entrait de l'or et de l'argent.

1. — LE VOYAGE DE TÉLJbIAQCE 2io l'ivoire. Sans doute, le palais de Zeus dans l'Olympe est semblable à celui-ci, tant il y a ici de belles choses : je suis en extase devant ce que je vois. » Ménélas devine leurs réflexions : « Chers enfants, leur dit-il, rien de ce qui appartient aux mortels ne peut être comparé à la' richesse de Zeus. J'ai amassé beaucoup de richesses dans mes voyages, car j'ai erré huit ans en divers pays. Mais bien des regrets et des peines se mêlent à mon bonheur. J'ai beaucoup souffert dans ma vie, devant Troie, où j'ai perdu des amis qui m'étaient chers. Celui que je regrette le plus, c'est Ulysse. Je ne peux me consoler de ce qu'il est absent, sans que l'on sache s'il vit encore ou s'il est mort. Son père Laërte le pleure, ainsi que sa femme Pénélope et son fils Télémaque, qu'il a laissé tout jeune chez lui. » Quand Télémaque entend parler de son père, des larmes s'échap-pent de ses yeux. Ménélas s'en aperçoit et s'apprête à l'in-terroger, lorsque Hélène entre dans la salle.

Elle est accompagnée de ses servantes : l'une apporte pour elle un siège, une autre un tapis moelleux; d'autres encore une corbeille d'argent et une quenouille d'or chargée de laine, œuvres admirables, que Ménélas a rap-portées d'Egypte et qu'il a données à sa femme. Hélène s'assied, les pieds sur un tabouret, et, tout en filant la laine violette, elle interroge Ménélas : « Quels sont ces hôtes? Dois-je dire ce que j'ai en l'esprit? Je n'ai jamais vu ressemblance aussi frappante que celle de ce jeune homme avec Télémaque, le fils qu'Ulysse a laissé en son palais, quand il alla combattre les Troyens à cause de moi, misé-rable. » — « C'est ce que je remarquais également, répond Ménélas ; tout en lui rappelle Ulysse, et tout à l'heure, quand j'ai prononcé ce nom, en invoquant le souvenir de nos souffrances, il n'a pu contenir ses larmes. a

Alors le jeune Pisistrate, répondant à cette question indirecte, nomme son compagnon et se nomme lui-même; en même temps il l'ait connaître l'objet de leur voyage. « Ah! s'écrie Ménélas, c'est le fils d'un excellent ami qui vient aujourd'hui dans ma demeure. Si Ulysse était rentré chez lui, je l'aurais décidé à venir habiter près de moi avec ses trésors, son fils et son peuple; je lui aurais donné une ville de mon voisinage et nous aurions vécu ensemble 216 .. L ODYSSÉE . - [CH. IV] jusqu'à l'heure de la mort. Les dieux n'ont pas voulu qu'il en soit ainsi ! » Emus à cette pensée, tous se mettent à pleurer. Enfin Pisistrate émet l'avis qu'il faut chasser ces tristes pensées ; Ménélas l'approuve et reconnaît en lui la sagesse de son père Nestor. « Laissons les pleurs, dit-il; prenons le repas du soir. Demain, je. m'entretiendrai avec Télémaque. »

Hélène aussitôt verse dans le vin qui leur est servi une drogue merveilleuse, dont la propriété est d'enlever le sen-timent de toutes les peines. C'est une plante d'Egypte, qui lui fut donnée autrefois par Polydamna, femme de Thon. Puis elle leur raconte qu'un jour, tandis qu'elle était dans Troie, Ulysse s'y introduisit, déguisé en mendiant. Seule, elle le reconnut, mais elle lui jura de ne rien dire, car déjà elle regrettait sa faute et songeait au retour. Ulysse put donc recueillir d'utiles renseignements et il revint parmi les siens, après avoir tué beaucoup de Troyens, A ce r-écit, Ménélas en joint un autre. Au moment où le cheval de bois était dans la ville, Hélène, conduite par Déiphobos, vint appeler les guerriers achéens qui y étaient enfermés ; Diomède et lui-même étaient sur le point de répondre; le prudent Ulysse les en empêcha et sauva ainsi ses compa-gnons.

La soirée se termine sur ces souvenirs.

Récits de Ménélas.

Le lendemain matin, Ménélas questionne Télémaque. Il apprend de lui quel est l'état des choses dans son palais. « Ah! s'écrie-t-il, si Ulysse reparaissait, quelle serait leur terreur! Mais il reviendra et se vengera d'eux. » Alors, il entreprend de lui raconter ce qu'il a entendu de la bouche du dieu marin Protée.

« J'étais, dit-il, retenu en Égypte par les dieux. Là, .se trouve une île appelée Pharos, à une journée du rivage,, avec un port excellent. C'est en ce lieu que les dieux me retinrent vingt jours, faute de vent. Nous y serions morts de faim, sans l'intervention d'une divinité, fiile du dieu marin Protée. Elle se -nommait Idothée. Un jour que j'étais seul sur le rivage, elle vint à moi. et m'interrogea avec bienveillance. Je lui demandai quel dieu nous arrêtait ainsi. »

« Étranger, répondit-elle, je te le dirai clairement. Ici réside un vieillard habitant des mers, prophète véridique, l'immortel Protée, l'Egyptien, qui connaît toutes les profondeurs de la mer, ministre de Poséi-don. C'est lui, dit-on, qui m'a donné le jour. Essaye de lui tendre une embuscade et de le saisir Il te fera connaître l'étendue de la route qu'il te faudra faire sur la mer poissonneuse pour rentrer chez toi. Et même il te dira, si tu le désires, fils des dieux, ce qui a pu arriver en ton palais d'heureux ou de malheureux, tandis que tu es engagé au loin dans cette longue et pénible expédition. »

« La déesse, continue Ménélas, m'enseigna alors ce que je devais faire pour m'emparer du dieu. Lorsqu'elle m'eut quitté, je retournai vers mes compagnons. Le lendemain malin, j'en choisis trois des plus sûrs, et, dès l'aurore, je me rendis avec eux sur le rivage. Idothée nous apporta quatre peaux de phoques, dont nous nous enveloppâmes, cachés dans des trous qu'elle avait creusés ; elle-même attendait avec nous. Ce fut une pénible attente : l'odeur de ces peaux nous aurait suffoqués, si la déesse ne nous eût apporté un parfum d'ambroisie. A midi, le troupeau des phoques de Protée sortit de la mer et vint se coucher sur le rivage. Le vieillard les compta, puis s'étendit pour se reposer. Alors nous nous élançâmes tous quatre sur lui et nous le saisîmes. Pour nous échapper, il se transforma successivement en lion, en dragon, en panthère, en san-glier; il se changea en eau et en arbre; mais nous le tenions ferme. A la fin, il me demanda : « Quel dieu, fils d'Atrée, t'a suggéré cette embûche? Que veux-tu de moi? — Tu le sais, lui répondis-je. Apprends-moi quelle puis-.sance nous retient ici malgré nous. — Remonte le fleuve Egyptos, me dit-il; offre des hécatombes aux immortels, et ils te permettront de retourner chez toi. » 218 L'ODYSSÉE ' - [CH. IV]

