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ULYSSE ET LES PRÉTENDANTS

CHANT XVII

Retour à la ville.

Au lever du jour, Télémaque, après avoir donné à Eumée l'ordre de congédier l'étranger, prend le chemin de la ville. Là, il est accueilli par Euryclée et les servantes, puis par sa mère, qui l'embrasse tendrement et l'interroge sur son voyage. Il se rend alors à l'Agora, où il retrouve son ami Peiraios avec l'hôte qu'il lui avait confié. Peiraios veut lui rendre les présents de Ménélas, mais Télémaque le prie de les garder jusqu'à ce qu'il se soit débarrassé des préten-dants, et il rentre chez lui avec Théoclyménos. Il raconte brièvement à sa mère son voyage et lui rend compte de ce que Ménélas lui a dit au sujet de son père. Théoclyménos, qui l'entend, renouvelle sa prédiction antérieure : les signes divins ne lui permettent pas de douter qu'Ulysse ne soit déjà dans son pays, occupé à préparer sa vengeance. Pen-dant ce temps, les prétendants, qui jouaient dans la cour, rentrent dans le palais pour le repas.

De son côté, Ulysse s'est mis en route pour la ville avec Eumée. Ils arrivent à la source, voisine de la ville, qui fournissait d'eau les habitants d'Ithaque. Creusée autrefois par Ithacos, Nérilos et Polyctor elle était entourée d'un bouquet de peupliers et surmontée d'un rocher, sur lequel se dressait un autel des Nymphes. Ils y rencontrent le chevrier Mélantheus, fils de Dolios, qui conduisait à la ville ses plus belles chèvres pour le repas des prétendants. Celui-ci les injurie grossièrement :

« C'est bien le cas de dire que le paresseux con-duit le paresseux, et cette fois encore les dieux ont mené le semblable chez son semblable. Où conduis-tu cet affamé en haillons, odieux porcher, ce mendiant déguenillé, prêt à toul dévorer? Sans doute, il compte frotter son dos à bien des portes, sollicitant quelques morceaux de pain, car les nobles présents ne sont pas pour lui. Si tu me le donnais pour en faire un gardien d'étable, pour veiller sur le parc et apporter des feuilles aux chevreaux, il pourrait s'engraisser à boire du petit-lait. Mais comme il ne sait faire que le mal, il ne veut pas se mettre au travail, il aime mieux mendier parla ville et emplir ainsi son ventre affamé. Écoute-moi; ce que je vais te dire n'est pas une parole vaine : s'il vient dans la maison du divin Ulysse, plus d'un escabeau lui sera lancé à la tête par des bras vigoureux et viendra frapper ses flancs •en butte aux coups. »

En même temps, il lui lance un coup de pied. Ulysse demeure ferme ; un instant, il songe à l'assommer avec son bâton; mais il se contient. Eumée indigné invoque les Nymphes : « Qu'Ulysse, s'écrie-t-il, rentre en son palais, ramené par les dieux! C'en serait fait alors de ton inso-lence, chevrier coureur, qui viens sans cesse à la ville et abandonnes ton troupeau à des pâtres négligents. » Mélantheus répond par des injures et des menaces contre Eumée, des imprécations contre Télémaque. Puis, il les 1. Héros protecteurs d'Ithaque. 288 L ODYSSÉE [CH. XVII] laisse là, entre au palais et va s'asseoir à table près d'Eurymaque.

Eumée et Ulysse arrivent, à leur tour devant le palais. Ils entendent les chants de l'aède et le bruit du festin. Ulysse, pour mieux jouer son rôle, admire l'étendue et la splen-deur des constructions; puis il invite Eumée à entrer le premier, afin de n'avoir pas l'air d'être amené par lui.

