‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 23 sur 34 · ULYSSE CHEZ EUMÉE · texte numérisé non relu

ULYSSE CHEZ EUMÉE

CHANT XIII

Arrivée d'Ulysse à Ithaque.

Les Phéaciens avaient écouté Ulysse dans un profond silence, charmés de ses récits. Quand il eut fini, Alkinoos ravi proposa que le lendemain chacun de ses hôtes offrît à l'étranger un trépied et un chaudron. Dès le matin, les présents sont apportés et rangés dans le navire. La journée se passe à faire bonne chère et à écouter les chants de l'aède. Ulysse cependant regardait souvent si le soleil ne descendait pas à l'horizon, tant il lui tardait de voir arriver l'heure du départ. Tel un homme qui conduit une charrue dans une jachère voit venir avec joie le coucher du soleil. Quand l'astre disparut, il invita enfin les Phéa-ciens à le laisser partir, en leur exprimant les souhaits les plus affectueux. Le héraut Pontonoos remplit les coupes et tous offrirent aux dieux la libation du départ. Alors Ulysse, se levant, mit sa coupe dans les mains d'Arèté en lui disant : « Sois heureuse, ô reine, toute ta vie, jusqu'à ce que vien-- « nent pour toi la vieillesse et la mort, selon la condition « humaine; moi, je m'en vais. Continue à vivre en joie en « ce palais avec tes enfants, ton peuple et le roi Alkinoos. »

Il sort alors et se rend au navire. Des serviteurs y met-- 272 L'ODYSSÉE [CH. XIII] tent toutes les provisions nécessaires. Il s'embarque, et les. rameurs mettent le vaisseau en mouvement. Presque aus-sitôt, il s'endort d'un sommeil profond, tandis que l'embar-cation vole, aussi rapide qu'un épervier.

Au point du jour, on arrive à l'île d'lLhaque, au port de Phorkys. C'était un bassin naturel, fermé par deux pointes de rochers escarpées, qui l'abritaient du vent. Au fond, une grotte, consacrée aux Nymphes : on y voyait des cra-tères et des amphores de pierre, où les abeilles venaient déposer leur miel; de longs métiers également en pierre, où les nymphes tissaient des voiles merveilleux, couleur de mer; des sources intarissables. Au nord s'ouvrait une porte accessible aux hommes ; au midi, une autre entrée, réservée aux divinités.

Les Phéaciens débarquèrent Ulysse tout endormi et le déposèrent sur le sable avec sa couche. Puis, tirant du vaisseau les présents qui lui avaient été donnés, ils les mirent à côté de lui, au pied d'un olivier qui se trouvait là, en dehors de la route. Cela fait, ils s'en retournèrent. Poséidon voit tout cela et s'indigne de ce qu'Ulysse lui échappe. Il se plaint à Zeus, et, assuré que celui-ci ne protège pas les Phéaciens, il se décide à les punir en détruisant leur vaisseau. Aussitôt il se rend à Skhérie, et quand le vaisseau est en vue de la terre, il le change en pierre et l'attache ainsi au fond de la mer. Les Phéaciens du rivage, voyant le navire immobile, s'étonnent. Mais Alki-noos se souvient d'une prédiction de son père qui annon-çait justement ce qui se passe. Il engage ses concitoyens à cesser désormais de reconduire les étrangers et à offrir douze taureaux à Poséidon pour l'apaiser.

Cependant Ulysse s'éveille; il regarde autour de lui et ne reconnaît pas sa terre natale ; car Athèné lui avait troublé la vue. Il gémit, il se demande où il est, il se plaint des Phéaciens qui avaient promis de le conduire à Ithaque et qui l'ont trompé. Toutefois il compte son trésor et trouve que rien n'y manque; mais cela ne le console pas.