« Tout affligé que je fusse- de cette nouvelle épreuve, je l'acceptai par force. Alors, je l'interrogeai sur le sort de . mes compagnons que j'avais laissés derrière moi en quit-- - tant la Troade. »

Ménélas raconte ce que Protée lui apprit de la mort d'Ajax, noyé auprès des rochers Gyréens, en Eubée, par la colère des dieux qu'il avait défiés. Il entendit aussi de sa bouche le récit de la trahison d'Égisthe, dont fut victime -son frère Agamemnon. Accablé de douleur, il eut cepen-dant le courage de le questionner encore sur Ulysse. CI Je l'ai vu, dit Protée, dans une île, où il pleurait. Il habi-tait le palais de la déesse Calypso, qui le retenait malgré lui. Quant à toi, Ménélas, tu ne mourras pas 1en Ar,gos; les immortels te transporteront dans la plaine Elysée, aux extrémités de la terre, où est le blond Rhadamanthe, et où les hommes vivent doucement. Là, point de neige, point de long hiver, point de pluie; sans cesse Okéanos y fait souffler la brise caressante de Zéphyros pour rafraî-chir les hommes. Tel sera ton sort, parce que tu possèdes Hélène et que tu es le gendre de Zeus. »

« Là-dessus, continue Ménélas, il se replongea dans la mer, et je retournai à mon vaisseau. Le lendemain, je repris la mer, j'allai accomplir sur les bords du fleuve Egyptos le sacrifice qui m'était imposé. Et enfin, -je rentrai dans ma patrie. »

En achevant ce récit, Ménélas invite Télémaque à passer avec lui une douzaine de jours. Au terme de ce séjour, il promet de le faire reconduire chez lui, après lui avoir donné un char avec trois chevaux, et en outre une belle coupe, pour faire des libations aux dieux. — « Atride, lui répond Télémaque, je serais heureux de séjourner long-temps ici, tant j'ai plaisir à t'entendre. Mais mes compa-gnons m'attendent à Pylos. Quant aux chevaux que tu m'offres, mieux vaut que tu. me les gardes ici; ton pays leur offre de riches pâturages; Ithaque, au contraire, est pauvre et sèche, plus propre aux chèvres qu'aux chevaux. » Ménélas sourit, approuve sa réponse, et change son pré-sent. Au lieu des chevaux, il lui donnera un beau cratère d'or, œuvre d'Héphaistos, qui lui fut offert par le roi des Sidoniens, quand il était son hôte.

Complot des prétendants.

Tandis que Télémaque est ainsi accueilli à Sparte, les prétendants sont à Ithaque dans le palais d'Ulysse, en train de jouer au disque. Noémon, celui qui a prêté son navire à Télémaque, vient les trouver; il leur demande s'ils savent quand le jeune prince doit revenir. A cette question, leur surprise est grande : ils ignoraient qu'il fût parti. Ils s'informent : Noémon leur apprend qu'il s'est embarqué avec un équipage formé de jeunes gens d'élite, et qu'avec lui était Mentor, ou plutôt un dieu sous les traits de Mentor; car le vrai Mentor n'a pas quitté Ithaque. Tout cela inquiète fort les prétendants. Ils quittent leur jeu et délibèrent. Antinoos propose d'attendre Télémaque au retour avec un vaisseau, dans le détroit qui sépare Ithaque de Samé. Tous approuvent, et le complot est organisé.

Le héraut Médon, qui était près de la cour où ils déli-béraient, les a entendus. Il se rend auprès de Pénélope et lui révèle leurs desseins, meurtriers. Pénélope ignorait le départ de son fils : elle est saisie de douleur et de crainte. Ses servantes s'assemblent autour d'elle. Elle leur fait con-naître en gémissant le sujet de son trouble. Ne sachant que faire, elle veut envoyer un serviteur à Laërte, pour qu'il avise aux moyens de conjurer le danger. Alors la vieille Euryclée avoue que c'est elle qui a préparé le départ : elle explique pourquoi elle. a gardé le secret, et elle rend confiance à Pénélope eu l'invitant à prier les dieux, Athèné en particulier, qui n'abandonnera pas Télé-maque et qui le sauvera. Pénélope, calmée, offre un sacri-fice à la déesse et lui adresse une ardente prière, qui est entendue.

Les prétendants préparent un vaisseau ; ils choisissent vingt hommes d'équipage et attendent le soir pour les faire embarquer. Pénélope s'est jetée sur son lit, sans prendre de nourriture, dévorée d'inquiétude. Enfin elle s'endort. Alors Athèné lui envoie une vision : sa propre sœur, Iphtimé, semble venir à elle dans son sommeil, elle lui parle : « Les dieux, dit-elle, ne veulent pas que tu pleures ; ton fils reviendra. » Pénélope, tout endormie, lui commu-- 220 L'ODYSSÉE [CH. IV] nique ses inquiétudes. Iphtimé la rassure : « Athèné, dit-elle, accompagne Télémaque : c'est elle qui m'a envoyée vers toi. » Alors Pénélope la questionne sur Ulysse, puis.qu'elle vient au nom des dieux. Mais Iphtimé écarte cette question et s'évanouit dans les airs. Pénélope s'éveille, toute consolée.

Les prétendants prennent la mer et vont s'embusquer près de l'ile Astéris, entre Ithaque et Samé. - ULYSSE EST JETÉ CHEZ LES PHÉACIENS

CHANT V

Ulysse quitte Calypso.

Au lever du jour, les dieux se réunissent de nouveau. Athèné répète les plaintes qu'elle a déjà faites sur le mal-heureux sort d'Ulysse : elle déplore qu'il soit encore retenu dans l'île de Calypso et que son fils soit menacé par les prétendants. Zeus, cette fois, cède à ses instances ; il ordonne à Hermès de se rendre auprès de Calypso. Qu'elle le laisse aller, en le mettant à même de se construire un radeau. Après avoir été le jouet des flots, il abordera, au bout de vingt jours, sur la terre des Phéaciens, qui lui fourniront le moyen de rentrer à Ithaque.

Hermès obéit. Il chàusse les sandales d'or qui le portent à travers les terres et les mers aussi vite que le souffle du vent; il prend la baguette qui endort les hommes ou les éveille; et il s'envole. Comme un oiseau de mer en chasse, il rase la surface des flots, arrive à l'ile de Calypso et se présente à l'entrée de la grotte de la déesse. Celle-ci tissait en chantant près d'un foyer où brûlaient des bûches odo-rantes. Tout autour de la grotte, un bois d'aulnes, de peu-pliers et de cyprès, où nichaient les oiseaux de mer. Sur le rocher lui-même s'étendait une vigne chargée de raisins. 222 L'ODYSSÉE [CH. V] Quatre sources coulaient en divers sens au milieu de prai-ries moelleuses. Hermès s'arrête pour admirer ce spectacle; puis il entre dans la grotte.