A sa vue, un chien, couché là, leva la -tête et les oreilles : c'était Argos ; il appartenait au malheureux Ulysse, qui l'avait jadis élevé lui-même, sans en' jouir, car il était parti trop tôt pour la puissante Ilios. Autrefois les jeunes gens l'emmenaient chasser les chèvres sauvages, les chevreuils, les lièvres. Mais, depuis le départ du roi, il gisait, abandonné, sur le fumier des mules et des bœufs, qui restait amoncelé devant la porte, en attendant que les ser-viteurs d'Ulysse l'eussent emporté pour fumer son vaste domaine. Le pauvre Argos était là, rempli dé vermine. Lorsqu'il aperçut Ulysse tout près de lui, il agita la queue et coucha ses deux oreilles ; il lui fut impossible d'approcher de son maître. Celui-ci le vit et essuya furtivement une larme en se cachant d'Eumée; puis il demanda : « Eumée, il est bien étonnant qu'on laisse ainsi ce chien sur ce fumier. Il a belle apparence; je voudrais savoir s'il était aussi rapide à la course qu'il est beau, ou si c'était un de ces chiens de table, que les riches entretien-nent pour s'en faire honneur. » A cette question, tu répondis ainsi, porcher Eumée : « Ce chien est celui d'un homme qui est mort au loin. S'il était encore tel à la chasse qu'au temps où Ulysse le quitta pour aller à Troie, tu admirerais son agilité et sa force. Le gibier qu'il poursuivait ne lui échap-pait pas dans les profondeurs de la forêt; car il excellait à reconnaître la piste. Maintenant il est

y. — ULYSSE ET LES PRÉTENDANTS 289 misérable; son maître est mort loin de son pays; les femmes négligentes ne le soignent plus. Quand les maîtres ne sont plus là pour commander, les servi-teurs ne veulent plus rien faire de ce qu'ils doivent. Zeus à la voix retentissante enlève à un homme la moitié de sa valeur, quand il le livre à la servitude. » Cela dit, il entra dans la grande maison et se dirigea vers la salle où se tenaient les nobles prétendants. Quant à Argos1 la mort noire l'avait saisi, au moment où il revit Ulysse après vingt ans.

Ulysse outragé par Antinoos.

Suivant de près Eumée, Ulysse entre à son tour dans la grande salle et vient s'asseoir à terre, sur sa besace, contre le montant de la porte. Télémaque lui fait donner un mor-ceau de pain par Eumée. Quand l'aède Phémios a fini de chanter, Athèné suggère à Ulysse la pensée de mendier de table en table, pour connaître les dispositions des pré-tendants. Il va donc de l'un à l'autre à travers la salle, et tous lui donnent du pain et de la viande, qu'il met dans sa besace. Mais Mélanthios le reconnaît : « C'est le porcher, dit-il, qui l'a conduit ici. » Là-dessus, Antinoos s'emporte contre Eumée et l'invective. Eumée lui répond vivement, en se défendant de l'avoir amené. Télémaque intervient, il invite Eumée au silence, mais il reproche à Antinoos sa dureté et son insolence :

« Antinoos, tu as autant de souci de moi qu'un père en a de son fils, toi qui me conseilles de chasser un hôte de mon palais par de dures paroles. Les dieux m'en gardent! Prends ce qui est à moi pour le lui donner, j'y consens, et même je t'y invite. Ne crains, en agissant ainsi, ni ma mère ni aucun des serviteurs qui sont dans la maison d'Ulysse. Mais, en vérité, c'est là un scrupule que tu n'as guère ; seulement, tu aimes mieux manger à satiété que de 290 L'ODYSSÉE [CH. XVII] donner à un autre. » Ainsi interpellé, Antinoos répondit : « Télémaque, discoureur-hautain, cœur emporté, qu'as-tu dit? Si tous les prétendants lui donnaient autant que moi, il resterait trois mois sans sortir de chez lui. »

En disant cela, il montrait du doigt l'escabeau sur lequel reposaient ses pieds. Ulysse allait retourner à sa. place; il s'arrête devant Antinoos et insiste pour obtenir quelque chose de lui : « Donne, ami ; tu ne me parais pas le moindre des Achéens, mais le plus fort; tu as l'air d'un roi; c'est pourquoi il faut que tu donnes plus encore que les autres; et moi, je te célébrerai par toute la terre. » Puis il lui raconte son histoire, en répétant à. peu près ce qu'il a dit déjà à Eumée, sauf quelques détails. Antinoos s'emporte et l'injurie; et, comme Ulysse lui reproche sa dureté, il- lui lance son escabeau, qui l'atteint à l'épaule.