Comme il marchait le long du rivage, Athèné vient à lui sous les traits d'un jeune berger. Ulysse salue l'inconnu et l'implore : il lui demande où il est. Le faux berger se récrie sur l'ignorance de l'étranger et lui nomme Ithaque, dont le nom, dit-il, est connu jusqu'à Troie. Alors Ulysse, joyeux et rassuré, mais cachant ses sentiments, lui raconte une histoire qu'il invente. Il se donne pour un Crétois ; meur-trier involontaire d'Orsilochos, fils d'Idoménée, il a dû fuir avec la moitié de ses biens; un vaisseau phénicien l'a porté jusqu'à ce rivage; débarqué, il s'y est endormi, et pendant ce temps les marins sont partis, laissant ses trésors. En écoutant ce récit, Athèné sourit; elle reprend la forme d'une belle et grande femme, et, le caressant de la main, elle lui dit :

« Bien habile serait celui qui l'emporterait sur toi en ruses de toute espèce, fût-il dieu. Homme déliant, plein d'idées, qui n'aimes que les tromperies, quoi! mème dans ton pays, il faut donc que tu inventes encore des contes, des tromperies adroites? c'est ce que tu aimes du fond du cœur. Mais laissons là ces habiletés : nous nous y connaissons tous les deux; car tu es, toi, le premier de beaucoup entre les hommes par la parole et le conseil; et moi, je suis renommée entre tous les dieux par ma sagesse et mon habileté. Mais tu ne m'as pas reconnue, moi, Pallas Athèné, la fille de Zeus,qui t'assiste et veille sur toi sans cesse dans toutes tes épreuves... »

« Déesse, répond Ulysse, il n'est pas facile de te recon-e naître sous les formes diverses que 1u prends. Je sais c bien qu'en Troade tu m'assistais sans cesse. Mais depuis c: que nous nous sommes embarqués, je ne t'ai plus vue. « A présent, je te supplie de me dire si je suis réellement à « Ithaque, car je ne reconnais pas mon pays. » Athèné lui explique alors que si elle a paru le délaisser, c'était pour ne pas combattre en face Poséidon, irrité contre lui. En même temps, elle dissipe le nuage qui obscurcissait sa vue et lui montre le port de Phorkys et l'antre des Nym-phes. Ulysse, ravi, se jette à terre, baise le sol et prie les Nymphes : 274 L'ODYSSÉE [CH. xiii]

« Nymphes naïades, filles de Zeus, je ne croyais plus vous revoir jamais. Contentez-vous en ce moment de mes prières pleines de tendresse. Plus tard, nous vous donnerons des présents comme autrefois, si la fille de Zeus conductrice d'armées permet en sa bienveillance que je vive et si elle laisse-grandir mon fils. »

Tous deux cachent ensuite les trésors d'Ulysse dans le fond de la grotte ; puis, assis au pied de l'olivier qui la domine, ils se concertent sur le pàrti à prendre. Athèné expose brièvement la situation. Ulysse lui demande conseil et courage. La déesse lui donne ses instructions : elle va le transformer en un vieux mendiant : sous cet aspect, il devra se rendre chez son porcher Eumée, à la campagne, près du rocher du corbeau et de la source Aréthuse, tandis qu'elle-même ira chercher Télémaque à Sparte, chez Méné-las.Là-dessus, elle le frappe de sa baguette et le change en un vieillard misérable. Elle le revêt de haillons et d'une peau de biche ; elle lui donne un bâton et une besace. Puis elle le quitte et se rend à Lacédémone.

CHANT XIV

Ulysse accueilli chez Eumée.

Ulysse monte par un sentier escarpé à travers les bois.