Calypso l'accueille, lui offre l'ambroisie et le nectar, et l'invite à dire ce qui l'amène. Hermès lui fait connaître la volonté de Zeus. Calypso se récrie d'abord sur la rigueur des dieux de l'Olympe, qui ne permettent pas aux déesses d'aimer des mortels. Toutefois, elle ne veut pas résister à Zeus et elle promet d'obéir.

Ulysse était assis au bord de la mer, les yeux pleins de larmes, car il ne songeait qu'au retour; ses regards mouillés ne cessaient d'explorer l'horizon. « Infortuné, lui dit Ca-lypso, ne reste plus ici à gémir et à te consumer dans le chagrin. Je veux préparer ton départ. Fabrique un large radeau. J'y mettrai pour toi des vivres et des vêtements, et je t'accorderai un vent favorable qui te ramènera dans ton pays, si telle est la volonté des dieux, plus puissants que moi. » Ulysse la regarde, étonné et défiant : s'embarquer sur un radeau pour traverser cette immensité, n'est-ce pas une folle entreprise? Il veut que la déesse jure qu'elle n'a point de mauvaises intentions contre lui. Calypso sourit; elle jure par le Styx, — serment .que les dieux craignent de violer, — qu'elle ne lui veut aucun mal. Loin de là; « car, ajoute-t-elle, mon cœur n'est point de fer, il est accessible à la pitié. »

Alors, elle fait entrer Ulysse dans sa grotte, lui sert un repas capable de lui donner des forces, et en même temps, par de douces paroles, elle lui remontre la témérité de son entreprise, les grandes fatigues et les grands périls qu'il va volontairement affronter, et cela lorsqu'il pourrait vivre auprès d'elle, qui ne se croit pas inférieure à Pénélope. « Déesse, lui répond Ulysse, ne sois pas fâchée de mon dessein. Certes, je sais que la prudente Pénélope ne te vaut ni par la beauté ni par la taille; elle est mortelle; toi, tu es à l'abri de la mort et de la vieillesse. Quoi qu'il en soit, le vœu que je forme de jour en jour, c'est de retourner en mon pays. Si quelque dieu veut me frapper au milieu de la mer, je supporterai la souffrance comme je sais la supporter. Car j'ai déjà beaucoup souffert sur les flots et dans les combats. »

Le lendemain, Calypso donne à Ulysse les instruments

Il. — ULYSSE EST JETÉ CHEZ LES PHÉACIENS 223 nécessaires pour abattre et tailler le bois; puis, elle le conduit à une extrémité de l'ile, où se trouvait une haute futaie. Il abat vingt arbres, les refend, les façonne avec la hache et le rabot, y pratique des. trous et les assemble au moyen de chevilles. Il forme ainsi un large radeau, auquel il adapte un plancher, un mât et une vergue. Il y ajoute des bordages en osier tressé et un gouvernail. Calypso lui fournit de la toile et des cordes, pour faire des voiles et des cordages. Alors, à l'aide de leviers, il met son embar-cation à la mer.

Tout ce travail a duré quatre jours. Le cinquième jour, Ulysse s'éloigne de l'ile, emportant des vêtements et des vivres que lui a donnés Calypso. Un vent favorable enfle ses voiles. Il navigue, plein de joie, la main sur le gou-vernail. Pendant dix-sept jours, il va ainsi, laissant tou-jours à sa gauche la constellation de l'Ourse et du Bou-vier. Le dix-huitième jour, il aperçoit la terre des Phéa-ciens, qui s'élève comme un bouclier au-dessus de l'eau.

La tempête.

A ce moment, le puissant dieu qui ébranle la terre revenait de chez les Éthiopiens ; du haut des monts des Solymes 1, il l'aperçut de loin, tandis qu'il voguait ainsi sur les flots. Saisi de colère, et, secouant la tête, il se dit à lui-même : « Ah! il paraît que les dieux ont changé d'avis au sujet d'Ulysse, tandis que j'étais chez les Ethiopiens. Le voici qui touche à la terre des Phéaciens; or c'est là que le destin a fixé le terme des misères qui l'accablent. Toutefois je pense qu'auparavant il pourra encore se rassasier de souffrances! » Là-dessus, il rassembla les nuages et bouleversa les mers en saisissant son trident. Il donna l'essor aux souffles de tous les vents à la fois,

1. 11 Y avait en Asie Mineure une population de ce nom. C'est d'elle probablement qu'il est ici question. 224 L'ODYSSÉE [CH. V] et enveloppa de nuées la terre et la mer. La nuit s'abattit du haut du ciel. En même temps fondaient sur les eaux Euros et Notos, Zéphyros au souffle terrible et Borée, né dans l'éther, qui soulève des vagues immenses. Ulysse sentit défaillir ses genoux' et son courage ; il gémit et se dit à lui-même en son cœur vaillant : — « Oh! malheureux que je suis! Que dois-je attendre enfin? Je crains qu'elle n'ait eu raison, la déesse, quand elle me disait que j'aurais durement à souffrir sur la mer, avant d'arriver dans mon pays; ce qu'elle a dit s'accomplit. De quels nuages Zeus a couronné les espaces du ciel! Comme il a bouleversé la mer ! Et comme les souffles de tous les vents se précipitent sur moi! Ah! je suis sûr diune mort cruelle. Trois èt quatre fois heureux les Danaëns qui périrent autrefois dans la plaine de Troie pour être agréables aux Atrides! Moi aussi, j'aurais dû mourir et subir le trépas, le jour où les Troyens en foule m'accablèrent d'une grêle de traits acérés autour du corps du fils de Pélée 1. Alors du moins, j'aurais eu de belles funérailles et mon nom eût été en honneur parmi les Achéens. Au lieu de cela, à quelle affreuse mort j'étais réservé! »

Comme il parlait ainsi, une vague énorme s'abattit sur lui d'un élan terrible et fit tournoyer son radeau. Il tomba loin de l'embarcation et laissa échapper le gouvernail. Un tourbillon de vents qui se heurtaient brisa son mât par le milieu. Voile et vergue tombè-rent au loin dans la mer. Longtemps il demeura sub-mergé, car le choc de la vague énorme l'empêchait de remonter aussitôt ; en outre, il était alourdi par les vêtements que lui avait prêtés la divine Calypso. A 1. Allusion à une scène racontée certainement dans un des poèmes aujourd'hui perdus qui faisaient suite à l'Wade. la fin, il revint à la surface, et rejeta de sa bouche l'eau salée qui ruisselait le long de sa tête. Mais, alors même, en l'état où il était, il n'oublia pas son radeau. Il se donna un élan dans les vagues, le saisit et s'assit au milieu, pour échapper à la mort. Les flots violents le portaient au gré des courants de-ci et de-là. De même qu'à la fin de l'été, Borée chasse à travers la plaine des chardons emmêlés en touffe serrée, de même les vents le portaient à tra-vers la mer en tout sens. Tantôt Notos le jetait à Borée qui l'enlevait, tantôt Euros le livrait à Zéphy-ros pour le chasser à son gré.