Ulysse demeura ferme comme un rocher; le pro-jectile d'Antinoos ne l'avait pas ébranlé. Sans rien dire, il secoua la tête, en méditant sa vengeance. Néanmoins, il retourna s'asseoir sur le seuil, déposa près de lui sa besace pleine et dit aux prétendants : « Écoutez, prétendants de la noble reine; il faut que. je vous dise ce que mon cœur ne peut plus contenir. Il n'y a pas lieu de s'irriter ni de s'affliger, lorsqu'un homme reçoit un coup en combattant pour ses biens,. pour des bœufs pu de blanches'brebis. Mais moi, Antinoos m'a frappé parce que j'obéissais à la faim maudite, qui cause tant de maux aux hommes. S'il y a des dieux et des érinyes pour les mendiants, je souhaite que la mort atteigne Antinoos avant qu'il soit marié. » A quoi Antinoos, fils d'Eupeithès, répon-dit : « Mange sans rien dire, étranger, là où tu es, ou va-t'en ailleurs : de peur que des hommes plus-jeunes que toi, pour te châtier de tes paroles, ne te traînent à travers la maison, par le pied ou par la main, et qu'ils ne t'écorchent tout entier. » Il parla ainsi; tous furent grandement indignés; et chacun de ces jeunes gens orgueilleux lui disait : « Antinoos, tu as mal fait de frapper ce misérable. Tu es maudit, s'il y a des dieux au ciel. Souvent les dieux, prenant les traits d'étrangers, tantôt sous un aspect, tantôt sous un autre, vont de ville en ville, pour épier l'insolence et la justice. » Ainsi parlèrent-ils, mais lui ne se souciait pas de leurs paroles.

Télémaque, en voyant frapper son père, a eu peine à se contenir. Toutefois, il reste maître de lui, en méditant la vengeance. Pénélope est instruite de cette violence et elle <3n témoigne son indignation devant ses servantes. Elle appelle Eumée et lui donne l'ordre d'amener l'étranger, afin qu'elle puisse l'interroger sur Ulysse. Eumée lui révèle alors tout ce que le mendiant lui a raconté, et, par là, excite encore plus l'impatience de la reine. Il va trouver Ulysse et lui fait connaître le désir de Pénélope. Mais celui-ci craint d'attirer l'attention des prétendants et prie la reine de différer l'entretien jusqu'au soir. Informée de cette réponse, Pénélope loue la sagesse de l'étranger.

Eumée alors retourne aux champs en promettant à Télémaque de revenir le lendemain matin. Les prétendants goûtent le plaisir du chant et de la danse.

CHANT XVIII

Le pugilat d'Ulysse et d'Iros.

Il y avait à Ithaque un mendiant, nommé Arnéios, qui vivait en parasite auprès des prétendants. Bien que de grande taille, il était faible. Les prétendants l'avaient sur-nommé Iros, parce qu'ils l'employaient comme messager 1. 1. Allusion au nom d'Iris, la messagère des dieux. 292 L'ODYSSÉE - -ICH. XVIII] Jaloux d'Ulysse et craignant d'être supplanté par lui, il vient lui ordonner brutalement de se retirer. Ulysse répond qu'il ne lui fait aucun tort, et il l'engage à ne pas le provo-quer, de peur qu'il ne lui arrive malheur. Là-dessus, Iros, plus insolent encore, le raille et le menace : « Ceins-toi, lui dit-il, afin que tous ici nous jugent en nous voyant combattre. Comment pourrais-tu lutter contre un -homme plùs jeune que toi? »

Antinoos les entend se quereller et soudain éclate de rire, tout, joyeux de la scène amusante que prépare ce défi. Pour les exciter, il promet au-vainqueur une part de choix et le-droit de mendier seul désormais parmi eux, sans avoir à craindre de concurrent. Ulysse feint d'accepter à contre-cœur, pressé par la faim; mais il demande d'abord aux prétendants de s'engager à ne pas -prêter secours à son adversaire. Tous le jurent, et Télémaque confirme, en qua-lité de.maître et d'hôte, l'engagement commun.