Il trouva le porcher assis devant sa maison. Là était une porcherie élevée, dans un lieu découvert, une grande et.belle enceinte, qui enfermait un large espace. Le porcher l'avait bâtie de lui-même pour les porcs de son maître absent, sans l'ordre de sa maîtresse ni du vieux Laërte, avec de grosses pierres, et il l'avait couronnée de poirier sauvage. Au dehors, il avait enfoncé, d'un bout à l'autre

IV. — ULYSSE CHEZ EUMÉE 2Î5 des fronts, des pieux serrés, taillés dans du cœur de chêne. Dans l'enceinte, il avait fait douze étables, tout près les unes des autres, où logeaient les porcs; chacune contenait cinquante truies, cou-chées sur le sol, destinées à la reproduction du trou-peau ; les mâles dormaient au dehors ; mais ils étaient bien moins nombreux; car les nobles prétendants en diminuaient le nombre, en se faisant chaque jour, par les soins du porcher, envoyer le plus beau pour leur repas. Ils étaient encore trois cent soixante. Auprès, se tenaient constamment quatre chiens, vraies bêtes féroces, que nourrissait le porcher, chef des serviteurs. En ce moment, il se fabriquait des sandales à la mesure de son pied, en taillant une peau de bœuf de belle couleur. Les autres étaient allés de divers côtés avec les troupeaux de porcs : ils étaient trois; Eumée avait envoyé le quatrième à la ville pour conduire un porc aux prétendants, con-traint qu'il était à leur fournir une victime qu'ils sacrifiaient et dont ils mangeaient la chair.

Les chiens aperçoivent Ulysse et s'élancent pour le déchirer. Lui, en homme avisé, s'arrête et laisse tomber son bâton. Eumée a entendu les aboiements; il accourt et chasse les chiens à coups de pierre; puis il rassure l'étran-ger et l'invite à entrer dans sa cabane pour y prendre quelque nourriture. Ulysse entre. Le vieillard lui donne pour s'asseoir un fagot, sur lequel il jette la peau de chèvre qui lui servait de lit. « Que Zeus et les immortels, dit Ulysse, te donnent ce que tu peux désirer, ô mon hôte, pour l'accueil bienveillant que tu m'accordes! » — « Etranger, répond Eumée, il n'est permis à personne de refuser l'hos-pitalité. Ceux qui demandent viennent au nom de Zeus. Mais j'ai peu à donner, car je ne suis qu'un serviteur; et j'ai perdu un maître qui m'aimait. S'il eût vécu, il m'aurait récompensé de mes soins. Mais il est allé combattre les Troyens avec Agamemnon et il n'est pas revenu. » Il se 2i6 L'ODYSSÉE [CH. XIV] lève alors, va chercher deux cochons de lait, qu'il immole aux dieux; puis il les fait rôtir et invite Ulysse à manger. Tout en mangeant, il se plaint de l'avidité brutale des pré-tendants : informés sans doute de la mort d'Ulysse, ils agissent en maîtres dans sa maison, consument ses tiiju-peaux et boivent son vin. Là-dessus, il énumère tout ce que possédait son maître. Après Le repas, Ulysse l'interroge sur ce maître « Qui était-il? Dis-le-moi : peut-être ai-je entendu parler de lui, car j'ai beaucoup erré. » — « Vieil-lar-d, répond Euméè, ceux qui errent et qui mendient apportent souvent de fausses nouvelles. Pénélope accueille et interroge tous ceux qui lui parlent d'Ulysse. Vaine recherche! Il est mort, et jamais je ne retrouverai un maître aussi bon. Je me fais scrupule, bien qu'il soit absent, de l'appeler par son nom ; car il m'aimait d'une -affection vive; et je ne veux le nommer que mon cher bienfaiteur. » — « Eh bien, répond Ulysse, puisque tu refuses de me croire, j'affirmerai par serment son prochain retour; et je ne veux être payé de cette bonne nouvelle qu'après qu'elle sera réalisée; je jure par Zeus, par cette terre hospitalière, par le foyer d'Ulysse, qu'il sera ici celte année même. » — « Non, répond Eumée, ce retour n'est plus possible. Au reste, laissons cela; et-dis-moi qui tu es ; quels mate-lots t'ont conduit ici, à Ithaque? »

Récit d'Ulysse à Eumée.