Une déesse de la mer, Ino, fille de Cadmos, devenue Leucothée depuis qu'elle habite les flots, l'aperçoit et le prend en pitié. Elle vient à lui, se pose sur le radeau, et lui indique un moyen de salut. Qu'il se dépouille de ses vêtements et nage vers la terre des Phéaciens. Pour l'aider, elle lui donne une bandelette de sa coiffure, sorte d'écharpe divine, qui le soutiendra sur l'eau. « Une fois sauvé, dit-elle, tu la rejetteras dans la mer, sans te retourner. » La déesse plonge sous les eaux. Ulysse hésite : « N'est-ce point pour me perdre, se demande-t-il, qu'une divinité me con-seille d'abandonner mon radeau? Le mieux est d'y rester, tant qu'il résiste. Si la vague le brise, je me mettrai à la nage, car je n'aurai plus d'autre moyen de salut. » A l'ins-tant même, une grosse vague soulevée par Poséidon tombe sur le radeau et le met en pièces. Ulysse saisit une poutre, l'enjambe et quitte ses vêtements. Puis, il étend la bandelette sous sa poitrine et se jette à la nage. Poséidon l'aperçoit, secoue la tête et dit : « Va donc, emporté par les vagues, jusqu'à ce que tu arrives parmi des hommes. Alors même, je ne crois pas que tu sois au terme de tes maux. »

Cependant Athèné apaise les vents, sauf Borée, qui, soufflant seul, pousse Ulysse avec les vagues vers la terre des Phéaciens. Pendant deux jours et deux nuits, il est ainsi ballotté. Enfin, au matin du troisième jour, le calme se fait. Le nageur, soulevé sur la crête d'une vague, aperçoit 226 L'ODYSSÉE [CH. V] la terre. La joie que ressentent des enfants, lorsqu'ils voient revenir à la santé un père malade, qui semblait perdu, Ulysse l'éprouve en découvrant la terre et les arbres. Il nage vigoureusement vers le rivage. Mais quand il n'en est plus éloigné que de la portée de la voix, il entend le bruit des vagues qui se brisent sur les rochers en les couvrant d'un voile d'écume. Ni port ni baie; toute la côte était hérissée. Alors le désespoir l'envahit.

« Hélas ! quand Zeus me donne de voir cette terre que je n'espérais plus, quand j'ai franchi cet espace immense, je ne trouve aucun endroit où sortir de ces flots écumants ! Tout autour" de l'île, des rochers hérissés, des vagues qui se brisent en mugissant, une enceinte de pierre lisse, au pied de laquelle l'eau profonde ne permet pas de prendre pied pour échapper à la mort. Si je tente de sortir' de l'eau, une vague peut m'enlever et me projeter contre la roche ; en ce cas, ma tentative même me perdra. Si je nage plus loin à la recherche d'un rivage abrité et d'une anse, je crains qu'un nouveau coup de vent ne me rejette, malgré mes plaintes, vers la mer poissonneuse, ou qu'une divinité n'excite contre moi un de ces monstres marins que nourrit en foule la divine Amphitrite. Car je sais que le dieu qui ébranle la terre est irrité contre moi. »

Pendant qu'il délibérait ainsi en son esprit, une grosse vague le jeta sur les rochers du rivage. Sa chair y eût été- déchirée, ses os eussent été brisés, si la déesse aux yeux bleus, Athèné, ne lui eût suggéré une idée salutaire. De ses deux mains il saisit le rocher en s'élançant ; et il s'y tint accroché en gémissant, jusqu'à ce que le flot fût passé. IÎ évita ainsi le premier choc, mais en revenant sur elle-même, la vague le frappa et le rejeta au loin dans la mer. De même qu'un poulpe, arraché de son rocher, entraîne des fragments de pierre avec ses tentacules; de même, des lambeaux de peau, arrachées des fortes mains du héros, restèrent après la roche. La vague énorme l'ensevelit.

Il aurait péri là, infortuné, avant son heure, si Athèné aux yeux bleus ne lui eût encore éveillé l'esprit. S'éloignant de la ligne des vagues qui défer-laient sur le rivage, il se mit à nager plus au large en regardant toujours la terre, pour y découvrir un point moins battu des flots et plus hospitalier. Quand il fut arrivé en nageant ainsi jusqu'à un fleuve dont le beau courant débouchait dans la mer, il vit devant lui l'endroit propice qu'il cherchait, une côte sans rochers, abritée du vent. Il reconnut le fleuve à son courant, et il lui adressa cette prière en son cœur : « 0 roi, qui que tu sois, écoute-moi. Je viens à toi après t'avoir bien invoqué, fuyant du large devant la colère de Poséidon. Les dieux mêmes ont pitié ' de l'homme errant qui vient à eux, comme moi, en ce moment, je viens vers tes eaux et je me jette à tes genoux, après de dures souffrances. Pitié, ô roi ; je suis ton suppliant ! »

Il parla ainsi, et le fleuve suspendit son cours, il arrêta ses flots, et, devant Ulysse, il rétablit le calme ; il le sauva en l'accueillant dans son estuaire.

Ulysse plia les deux genoux et laissa retomber ses bras vigoureux; car ia mer avait épuisé son courage. Tout son corps était enflé, l'eau coulait abondam-ment de sa bouche et de ses narines. Sans haleine et sans voix, il restait étendu, comme inanimé, tant la fatigue l'accablait. Enfin, il se remit à respirer et reprit ses esprits. Alors il détacha de son corps la bandelette de la déesse et la jeta dans le fleuve, qui s'écoulait à la mer; les vagues l'emportèrent, avec le courant, et Ino la reçut dans ses mains. Ulysse, 228 L'ODYSSÉE [es. VJ s'éloignant du fleuve, sè coucha dans le jonc, et baisa la terre nourricière. Puis, en gémissant, il dit à son cœur vaillant : « Hélas! que vais-je devenir! que m'arrivera-t-il encore après ceci? si je passe la. nuit à souffrir auprès du fleuve, le froid pénétrant et la rosée me feront mourir, en l'état de faiblesse où je suis. Le matin, un vent glacial souffle du fleuve.

Si je monte sur la berge vers ces fourrés épais et

que je m'endorme dans les buissons pour me détendre

par un peu de repos et pour essayer de goûter le

doux sommeil, je crains de devenir la proie des

bêtes sauvages. » En réfléchissant ainsi, voici ce qui

lui parut le meilleur. Il marcha vers le fourré, qui

était à peu de distance de la rivière, au milieu d'un

espace découvert. Deux touffes sortaient de terre

au même endroit; il s'y glissa : c'était un nerprun

et un olivier. Ni les souffles humides du vent ne

pouvaient y pénétrer, ni les rayons resplendissants

du soleil n'y dardaient leurs traits, ni la pluie ne

les traversait ; tant ils étaient serrés étroitement l'un

contre l'autre. Ulysse s'y introduisit. De ses mains,

il se fit une large couche; car il y avait à terre abon--

dance de feuilles, de quoi abriter deux ou trois

hommem, dans la saison d'hiver, si rigoureux que pût

être le froid. A cette vue, le noble Ulysse, durement

éprouvé, se réjouit. Il se plaça au milieu et entassa

sur lui un épais monceau de feuilles. Comme un

homme qui habite au loin dans la campagne, sans

aucun voisin, cache un tison sous la cendre noire

pour entretenir le germe du feu et n'avoir pas besoin

d'aller le chercher ailleurs, de même Ulysse se cacha

sous les feuilles. Athèné versa le sommeil sur ses

yeux, afin de le reposer vite de sa dure fatigue en

fermant ses paupières.