Alors Ulysse se fait une ceinture avec ses liaillons ; en voyant la vigueur de ses membres, qu'Athèné rend plus robustes, tous se récrient et Iros se met à trembler. Mais les menaces terribles d'Antinoos l'empêchent de reculer.

Voilà les adversaires en présence; tous deux lèvent les mains; Ulysse aurait pu tuer le misérable d'un seul coup, mais il craint de se laisser reconnaître; il frappe en ména-geant sa force, et pourtant il fracasse à Iros l'os de la mâchoire. Celui-ci tombe en vomissant le sang et en pous-sant un hurlement de douleur, au milieu des rires des assistants. Ulysse le prend par un pied, le traîne à travers la salle, et l'assoit contre le mur de la cour, avec un bâton dans les mains, en lui disant : « Reste là pour écarter les porcs et les chiens, et ne t'avise pas de vouloir régner dure-ment sur les étrangers et les mendiants, de peur qu'il ne t'arrive pis encore. » L'es prétendants l'approuvent et le complimentent, en lui souhaitant l'accomplissement de ce qu'il peut désirer. Augure qui réjouit Ulysse.

Un des asistants, Amphinomos, lui offre deux pains et une coupe, avec des souhaits de bonheur. Ulysse le remercie, et, en de graves paroles, lui dit combien il est dangereux de se fier à la prospérité présente pour corn:mettre l'injustice. « Les prétendants, ajoute-t-il, pillent la maison d'un homme qui ne tardera pas à revenir. Puisses-tu n'être pas là, quand il reparaîtra, car il y aura du sang versé » Amphinomos baisse la tête, envahi par de sombres pressentiments. Mais Athèné l'empêche de s'éloigner, afin qu'il tombe sous la lance de Télémaque.

Pénélope devant les prétèndants.

Dans le même temps, la déesse suggère à Pénélope l'idée de paraître devant les prétendants, afin de les attacher davantage à leurs espérances. La reine sourit et annonce à Eurynomé qu'elle va descendre dans la salle : elle veut, dit-elle, conseiller à son fils de ne pas se laisser dominer par ces hommes, dont les pensées secrètes sont en désac-cord avec leurs paroles. Toutefois, malgré les instances de la servante, elle refuse de se parer. Mais Athèné l'endort, et, pendant son sommeil, lui verse un éclat de beauté incomparable.

Elle descend et s'arrête à la porte de la grande salle, debout entre deux servantes, en ramenant son voile sur son visage. A sa vue, les prétendants se troublent et leur cœur s'enflamme d'amour. Pénélope s'adresse à son fils; elle lui reproche, à présent qu'il est homme, d'avoir laissé maltraiter et outrager un hôte dans le palais. Télé-maque s'excuse sur son impuissance à contenir des hommes malveillants, sans l'aide de personne. « Du reste, ajoute-t-il, ce ne sont pas les prétendants qui ont contraint l'étranger à lutter contre Iros, et cette lutte n'a fait que manifester sa force. Puissent les prétendants être en l'état où est maintenant Iros ! » Eurymaque, sans répondre à Télémaque, complimente la reine sur sa beauté. Mais Pénélope n'accepte pas ce compliment. Sa beauté, les immortels l'ont détruite par le veuvage et l'affliction; et, s'attendrissant au souvenir d'Ulysse, elle rappelle les adieux que lui fit son époux partant pour Ilios; il lui recommanda, s'il venait à périr, de veiller sur ses biens et d'élever leur fils; puis, quand il aurait grandi, il ajou-tait qu'elle pourrait quitter sa maison et se marier. « Tout cela, dit-elle, est en voie de s'accomplir. Ce mariage viendra. Mais ce qui m'indigne, c'est de voir que ceux qui 294 L'ODYSSÉE [CH. XVIII] prétendent à ma main, au lieu de se montrer généreux comme le sont en général les prétendants, vivent ici aux dépens d'autrui. » Ulysse, qui l'entend, devine son inten-tion et se réjouit de voir comment elle trompe les préten-dants pour exciter leur libéralité. Ceux-ci se laissent prendre, et envoient leurs serviteurs chercher chez eux dé riches présents, voile, collier, bracelets, qu'ils offrent à Pénélope. Elle remonte alors dans sa chambre, et les pré-tendants reprennent le chant et la danse, en attendant la fin du jour.