Ulysse fait alors à Eumée un récit fictif. Il se donne pour le fils naturel du Crétois Castor. « Dépouillé par les fils légitimes après la mort de son père, il épousa néanmoins une femme riche, en raison de son courage. Sans cesse, il tentait -de nouvelles entreprises dans lesquelles il s'enrichis-sait. Il prit part à l'expédition de Troie et en sortit heureu-sement après bien des souffrances. Mais, à peine revenu, -il eut l'idée d'aller avec neuf vaisseaux tenter un coup de main en Égypte. »

« Après cinq jours de navigation, dit-il, nous abordâmes dans la terre d'Egypte bien arrosée,, J'arrêtai mes vaisseaux recourbés dans le fleuve Egyptos 1. Puis, j'ordonnai à mes compagnons de demeurer là auprès des vaisseaux pour les garder, et j'envoyai des éclaireurs vers les points élevés. Ceux-ci, insoumis et emportés par une folle con-fiance, se mirent aussitôt à ravager les champs pros-pères des Égyptiens, à emmener les femmes et les petits enfants, à tuer les hommes. Les cris d'effroi ne tardèrent pas à parvenir jusqu'à la ville. Ses habitants, entendant ces clameurs, arrivèrent au lever du jour; toute la plaine fut remplie d'hommes de pied, de chevaux et de lueurs d'airain. Zeus, dieu de la foudre, inspira aux miens une panique funeste; pas un d'eux n'osa tenir ferme; partout la mort se dressait menaçante. Ils tuèrent beaucoup d'entre nous avec l'airain aigu, ils emmenèrent les autres vivants, pour les faire travailler de force. Quant à moi, Zeus m'inspira une idée de salut. Mieux aurait valu mourir là-bas en Égypte et y subir le trépas; car combien d'autres maux m'atten-daient encore! Promptement j'enlevai de ma tête le casque bien façonné, de mes épaules, le bouclier, et je jetai la lancée que je tenais en main. En même temps, je m'élançai au-devant des chevaux du roi, je saisis ses genoux et les embrassai. Il me préserva de la mort et me sauva. Il me fit monter sur son char et me conduisit tout en larmes à la ville. Beaucoup des siens s'élançaient sur moi avec leurs lances, dans l'intention de me tuer : car ils étaient furieux ; mais lui les repoussait, craignant la colère de Zeus hospi-talier, qui s'indigne des actions violentes. »

Le faux mendiant raconte ensuite qu'il fut tiré d'Égypteau bout de sept ans par un marchand phénicien, qui vou--

1. Il est manifeste que ce nom désigne le Nil. 278 L'ODYSSÉE [CH. XIV] lait le vendre en Libye. Mais une tempête assaillit, et brisa le vaisseau. Il se sauva sur un mât flottant, et la mer le rejeta sur le rivage des Thesprotes.- Là, il fut recueilli par le roi Pheidon, qui lui dit avoir reçu Ulysse en train de retourner dans son pays. Ce roi lui raconta que le héros était allé à Dodone consulter l'oracle, d'où il reviendrait bientôt. « Quant à moi, continue le mendiant, je fus mis sur un vaisseau qui devait me ramener en Crète; mais m'apercevant que les marins voulaient me vendre comme esclave, je m'échappai, tandis que le vaisseau touchait à Ithaque, et c'est ainsi que j'ai, pu arriver chez toi. »

Eumée ne témoigne qu'une médiocre confiance en la dernière partie des récits de son hôte, qui l'ont d'ailleurs vivement intéressé. Il regrette que son maître n'ait pas succombé devant Ilios. Ses amis lui auraient élevé un magnifique tombeau et son fils aurait recueilli sa gloire. D'ailleurs il raconte qu'un Étolien fugitif, venu à Ithaque, lui a donné un jour de fausses nouvelles au sujet d'Ulysse et que, depuis lors, il ne croit plus aux récits des passants. Le faux mendiant a beau insister dans les termes les plus pressants : Eumée refuse de se laisser convaincre.