CHANT VI

Nausicaa se rend au fleuve.

Tandis qu'Ulysse dort ainsi, Athèné descend chez les Phéaciens, habitants de la terre où il vient d'aborder. Ils avaient alors pour roi Alkinoos. La déesse se rend à sa demeure ; elle pénètre dans la chambre où dormait sa fille, la jeune Nausicaa, et lui apparaît dans son sommeil, sous les traits d'une amie. « Nausicaa, lui dit-elle, tu es vrai-ment bien négligente. Tu n'as pas soin des vêtements dont tu devrais t'occuper, et pourtant ton mariage est prochain ; il te faudra, ce jour-la, de beaux vêtements pour toi et pour ceux qui te conduiront; c'est là ce qui te fera honneur. Dès le lever du jour, allons laver à la rivière. Je t'accom-pagnerai. Voici que les plus nobles Phéaciens songent à de-mander ta main. Prie ton père de te prêter un chariot et des mules pour porter le linge au lavoîr. » Athèné disparait. Le jour se lève; Nausicaa s'éveille. Elle va trouver son père.

Elle le rencontra, comme il sortait pour se rendre vers les nobles princes, au conseil, où l'appelaient les Phéaciens. Elle s'approcha et lui dit : a Cher père, est-ce que tu ne voudrais pas me faire atteler un chariot élevé, aux roues solides, pour que je porte le linge à la rivière? je veux le laver, car voici long-temps qu'il attend la lessive. Toi-mème, quand tu sièges parmi les premiers de la cité et que tu déli-bères avec eux, il convient que tu aies des vêtements blancs. Et les cinq fils que tu as dans ton palais! deux sont mariés, trois sont encore des jeunes gens, et il leur faut toujours des vêtements fraîche-ment lavés pour se mêler aux danses. Tout cela, c'est moi qui m'en occupe. » Elle ne dit que cela, car elle n'osait pas prononcer devant son père le 230 L'ODYSSÉE [CH- VI] mot de mariage. Lui comprit parfaitement et répon-dit : « Je ne te refuserai ni les mules, mon enfant, ni aucune autre chose. Va : mes serviteurs vont te préparer un chariot élevé, aux roues solides, pourvu en dessus d'un coure, «

Les serviteurs attellent le chariot. La jeune fille y met le linge. Sa mère lui donne des provisions de route et de l'huile pour le bain. Elle monte sur le char et fouette les mules, qui partent rapidement, suivies par le cortège des servantes. On arrive au fleuve. Là étaient disposés des bassins pour laver, où coulait une eau vive et abondante. On dételle les mules, on décharge le chariot et on se met au travail. Le linge est bientôt lavé. On l'étend au soleil sur la grève pour le faire sécher; puis les jeunes filles se baignent et prennent ensuite leur repas sur le bord de l'eau. Après le repas, elles se mettent à jouer à la balle; Nausicaa leur donne l'exemple. Telle Artémis, dans la montagne, parcourt les hauteurs du Taygète ou de l'Ery-manthe, à la poursuite des sangliers et des biches légères; avec elle, jouent les nymphes rustiques, filles de Zeus; sa mère Lèto est fière de sa beauté, car elle dépasse ses compagnes de la tête, et, si gracieuses qu'elles soient toutes, elle est de beaucoup la plus belle. Telle la vierge Nausicaa se distinguait entre ses servantes.

Ulysse et Nausicaa.

Comme l'heure du retour approchait, Athèné s'avise d'un moyen de réveiller Ulysse. Nausicaa, en jouant, lance par mégarde la balle dans la rivière. Les jeunes filles poussent un cri : le héros se réveille. Il s'assied et se demande où il est. Quel peuple habite cette terre? Le cri qui l'a frappé est-il celui des nymphes? Il se décide à sortir de sa retraite pour s'en assurer. Aussitôt, il s'avance hors du fourré, en se couvrant avec une branche chargée de feuilles. Il res-semblait à un lion de la montagne, plein de force, qui s'avance, le poil hérissé par la pluie et par le vent, les yeux étincelants, pour se jeter sur un troupeau. A sa vue, Jes jeunes filles sont saisies de terreur et prennent la fuite. Seule, Nausicaa reste et l'attend : Athèné lui inspire cette fermeté. Ulysse hésite à se jeler à ses genoux, car il craint de l'offenser. Il lui parle donc à distance et l'implore :

« Je te supplie, ô jeune reine : déesse à coup sûr; ou bien, ne serais-tu qu'une mortelle? Si tu es une des déesses qui habitent le vaste ciel, tu me parais toute semblable par la beauté, par la taille et par la tournure à la fille du grand Zeus, Artémis. Si tu es une mortelle, habitante de la terre, trois fois heu-reux ton père et ta mère vénérée, trois fois heureux tes frères! Leur cœur doit se dilater sans cesse dans la joie, quand il te voit, toute florissante, te mêler à la danse. Mais l'homme heureux entre tous, c'est celui qui, préféré pour ses offres opulentes, t'emmènera chez lui. Jamais, je n'ai vu créature mortelle, homme ou femme, qui t'égalât; je suis saisi d'admiration. A Délos autrefois, près de l'autel d'Apollon, j'ai remarqué un jeune palmier qui gran-dissait, aussi élancé. Car je suis allé là, suivi d'un peuple nombreux, dans cette expédition qui devait être pour moi la cause de tant de peines. En le voyant, j'éprouvai la même impression que devant toi, car jamais tige ne jaillit ainsi du sol. C'est ainsi, ô jeune fille, que je t'admire et que je m'extasie, sans oser toucher tes genoux. Une douleur cruelle m'étreint le cœur. Hier, après vingt jours, j'ai pu échapper aux flots sombres de la mer; pendant tout ce temps, les vagues et les vents rapides m'entraî-naient, depuis que j'eus quitté l'île d'Ogygie. Et main-tenant la divinité m'a jeté ici, peut-être pour que j'y subisse quelque autre malheur; car je ne compte plus sur la fin de mes maux : les dieux me feront encore longtemps souffrir avant que je l'atteigne. 0 reine, aie pitié de moi. Tu es la première que j'aie 232 L'ODYSSÉE [CH. -vil ^ rencontrée après tant de souffrances; et, sauf toi, je ne connais personne de ceux qui habitent cette terre et cette cité. Indique-moi la ville, donne-moi quelque pauvre morceau de toile pour me couvrir, quelque tissu grosssier que tu as dû apporter avec toi pour envelopper ce linge. En retour, puissent les dieux t'accorder tout ce que tu désires en ton cœur, un mari et une maison, et qu'ils mettent entre vous la concorde bienfaisante! Car il n'est rien de meilleur, ni de plus excellent que l'union de cœur entre un homme et une femme qui habitent ensemble. Grande peine pour leurs envieux, grande joie pour leurs amis, et pour eux plus encore. »