Nouveaux outrages infligés à Ulysse.

Le soir arrive. On allume sur des lampadaires des fagots de bois résineux, que les servantes agitent pour exciter la flamme. Ulysse leur propose de se charger lui-même de cet office et les invite à se retirer; sur quoi, elles rient de lui, et l'une d'entre elles, Mélantho, l'injurie : « Es-tu devenu fou pour avoir vaincu le mendiant Iros? Prends garde qu'un autre plus fort qu'Iros ne se lève contre toi, qu'il ne te meurtrisse la tète de ses mains vigoureuses et ne te chasse d'ici tout ensanglanté. » Ulysse lui jette un regard de colère et, en la menaçant de tout dire à Télé-maque, il la terrifie ainsi que ses compagnes, qui s'en-fuient avec elle.

Athèné veut exciter plus vivement encore la colère d'Ulysse contre ses ennemis. Elle, les pousse à l'outrager de nouveau. Eurymaque se moque de lui : « Cet homme, dit-il, a en lui quelque chose de divin. Voyez comme sa tête reluit auprès de la flamme; c'est qu'il n'y a plus trace de cheveux sur son crâne. » En même temps, il lui pro-pose ironiquement d'aller travailler à ses champs. « Mais, ajoute-t-il, habitué à faire mal, tu ne voudras pas te mettre à la tâche ; tu préfères mendier de porte en porte, pour remplir ton ventre insatiable. » Ulysse relève vivement ces injures. « Si nous pouvions concourir ensemble, lui répond-il, soit pour moissonner un champ, soit pour con- -duire un attelage de bœufs de labour, soit pour combattre un ennemi, la lance en main, tu verrais ce que je vaux. -- Mais tu te plais à l'insolence, et tu te crois fort parmi les faibles ; si Ulysse reparaissait, la porte, toute grande qu'elle est, serait trop petite pour ta fuite. » Là-dessus, Eurymaque s'emporte, saisit un escabeau, et le lance à Ulysse. Celui-ci se jette à terre, aux genoux d'Amphi-nomos; le projectile atteint un des serviteurs et le ren-verse. Un grand trouble s'élève dans la salle. Tous se plai-gnent de cet étranger, qui est cause de ces scènes de violence. Mais Télémaque, en quelques fermes paroles, leur reproche l'inconvenance de leur conduite et les invite à se retirer. Les prétendants hésitent un instant; toutefois, sur l'avis d'Amphinomos, ils se rendent à ce conseil et laissent Télémaque seul avec son hôte.

CHANT XIX

Entrevue d'Ulysse et de Pénélope.

Dès que les prétendants sont partis, Ulysse et son fils emportent les armes qui étaient dans la salle et vont les déposer à l'intérieur du palais. Pallas Athèné les éclaire elle-même avec une lampe d'or. Télémaque ne la voit pas, mais il s'étonne de l'éclat lumineux qui les environne; il questionne son père; Ulysse arrête ses questions, car les dieux n'aiment pas à être devinés. Quand leur travail est terminé, Télémaque va se coucher; Ulysse reste dans la salle, attendant Pénélope.