A ce moment, les pâtres rentrent avec leurs troupeaux. Eumée fait immoler un des plus beaux porcs, pour servir de nourriture à l'étranger et aux serviteurs. Il en fait sept parts, offre la première aux Nymphes et à Hermès, et dis-tribue les six autres, en réservant la meilleure à l'étranger.

Le repas s'achève et la nuit vient : nuit pluvieuse et glaciale. Ulysse a froid, car ses haillons le couvrent mal. Pour éprouver la bienfaisance d'Eumée, il raconte une histoire. « Une nuit, dit-il, devant Troie, nous étions en embuscade; j'étais parti sans manteau; le froid vint et me pénétra; j'étais près d'Ulysse, je lui dis tout bas que j'allais mourir. Ulysse me fit taire. Puis, comme s'il- s'avisait d'un oubli, il demanda à haute voix si quelqu'un ne voudrait pas aller en hâte auprès d'Agamemnon demander du renfort. Thoas s'élança aussitôt, en jetant son manteau. Je m'en enveloppai et passai ainsi la nuit sans souffrir. » Eumée comprend et approuve. Il fait placer l'étranger près du feu, sur des toisons de moutons et des peaux de chèvres, et il jette sur lui une grande pièce de laine, épaisse, qui lui servait les jours de mauvais temps. Tous s'endorment, tandis qu'Eumée, toujours vigilant, va faire sa ronde pour surveiller les porcs qui dormaient sous un rocher, à l'abri du vent du nord.

CHANT XV

Télémaque quitte Lacédémone.

Pendant ce temps, Athèné arrive à Sparte. Elle apparaît à Télémaque endormi et le presse de quitter le palais de Ménélas, pour revenir surveiller sa maison. Elle l'avertit aussi des mauvais desseins des prétendants et lui promet l'assistance des dieux pour échapper au danger. Télémaque se réveille. Dès le lever du jour, il annonce à son hôte Ménélas son intention de partir. Ménélas ne veut pas le retenir malgré lui : il va donc chercher les présents qu'il compte offrir à Télémaque, une coupe d'or et un cratère d'argent. Hélène, de son côté, lui apporte un voile magni-fique qu'elle a brodé elle-même : « Cher enfant, lui dit-elle, voici mon présent; souvenir du travail de mes mains, je le destine à l'heure aimable de ton mariage, pour qu'il soit porté par celle qui sera ta femme; jusque-là, qu'il reste en dépôt chez ta mère dans son palais. Et mainte-nant sois heureux en rentrant dans ta haute demeure et dans ta terre natale. »

Après le repas, les deux jeunes gens montent sur leur char. Ménélas les accompagne jusqu'à la porte de la cour, et, là, fait une libation aux dieux en les saluant. A ce moment, un aigle passe, emportant un canard qu'il vient de ravir; Hélène aussitôt interprète le présage . « De même que cet aigle, venu de la montagne où il est né, a emporté ce canard nourri dans la maison, de même Ulysse, après bien des souffrances, rentrera en son pays et se. vengera; et peut-être même est-il déjà chez lui, méditant le châti-ment de ses ennemis. »

Les voyageurs refont alors en sens inverse la route qu'ils avaient déjà parcourue. Ils arrivent à Pylos. Mais là, Télé-- 280 L'ODYSSÉE [CH. XV] maque, craignant d'être encore retenu par Nestor, prie son ami de le conduire directement au vaisseau. Pisistrate y consent, et il invite Télémaque à presser son départ, « car, dit-il, si Nestor apprend ton retour, il ne souffrira pas que tu t'éloignes sans entrer chez lui ». Là-dessus, le fils de Nestor dirige le char vers Pylos; Télémaque fait tout pré-parer pour le départ. Tandis qu'il offre une libation aux dieux, un homme vient à lui ; c'était un devin argien, Théo-clyménos, de la race de Mélampous, obligé de fuir son pays à cause d'un meurtre. Il supplie Télémaque de le prendre avec lui, pour lui permettre d'échapper à ses ennemis. Le jeune homme y consent, tous deux s'embarquent, et le vaisseau quitte le rivage. Il longe l'Élide, et arrive près des îles où les prétendants l'attendaient en embuscade.