A ces paroles, Nausicaa aux bras blancs répondit : « Étranger, ton air dénote un homme bon et sensé; quant à la fortune, Zeus l'Olympien la répartit aux hommes comme il veut, aux bons et aux méchants. Peut-être t'a-t-il assigné la destinée que tu dis : il faut alors que tu l'acceptes. Mais pour le moment, puisque tu es venu en ce pays et dans notre ter-re, tu ne manqueras ni de vêtements ni d'aucune des choses que doit recevoir un malheureux suppliant qu'on rencontre. Je t'indiquerai la ville et je te dirai le nom du peuple qui l'habite. Ce sont les Phéaciens qui possèdent ce pays et cette terre; et moi, je suis fille du noble Alkinoos, à qui- appartiennent chez les Phéaciens la force et l'autorité. »

En même temps, Nausicaa rappelle ses servantes. Elle les rassure : « L'étranger, dit-elle, n'est pas un ennemi. Nous habitons trop loin de toute terre pour être attaqués. C'est un malheureux que la mer a jeté ici: nous devons le secourir, car les étrangers et les pàuvres viennent de Zeus. Faites-le baigner dans la rivière, à l'abri du vent.'» Les servantes le conduisent à un endroit abrité, déposent près de lui des vêtements, et, sur son invitation, s'éloignent.

II. — ULYSSE EST JETÉ CHEZ LES PHÉAC1ENS 2;3:3 Quand Ulysse sort de l'eau, peu après, il se couvre de ces vêtements; Athèné le fait paraître plus fort et plus jeune; il va s'asseoir près de la mer, tout resplendissant de beauté. Nausicaa le voit à distance, et, s'adressant à ses compagnes, elle le compare à un dieu; même, elle exprime le souhait qu'il voulût rester en ce pays et devenir son époux.

Sur son ordre, les servantes lui donnent à manger. Pendant ce temps, elle fait tout préparer pour le retour : puis s'adressant à l'étranger, elle l'instruit de ce qu'il doit faire : « Je te conduirai, lui dit-elle, vers la ville. Tant que nous serons dans la campagne, suis mon char avec les servantes; à peu de distance de la ville, tu nous quitteras ; car les Phéaciens sont moqueurs, et l'on ne manquerait pas de dire : II: Quel est donc ce bel étranger qui suit Nau-- « sicaa? Où l'a-t-elle trouvé? Sans doute, il l'épousera : « c'est un homme venu de loin ou peut-être un dieu, car « elle dédaigne ceux d'ici. » Ces propos me feraient du tort. » Elle indique alors à Ulysse où il devra s'arrêter. Une fois qu'elles seront rentrées, il n'aura qu'à demander le palais d'Alkinoos. Sans s'arrêter à la porte, il traversera la salle et ira se jeter aux pieds de la reine Arèté, assise sur la pierre du foyer. C'est elle qui assurera son retour.

Nausicaa fouette ses mules et le cortège se met en marche. Au coucher du soleil, il arrive à l'endroit désigné, qui est un temple d'Athèné. Tandis que les jeunes filles s'éloignent, il s'y arrête et invoque la déesse, qui l'écoute favorablement.

CHANT VII

Ulysse reçu chez Alkinoos.

Cependant Nausicaa est rentrée chez son père. Ulysse se met en marche. Athèné l'a rendu invisible. Quand il est sur le point d'entrer en ville, elle vient à lui sous les traits d'une jeune fille et s'offre à le guider. Sans être vus ni l'un ni l'autre, ils traversent la ville. Arrivés au palais, Athèné 234 L'ODYSSÉE [CH. vir] encourage Ulysse à entrer : elle lui fait connaître la généa-logie d'Alkinoos et d'Arèté, elle lui dit de quelle influence jouit la reine sur son mari et sur les Phéaciens. II: Car, ajoute-t-elle, elle est douée d'un sens excellent. Elle rétablit la concorde dans les familles. Si elle s'intéresse à toi, tu peux espérer de revoir les tiens et de revenir en ton pays. » La déesse Athèné disparaît; elle se rend à Athènes, dans' la demeure d'Érechthée.

Ulysse admire le palais d'Alkinoos, resplendissant d'un éclat égal à celui du- soleil ou de la lune.

Des murs d'airain s'étendaient à droite et à gauche depuis l'entrée jusqu'au fond, ornés d'une frise en verre bleu. Des portes d'or fermaient la demeure; sur le seuil en airain, se dressaient des jambages d'argent, le linteau était en argent, l'an-neau du portail en or. De chaque côté, se tenaient des chiens en or et en argent, qu'Héphaistos avait fabriqués habilement pour garder la maison du noble Alkinoos, animaux immortels, que la vieil-lesse n'atteignait pas. En dedans, le long du mur, des fauteuils étaient adossés des deux côtés, depuis le seuil jusqu'au fond de la salle; on les a~\sait couverts de tapisseries délicates, finement brodées, travail des femmes. C'est là que les chefs des Phéa-ciens s'asseyaient pour boire et manger : car les repas s'y succédaient toute l'année. Des jeunes gens en or, debout sur des piédestaux solides, tenaient-en main des torches allumées, qui éclairaient les convives dans le palais pendant la nuit. Cinquante servantes habitaient chez le roi. Les unes broyaient sous la meule le froment blond, les autres tissaient la toile et tournaient la quenouille, assises, aussi rapprochées que les feuilles du peuplier élancé; du tissu serré s'échappaient des gouttes d'huile l. 1. Les femmes, en ce temps, se servaiént d'huile comme nos

II. — ULYSSE EST JETÉ CHEZ LES PHÉACIENS 23a Car autant les Phéaciens l'emportent sur les autres hommes pour conduire un vaisseau rapide sur la mer, autant leurs femmes se distinguent dans l'art de tisser : Athèné leur a donné l'adresse au travail, en même temps que le savoir faire.

En dehors de la cour, près des portes, était un grand verger de quatre arpents, entouré d'une enceinte. Des àrbres élevés y poussaient vigoureu-sement, poiriers, grenadiers, pommiers aux doux fruits, figuiers savoureux, oliviers verdoyants. Jamais ces arbres ne cessent de produire, jamais ils ne restent sans fruits, ni l'hiver, ni l'été, en aucun temps de l'année. Le souffle du zéphyr fait naître les uns et mûrit les autres : la poire succède à la poire, la pomme à la pomme, la grappe de raisin à la grappe, la figue à la figue. Un vignoble fécond y avait été planté; une partie des ceps, sur un terrain uni, mûrit au Soleil; dans l'autre, on fait la vendange ou l'on presse les grains de raisin ; en avant, sont des plants où le fruit vert sort de la fleur, d'autres qui commencent à se colorer. Le long de la dernière rangée, des plates-bandes bien soignées donnent des légumes variés, qui végètent toute l'année. Deux sources y jaillissent : l'une fuit à travers le jardin; l'autre, en sens contraire, passant sous le seuil de la cour, coule vers la haute maison, et les gens de la ville viennent y puiser.