La reine descend et vient s'asseoir près du foyer sur un siège d'ivoire et d'argent. Autour d'elle, les servantes s'empressent et remplacent les fagots près de s'éteindre.. De nouveau, Mélantho injurie l'étranger. Celui-ci lui répond gravement, en s'excusant de sa triste apparence sur ses malheurs et en la menacant de la colère de ses maîtres. Pénélope intervient : elle réprimande sévèrement Mélantho et fait apporter à l'étranger un siège; puis, elle l'interroge sur sa patrie et ses parents. Ulysse la loue d'abord de sa réputation; mais-il la prie de lui épargner ses questions, de peur qu'il ne s'attendrisse au souvenir de ses malheurs et ne soit pas maitre de ses larmes. 296 L'ODYSSÉE [CH. XIX] '

Alors Pénélope expose elle-même à l'étranger sa triste situation ; elle lui dit l'insistance des prétendants, com-ment elle a cherché à les tromper et comment sa ruse a été déjouée; elle ajoute que ses, parents la pressent de se remarier et que son fils a hâte de demeurer le maître en sa maison. Puis elle insiste de nouveau pour savoir qui est l'étranger. Ulysse répond qu'il est Crétois, petit-fils de Minos et frère d'Idoménée ; il raconte qu'il a donné en Crète l'hos-pitalité à Ulysse quand celui-ci se rendait à Troie. Pénélope pleure en l'écoutant.

Comme la neige sur les hautes montagnes, où Zéphyros l'a répandue, fond au souffle d'Euros, et donne naissance à des ruisseaux abondants qui s'écoulent, de même elle fondait en larmes, et des pleurs s'écoulaient le long de ses belles joues, à propos de son mari qui était là. Quant à Ulysse, il avait pitié en son cœur de sa femme.affligée, mais ses yeux demeuraient immobiles sous ses paupières, comme s'ils étaient de corne ou de fer; car il dissi-mulait ses larmes par ruse.

Tout émue qu'elle est, Pénélope n'est pas disposée à croire légèrement le dire de l'étranger. Elle lui demande donc quels vêtements portait Ulysse, quel était son air et celui de ses compagnons. A toutes ces questions, l'étranger répond avec la plus grande précision; il décrit l'agrafe du manteau d'Ulysse et sa broderie, il dépeint le héraut Eury-batès qui l'accompagnait. En l'entendant, l'émotion de Pénélope augmente encore; elle déclare à l'étranger que désormais il est pour elle digne de tous égards ; quant à revoir Ulysse, elle ne l'espère plus. Alors le mendiant lui raconte qu'il vient de chez les Thesprotes ; qu'Ulysse avec d'e riches trésors était arrivé en ce pays peu de temps auparavant, ramené par les Phéaciens après avoir perdu ses compa-gnons ; qu'il est allé depuis à Dodone, consulter le dieu sur les moyens de rentrer à Ithaque, et qu'il arrivera certaine-ment avant peu. Pénélope n'ose pas ajouter foi à cette promesse. Néanmoins elle ordonne qu'on lave les pieds de l'étranger, qu'on lui prépare une couche, et déclare que, le lendemain, il partagera le repas de Télémaque sans être. inquiété par personne; car la bonté est la plus sûre garantie de la renommée. Habitué à sa misère, le men-diant refuse les soins des femmes du palais, qui se moque-raient de lui; toutefois, dit-il, s'il y a ici quelque femme âgée qui ait souffert autant que moi, je veux bien qu'elle me lave les pieds.

Pénélope alors invite la vieille Euryclée à se charger de cet office ; celle-ci l'accepte avec joie, car l'étranger res-semble à son maître absent, qui peut-être est aussi misé-rable que lui.

Le bain de pieds d'Ulysse.