Récits d'Eumée.

Pendant ce temps, Ulysse est toujours chez Eumée et s'entretient avec lui. Il lui annonce qu'il a l'intention de partir le lendemain matin et d'aller à la ville : là, iL fera connaître à Pénélope ce qu'il sait et gagnera s¡;t nourriture -en servant les prétendants. Eumée se récrie en l'entendant: les prétendants n'ont pas de mendiants à leur service-, il leur faut des serviteurs jeunes et beaux. Il conseille donc à l'étranger de rester auprès de lui, jusqu'au retour de- Télémaque, qui lui assurera les moyens de regagner son pays. Ulysse, touché de la bonté du vieillard, le remercie et l'interroge sur son père et sa mère; il apprend de sa bouche que le vieux Laërte vit toujours, mais qu'il appelle la mort, et qu'Anticlée est morte de douleur. « Tant qu'elle vivait, ajoute Eumée, j'étais heureux, car elle m'avait nourri avec sa plus jeune fille Clyméné, et elle m'aimait presque comme son enfant. Depuis qu'elle est morte, je vis ici, et mon travail prospère; mais je n'entends plus de douces paroles, car le malheur a frappé la maison. »

Ces confidences intéressent Ulysse. Il questionne le vieux serviteur et l'amène à lui raconter toute son histoire.

« Je suis né, dit Eumée, dans l'ile de Syrié, près d'Ortygie, du côté où -se couche le soleil. Mon père Ctésios régnait. sur ce pays. Un jour, quand j'étais tout enfant, des Phé-niciens vinrent dans noire ville, apportant avec eux toute sorte de marchandises. Ils séduisirent la femme qui me gardait; et apprenant d'elle qu'elle était de Sidon, ils lui proposèrent de l'enlever et de la ramener dans son pays. Elle accepta, et, pour payer son passage, promit de me donner à eux, pour qu'ils me vendissent comme esclave. Ils restèrent un an à Syrié. Quand ils furent prêts à partir, l'un d'entre eux vint chez mon père, sous prétexte d'y vendre un collier d'or et d'ambre. Tandis que les femmes admiraient le bijou, il fit signe à l'esclave infidèle; puis il se retira. Elle, aussitôt, sortit avec moi, après avoir dérobé trois coupes, et me conduisit au vaisseau, qui prit la mer. Sept jours après, elle mourut subitement et son corps fut jeté à la mer. Moi, je fus vendu à Ithaque, où Laë-rte m'acheta. » Cet entretien se prolonge jusqu'à l'heure du sommeil. Ulysse et Eumée s'endorment.

Télémaque arrive à Ithaque.

Le matin, Télémaque, heureusement échappé au danger, arrive à son île natale. Là., il annonce à ses compagnons qu'il va se rendre à son domaine et les engage à ramener le vaisseau au port d'Ithaque. Il conseille d'abord à son hôte Théoclyménos d'aller demander l'hospitalité jusqu'à son retour à Eurymaque, le plus riche des prétendants. A ce moment, passe un épervier tenant une colombe. Théoclyménos voit là un présage favorable qui annonce à Télémaque une heureuse fortune. Celui-ci, charmé, se ravise et confie son hôte à son ami Peiraios.

Alors ils se séparent; les jeunes gens se rembarquent et dirigent le vaisseau vers Ithaque, tandis que Télémaque se rend en hâte vers les étables d'Eumée.