Ulysse admire ces merveilles. Puis il entre, enveloppé d'un nuage par les soins d'Athèné, et, traversant la salle où le banquet s'achevait, il va se jeter aux pieds de la reine Arèté. A l'instant même, le nuage se dissipe. « Arèté, s'écrie-t-il, je viens en suppliant vers toi, vers ton époux, tisserands se servent d'un apprêt onctueux, pour lier les fils ensemble et leur donner plus de souplesse. 236 " ' L'ODYSSÉE .. [CH. VII] vers tes convives; j'ai beaucoup souffert. Que les dieux vous accordent à tous le bonheur-; vous, donnez-moi le moyen de rentrer en mon pays. » Il s'assied au milieu des cendres du foyer, dans l'attente d'une réponse. Tous sont saisis de surprise à sa vue.

Enfin l'un des plus vieux, Echénéos, engage Alkinoos à faire relever l'étranger et à l'accueillir comme un hôte. Alkinoos tend la main à Ulysse, le fait asseoir à la place de. son propre fils et ordonne à l'intendante de le servir. Quand il s'est rassasié, on offre une libation à Zeus, dieu des suppliants. Alors Alkinoos annonce à ses convives qu'il est temps de se retirer; mais il les invite à revenir le lendemain pour fêter son. hôte et s'occuper avec lui des moyens d'assurer son retour. « Une fois en son pays, dit-il, il. subira le destin qui lui est attribué. Mais si par hasard c'est quelque dieu qui est venu nous visiter, je suis surpris qu'il se cache ainsi : car jusqu'ici les dieux se révélaient à nous ouvertement. » — « Je ne suis pas un dieu, répond Ulysse; je ne suis qu'un pauvre mortel, accablé d'infortunes. La faim m'a obligé à manger, .malgré mon affliction. Mais ce que je vous demande, c'est de me renvoyer demain chez moi dès le lever du jour. J)

Les convives se retirent. Ulysse reste seul avec ses hôtes. Arèté, qui a reconnu les vêtements qu'il porte, l'interroge « Etranger, qui es-tu? d'où viens-tu? qui t'a donné ces vêtements? ne disais-tu pas que la mer t'avait jeté sur ce rivage ? » Ulysse lui raconte alors, non pas tous ses malheurs, mais seulement les derniers. Il lui dit le séjour • forcé qu'il a fait -dans l'ile de Calypso, comment il en' est sorti au bout de sept ans, et après quelles épreuves il a été jeté sur le rivage de Skhérie; il lui rapporte aussi la façon dont il a été secouru par Nausicaa. Alkinoos regrette que sa fille ait laissé son hôte en arrière, au lieu -de l'amener elle-même au palais ; mais Ulysse, pour excuser la jeune fille, allègue que c'est lui qui s'est refusé à l'ac-compagner, ignorant les dispositions de son père. Sur cette réponse, le roi, enchanté de la sagesse et de la dignité de son hôte, lui exprime le plaisir qu'il aurait à le garder, et même, si cela lui convenait, à faire de lui son gendre. Toutefois, il ne veut pas le retenir malgré lui. Et, puis--

Il. — l LYSSE EST JETÉ CHEZ LES PHÉACIENS 237 qu'Ulysse paraît décidé à s'en aller, Alkinoos lui vante l'excellence des vaisseaux phéacicns, qui franchissent aisément les plus grandes distances. « Zeus, s'écrie Ulysse, puisse Alkinoos accomplir ce qu'il me promet ! que sa gloire soit impérissable, et que, moi, je rentre en mon pays »

Arèté fait alors préparer un lit pour Ulysse, qui goûte enfin le plaisir de reposer à l'aise après tant de fatigues.

CHANT VIII

Ulysse chez les Phéaciens.

Le lendemain matin, l'assemblée des Phéaciens se réunit ; Athèné a eu soin de faire elle-même l'office de héraut pour les convoquer. Alkinoos y prend la parole. Il rappelle que c'est l'usage des. Phéaciens de fournir à ceux qui sont jetés dans leur île le moyen de retourner chez eux; il propose donc d'armer un vaisseau pour reconduire Ulysse : cinquante-deux jeunes gens tirés au sort lui serviront de rameurs. En attendant, il invite les chefs à venir en son palais pour faire fête à l'étranger, et il prie le héraut d'aller chercher l'aède Démodocos.

Les chefs suivent Alkinoos; le héraut amène l'aède; les jeunes gens arment le vaisseau, puis viennent à leur tour au palais. Là un festin se prépare. L'aède a pris place : il est aveugle, mais la muse a fait de lui un chanteur excellent. Le héraut le fait asseoir sur un fauteuil aux clous d'argent, au milieu de la salle, contre un des piliers élevés : il suspend sa cithare au-dessus de sa tête, et on lui sert à manger et à boire. Lorsque l'appétit des convives est rassasié, la muse excite l'aède à chanter un épisode de la légende qui était alors la plus populaire. Il dit com-ment Ulysse et Achille se prirent de querelle dans un festin, et quelle joie en ressentit Agamemnon. Car il voyait ainsi s'accomplir un oracle qu'Apollon lui avait donné autrefois à Pytho, lorsque l'expédition allait commencer. 238 L'ODYSSÉE [CH. VIII]

Ainsi chantait l'aède renommé. Ulysse, en l'en-tendant, saisit de ses fortes mains le grand tissu de pourpre qui l'enveloppait, le tira sur sa tête et s'en couvrit le visage. Car il avait honte de laisser voir aux Phéaciens les larmes qui coulaient de ses yeux. Quand le divin aède cessait de chanter, il essuyait ses larmes, découvrait sa tête, et prenant une coupe à deux anses faisait une libation aux dieux. Mais lorsque l'aède reprenait, pressé par les plus nobles Phéaciens qui aimaient à l'entendre, Ulysse de nou-veau couvrait sa tête et pleurait.

Alkinoos, seul, remarque cette émotion de son hôte; car il était près de lui et l'entendait sangloter. Il met fin au repas et propose qu'on se livre à des jeux pour montrer à l'étranger combien les Phéaciens sont habiles soit au pugilat, soit à la lutte, et quelle est leur légèreté. On 13e. lève de table et on se rend à la place publique, où s'as-semble une foule immense. De nombreux jeunes gens veu-- .lent prendre part aux concours. Clytonoos est vainqueur à la course, Euryalos à la lutte,. Amphialos au saut, Élatreus au disque, Laodamas, fils d'Alkinoos, au pugilat.