Euryclée prépare le bain de pieds; Ulysse s'éloigne du foyer, de peur qu'elle ne reconnaisse, en le lavant, une cicatrice qu'il avait à la jambe. Dans sa jeunesse, il était allé chez son grand-père maternel Autolycos, qui habitait près du Parnasse. Là, avec Autolycos et ses fils, il avait pris part a une chasse au sanglier dans la montagne. Un sanglier, traqué et chassé de son gîte, l'avait blessé à la jambe. Et, de cette blessure, il lui était resté une cicatrice, que la vieille servante connaissait bien. Elle la remarque donc immédiatement, et aussitôt, hors d'elle-même, elle laisse retomber le pied qu'elle tenait entre ses mains. Lé vase se renverse, l'eau se répand. Euryclée est saisie de joie et de douleur tout à la fois, ses yeux se remplissent de larmes, elle ne peut d'abord parler; puis, touchant le menton d'Ulysse, elle lui dit : « Ah! tu es Ulysse, mon cher enfant; et moi, je ne t'avais pas reconnu, avant d'avoir passé mes mains sur les membres de mon roi. » Elle allait tout dire à Pénélope, mais Ulysse lui met la main sur la bouche.

« Mère, pourquoi veux-tu me perdre? N'est-ce pas toi qui m'as nourri de ton propre lait? Et main-tenant j'ai bien souffert, et je reviens au bout de vingt ans dans ma patrie. Puisque tu m'as reconnu 298 L'ODYSSÉE [CH. xix] et qu'un dieu m'a découvert à toi, silence, de peur qu'un autre dans le palais ne soit informé. Ecoute-moi bien, car ce que je vais dire, je le ferai. Si les dieux veulent que les prétendants tombent sous mes coups, je ne t'épargnerai pas plus que les autres, quoique tu sois ma nourrice, lorsque je mettrai à mort les servantes dans mon palais. »

Euryclée promet d'être aussi muette qu'un rocher. Elle va de nouveau remplir son vase et achève de laver les pieds de son maître. Alors, Ulysse se rapproche du feu pour se sécher. Pénélope lui fait part de ses hésitations : doit-elle rester dans le palais ou épouser l'un des préten-dants? Elle lui demande aussi son avis sur un songe qu'elle a eu. Un aigle est venu enlever ses oies favorites; puis,posé à quelque distance, il a pris une voix humaine, et lui a dit : « Je suis ton époux, ces oies sont les prétendants, et je vais leur donner la mort. » Ulysse ne peut que con-firmer l'interprétation de ce songe, qui s'est en quelque sorte expliqué lui-même. Alors Pénélope lui annonce qu'elle veut proposer aux prétendants de tendre l'arc d'Ulysse et de lancer une flèche à travers les ouvertures de douze haches plantées en terre, comme Ulysse le fai-sait autrefois. Celui qui réussira en cette épreuve, elle le prendra pour époux. « Femme, lui dit Ulysse, n'hésite pas à tenter cette épreuve. Car le sage Ulysse reviendra ici avant qu'aucun d'eux ait réussi à tendre la corde et à lancer la flèche par les trous des haches. »

Là-dessus, ils se séparent. Pénélope remonte dans son appartement, où Athèné verse un doux sommeil sur ses paupières.

CHANT XX

La matinée avant le massacre.

Ulysse médite sur sa couche. Il songe avec inquiétude au grand nombre des prétendants et aux moyens de les vaincre. Athèné lui apparaît; elle le rassure et l'encourage. De son côté, Pénélope, dans sa chambre, s'éveille et se plaint : Ulysse l'entend. Il se lève, car déjà le jour com-mence à poindre, et demande à Zeus un présage favorable. Le dieu l'entend : il fait retentir la foudre dans un ciel serein. En même temps, une pauvre servante, occupée à moudre, et succombant de fatigue, prie à haute voix les dieux de faire périr les prétendants ce jour-là même. Ulysse l'entend et se réjouit de cette parole de bon augure ainsi que du signe céleste envoyé par Zeus.

Télémaque s'éveille à son tour; il demande des nouvelles de son hôte et sort pour se rendre à l'agora. Les servantes préparent la grande salle. Bientôt les serviteurs des pré-tendants arrivent et, presque aussitôt qu'eux, Eumée, amenant trois porcs engraissés. Il s'informe avec intérêt de la façon dont l'étranger a été traité, dans la maison. Au contraire, le chevrier Mélanthios, qui survient peu après, l'insulte. de nouveau, avec la même brutalité de langage que la veille.