CHANT XVI

Reconnaissance d'Ulysse et de Télémaque.

Ulysse et le noble bouvier préparaient leur repas dans la cabane au lever du jour; ils avaient allumé 282 L'ODYSSÉE - [CH. XVI] du feu et venaient d'envoyer aux champs les pâtres avec les troupeaux de porcs. Quand Télémaque approcha, les chiens, qui aboient à tout propos, au lieu de donner de la voix, le flattaient en jap-pant. Le divin Ulysse remarqua leurs jappements et entendit un bruit de pas. Aussitôt, il adresse à Eumée ces propos rapides : « Eumée, voici un de tes compagnons qui vient ici, ou quelqu'un qui t'est connu, car les chiens n'aboient pas, ils jappent doucement, et j'entends un bruit de pas. » Comme il parlait encore, son fils apparut à l'entrée. Ébahi, le bouvier s'élança ; il laissa échapper de ses mains les vases dans lesquels il était occupé à mélanger le vin brillant. Vite, allant au-devant de son maître, il baisa sa tête et ses deux beaux yeux et ses deux mains; en.même temps, il versait un flot de larmes. De même qu'un tendre père embrasse son enfant qui revient d'un pays lointain après dix ans d'ab-sence, son fils unique, né tardivement, pour lequel il a beaucoup souffert, de même le noble bouvier embrassait et baisait ardemment Télémaque sem-blable aux dieux, car il le voyait échappé à la mort. Et, tout attendri, il lui adressait ces propos rapides : « Te voilà donc de retour, Télémaque, douce lumière de ma vie! Je pensais que je ne te verrais plus, après ce départ pour Pylos. Allons, entre, cher "enfant, -pour que j'aie le plaisir de te voir chez moi, à peine revenu d'un pays étranger. Tu ne viens pas souvent à la campagne parmi les pâtres, tu séjournes à la ville : sans doute il te plaît de voir cette affreuse réunion de prétendants. »

Télémaque entre alors dans la cabane. Ulysse se lève-de son siège polir lui céder la place. Mais le jeune homme l'oblige à rester assis. Eumée sert sur la table les restes de a veille. Puis Télémaque lui demande qui est l'étranger.

IV. — ULYSSE CHEZ EUI%IÉE 283 « C'est un Cretois, répond Eumée; il a beaucoup erré, et maintenant il s'est échappé d'un vaisseau qui venait de chez les Thesprotes. Je le remets entre tes mains : il est ton suppliant. » Mais Télémaque n'ose pas recevoir un hôte en son palais, car il se sent incapable de le protéger contre les prétendants. Il veut qu'Eumée le garde, jusqu'à ce qu'il lui ait envoyé de quoi se vêtir et qu'il lui ait donné le moyen de reprendre sa route. « Quoi ! s'écrie Ulysse, est-iL possible que les prétendants dont vous parlez tous deux fassent ainsi les maîtres dans ta maison, quand tu sembles si fort? Si j'avais ton âge avec les sentiments que j'ai, je ne souffrirais pas une pareille violence. Et, au besoin, j'aimerais mieux mourir dans mon palais que de voir commettre impunément ces actes criminels. » Télé-maque lui explique qu'il n'a point de frère pour l assister ; fils unique, que peut-il faire contre une armée de préten-dants? Puis, s'adressant à Eumée, il lui ordonne d'aller annoncer son retour à Pénélope et de revenir ensuite le trouver : Pénélope, de son côté, enverra une servante pré-'venir le vieux Laërte.