Alors les jeunes vainqueurs ont l'idée de provoquer l'étranger. Laodamas vient à lui et l'engage en termes courtois à montrer ce qu'il sait faire : « Tu ne dois pas ignorer ces exercices, car il n'est rien qui fasse plus d'honneur à un homme que ce qu'il est capable d'accom-plir avec ses bras et ses pieds. Allons, dissipe tes chagrins; ton vaisseau est déjà tiré du chantier et tes compagnons sont prêts. » — « Laodamas, lui répond Ulysse, pourquoi cette invitation, qui est une raillerie? Je songe plus à mes malheurs qu'aux jeux, et je suis ici, au milieu de vous, en qualité de suppliant. JI Mais le jeune Euryalos n'accepte pas cette excuse : « Étranger, lui dit-il, sans doute on ne t'a pas appris ces exercices. Tu étais peut-être embarqué sur quelque vaisseau de commerce pour surveiller les marchandises et en tenir le compte. Tu n'as pas l'appa-rence d'un homme habitué à lutter. »

Il. — ULYSSE EST JETÉ CHEZ LES PHÉACIENS 239

Ulysse lui lança un regard de colère et lui dit : « Étranger, voilà des paroles regrettables : tu as l'air d'un homme de peu de discernement. Les dieux ne distribuent pas leurs faveurs indistinctement à tous les hommes, ni la .beauté, ni l'esprit, ni le don de la parole. Tel homme a peu d'apparence, mais la puissance divine y supplée par l'éloquence, et, quand il parle, on prend plaisir à le regarder. Il s'exprime sans hésiter, avec une dignité aimable; il est remarqué dans l'assemblée; et, lorsqu'il marche à travers la ville, on le contemple comme un dieu. Un autre a la beauté des immortels, mais la grâce n'environne pas ses paroles. C'est ainsi que ton aspect est séduisant; un dieu même ne le créerait pas plus noble; mais ton esprit est vain. Tu as pro-voqué ma colère en parlant sans convenance. Non, je n'ignore pas ces exercices, comme tu le prétends, je crois au conlraire que j'y excellais, tant que je me sentais confiant en ma jeunesse et en mes bras. Mais maintenant je suis accablé par le malheur et la souffrance; car j'ai supporté de dures épreuves soit à la guerre, soit en traversant les flots avec bien des peines. Malgré tout, quelles qu'aient été mes souffrances, j'essaierai de vos jeux; car tes propos m'ont mordu au cœur, et ton langage m'a irrité. »

En même temps, il se lève, saisit un disque énorme, et d'un élan vigoureux, le lance. La pierre passe en sifflant dans les airs et va tomber bien au delà des marques de tous les autres concurrents. Athèné, qui a pris l'aspect d'un homme, se récrie d'admiration. Alors Ulysse, satisfait et déjà presque adouci, invite les Phéaciens à en faire autant. Il les défie au pugilat, à la lutte, à la course, tous, excepté Laodamàs, qui est son hôte. Personne ne répond à son défi. Alkinoos le loue et l'apaise : « Les Phéaciens, dit-il, ne sont remarquables ni au pugilat, ni à la lutte; 240 L'ODYSSÉE . ' [CH. VIII] nous n'excellons qu'à courir et à naviguer. Nous aimons les repas, la cithare, les danses, les beaux vêtements et les bains chauds. Pour que tu puisses juger de notre agilité, nos plus habiles danseurs vont danser devant toi. » -Un héraut va chercher la cithare de Démodocos. L'aède chante les amours d'Arès et d'Aphrodite. Les jeunes dan-seurs suivent le rythme de son chant et dansent au son de la cithare. Ulysse admire la légèreté de leurs pas. Puis les deux meilleurs danseurs, Halios et Laodamas, exécutent ensemble d'autres danses plus difficiles, tout en jouant avec une balle. Ulysse, ravi, exprime sa surprise. Alors Alkinoos invite les douze chefs du peuple à se joindre à lui pour offrir à l'étranger des présents. « Quant à Euryalos, dit-il, il lui donnera satisfaction par ses paroles et ses cadeaux, car il a tenu des propos messéants. » Euryalos acquiesce à cette invitation. Il détache son épée d'airain, garnie d'une poignée d'argent, avec le fourreau d'ivoire qui la contient ; et il l'offre à Ulysse en lui disant : « Sois heureux, étranger. Si quelque parole fâcheuse a été pro-noncée, que les vents l'emportent au loin; pour toi, puis-sent les dieux t'accorder de revoir ta femme et ta patrie, puisque, depuis si longtemps, tu souffres loin des tiens. » C( Sois heureux, toi aussi, répond Ulysse; que les dieux te donnent le bonheur. Puisses-tu. ne jamais ^regretter cette épée, que tu m'as donnée pour racheter tes paroles. »

On rentre au palais. Alkinoos fait préparer les présents qu'il veut offrir à Ulysse. Arèté lui donne un coffre où elle enferme de beaux vêtements; Ulysse le ferme lui-même à l'aide d'un nœud dont il possède le secret. Les servantes le conduisent alors au bain. Puis, il retourne à la grande salle pour le festin. En passant, il aperçoit Nausicaa, qui l'attendait sur le seuil de la porte de sa chambre. « Salut, dit-elle, étranger. Plus tard, quand tu seras dans ta patrie, souviens-toi de moi, rappelle-toi que je t'ai sauvé la vie. » « Nausicaa, lui répond Ulysse, fille du noble Alkinoos, que Zeus, le dieu de la foudre, l'époux d'Hèré, m'accorde de rentrer chez moi et de voir le jour du retour. Alors, dans mon pays, je t'adresserai des vœux chaque jour, comme à une déesse. Car c'est de toi que je tiens la vie, jeune fille. »

Il vient s'asseoir au banquet auprès d'Alkinoos. De nou-veau, le héraut amène l'aède Démodocos. Ulysse prélève un morceau de choix et le lui fait porter. « Héraut, dit-il, tiens, porte ce morceau à Démodocos, pour qu'il le mange; je veux lui témoigner mes sentiments, malgré mon afflic-tion. Car les aèdes, chez tous les hommes qui vivent sur la terre, sont honorés et respectés, parce que la Muse leur a enseigné ses récits et que leur race lui est chère. » Après le repas, Ulysse s'adresse de nouveau à l'aède « Tu excelles, lui tlit-ïr, à chanter le sort des Achéens, ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont souffert, comme si tu l'avais vu toi-même ou entendu raconter à quelqu'un qui l'aurait vu. Eh bien, passe à une autre scène, dis-nous le cheval de bois que construisit Épéos avec l'aide d'Athèné et qu'Ulysse fit entrer dans l'Acropole pour tromper les Troyens. Si tu nous racontes cela comme il faut, je dirai partout qu'un dieu bienveillant t'a favorisé du don des chants divins. »

L'aède fait ce qui lui est demandé. Il raconte comment le cheval de bois fut introduit dans Ilios, comment les Troyens délibérèrent sur ce qu'ils en feraient, et comment l'oracle s 'accomplit. Il retrace la prise de la ville, le mas-sacre, les exploits d'Ulysse et de Ménélas. Ulysse, en l 'entenclant, pleure, comme une femme qui a vu périr son mari et qu'on emmène en esclavage. Alkinoos, qui s'en aperçoit, fait cesser le chant, en signalant à tous l'émo-tion de l'étranger; et, s'adressant à lui, il l'invite à dire son nom et à faire connaître son pays, afin que les vais-seaux des Phéaciens, qui vont d'eux-mêmes au but, puis-sent l'y ramener. Il le prie aussi d'expliquer pourquoi les aventures des Achéens devant Ilios le touchent si vivement.

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