A peine Eumée est-il parti, qu'Athèné se montre devant la porte, visible seulement pour Ulysse. Elle l'appelle au dehors, l'invite à se faire reconnaître de son lils, et, le tou chant légèrement de sa baguette d'or, elle le transforme ; à ses haillons, elle substitue des habits dignes de lui, elle lui rend les apparences de la force et de la beauté; puis elle s'en va. Ulysse rentre. Télémaque, en le voyant ainsi transformé, se récrie de surprise et croit voir en lui -un dieu. « Je ne suis pas un dieu, répond Ulysse, je suis ton père, celui que tu pleures et dont l'absence est pour toi la source de tant de maux. » En parlant ainsi, il ne peut plus contenir son émotion et pleure abondamment. Mais Télémaque ne peut croire encore que ce soit là son père. Il faut, pour le convaincre, qu'Ulysse insiste et lui explique que c'est la puissance d'Athèné qui le fait ainsi paraître tantôt jeune et tantôt vieux. Alors Télémaque se jette dans ses bras, et tous deux se serrent mutuellement en sanglotant. Enfin, quand leur première émotion s'est un peu calmée, Ulysse raconte en deux mots à son fils com-ment des matelots phéaciens l'ont déposé endormi dans 284 L'ODYSSÉE [CH. XVI] son lie; puis, il l'interroge sur les prétendants. Télémaque lui en fait le compte : de Doulichios, cinquante-deux avec six serviteurs; de Samé, vingt-quatre; de Zacynthe, vingt; d'Ithaque, douze seulement. Comment les attaquer à eux deux ?

Ulysse le rassure : Athèné et Zeus seront avec eux, le jour du combat. En attendant, il lui donne ses instruc-tions. « Demain matin, lui dit-il; tu iras en ville et tu rentreras au milieu des prétendants. Quant à moi, le porcher me conduira plus tard au palais, déguisé en men-diant. S'ils m'injurient ou me maltraitent, laisse-les faire, et n'essaye de me défendre qu'en paroles. Quand je te ferai signe de la tête, prends les armes qui sont dans la salle et dépose-les dans un magasin; s'ils s'en étonnent, tu leur diras que tu veux les soustraire à la fumée qui les noircit, et que d'ailleurs ils pourraient, étant pris de vin, s'en servir les uns contre les autres. Réserve-nous seulement deux épées, deux javelines et deux boucliers, que nous puissions saisir d'un bond. Du resle, que personne dans la maison ne sache qui je suis. »

Tandis que le père et le fils s'entretiennent ainsi, les com-pagnons de Télémaque arrivent au port et envoient aussitôt un héraut annoncer à Pénélope que son fils est de retour et qu'il s'est arrêté à sa campagne. Eumée lui apporte au même moment la même nouvelle, avec plus de détails. Le vaisseau des prétendants qui étaient en embuscade rentre aussi peu après. Alors tous les prétendants déçus tiennent conseil. Antinoos montre le danger de leur situation : Télé-maque révélera peut-être le complot qu'ils avaient formé contre lui : le plus sage est de le tuer hors de la ville. Sinon, mieux vaut se retirer du palais. Tous se taisent. Enfin Amphinomos propose de consulter les dieux avant de rien faire. Son avis est adopté, et ils rentrent tous dans le palais. Pénélope, qui a été prévenue par le héraut Médon de leur mauvais dessein contre Télémaque, descend, accompagnée de deux servantes, et, s'adressant à Antinoos, elle lui reproche amèrement ses projets criminels, en lui rappelant qu'un jour son propre père, poursuivi par le peuple, a été sauvé par Ulysse. Eurymaque, pour la ras-surer, proteste que Télémaque lui est cher et qu'il n'a rien

IV. — ULYSSE CHEZ EUMÉE 2 8 S à craindre de personne, lui vivant; mais, tout en parlant ainsiy-il méditait sa mort.

Cependant Eumée rentre à sa cabane. Il y trouve Ulysse et Télémaque en train de préparer le repas; Athèné a rendu à Ulysse l'aspect qu'il avait le matin, pour qu'Eumée ne le reconnaisse pas. Ils s'entretiennent quelques instants, puis prennent leur repas et s'endorment.

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