Un nouveau serviteur entre dans la cour. C'est Philoïlios qui garde sur le rivage du continent les grands troupeaux de bœufs d'Ulysse. Il remarque la ressemblance de l'étranger avec son maître; plein de compassion, il vient à lui et lui parle affectueusement. Il gémit sur le sort de son maître absent et aussi sur le sien. « Découragé, dit-il, il a songé déjà plusieurs fois à fuir avec son troupeau vers un roi étranger, mais il espère encore, malgré tout, voir le retour de son maître. » — « Bouvier, reprend Ulysse, tu as l'air d'un homme de bien. Je te parlerai à cœur ouvert. J'en jure par Zeus, par la table hospitalière, par le foyer d'Ulysse où j'ai été accueilli, avant même que tu t'en ailles d'ici, Ulysse rentrera chez lui et tu verras de tes propres yeux le massacre des prétendants. » — « Ah! dit Philoïtios, si le fils de Cronos accomplissait ce que tu dis là, tu verrais quel secours je prêterais à mon maître. » Et Eumée, qui l'entend, s'associe à ses paroles.

Cependant les prétendants méditent de mettre à mort Télémaque. Un présage défavorable les en détourne pour le moment. Ils rentrent dans le palais et se mettent à table. Télémaque fait servir l'étranger : 300 L'ODYSSÉE - [CH. XXJ

« Viens t'asseoir ici, lui dit-il, et bois avec nous. Quant aux insultes et aux violences, je ne souffrirai pas que tu en subisses d'aucun des prétendants ; car cette maison n'est pas une maison publique; elle est à Ulysse, et c'est pour moi qu'il a gagné ses richesses. Vous donc, prétendants, abstenez-vous des injures et des coups, de peur que quelque dispute ne sur-gisse entre nous. »

Cette fermeté de langage étonne et rend confus les pré-tendants. Ils se taisent. Seul, Antinoos prend la parole :

« Si rude que soit le langage de Télémaque, Achéens, laissons-le dire : il nous menace avec force. Car Zeus, fils de Cronos, n'a pas permis ce que nous voulions; sans cela, nous lui aurions bien imposé silence dans son palais, tout excellent ora-teur qu'il puisse être. »

Télémaque fait semblant de ne pas entendre. Mais Athèné pousse les prétendants à outrager encore Ulysse, afin d'exciter davantage sa colère. Sans raison, un d'entre eux, Ctésippos, de l'île de Samé, s'écrie qu'il veut donner un présent à l'étranger, et, prenant un pied de bœuf dans une corbeille, il le lui lance à la tête. Ulysse évite le projectile, qui va frapper le mur. Télémaque s'indigne : « Il est heu-reux pour toi, Ctésippos, s'écrie-t-il, que tu n'aies pas atteint l'étranger : sans quoi, je t'aurais percé de mon épée. Du reste, si vous voulez me tuer, mieux vaut pour moi mourir, que de voir ainsi mes hôtes insultés et les femmes du palais exposées à votre violence. » Agélaos proteste; mais il reproche à Télémaque de ne pas com-prendre que le retour d'Ulysse est désormais impossible : ce qu'il aurait de mieux à faire, ce serait de décider sa mère à épouser l'un d'entre eux. A cela, Télémaque répond, comme il l'a déjà fait, qu'il ne s'oppose pas au mariage de Pénélope, mais qu'à aucun prix il ne consentirait à la renvoyer malgré elle.

Soudain Pallas Athèné excita chez les prétendants un rire inextinguible et leur troubla l'esprit. Ils riaient sans savoir pourquoi. Ils mangeaient les viandes encore toutes saignantes ; leurs yeux se rem-plissaient de larmes et ils n'avaient que de sombres pensées. Théoclyménos, semblable aux dieux, leur dit : « Ah! malheureux, que vous. arrive-t-il? des ténèbres enveloppent vos têtes, vos visages et vos genoux; une lamentation s'élève; vos joues sont inondées de larmes; le sang ruisselle sur les murs et sur les belles poutres. Le vestibule est plein de fantômes, la cour en est pleine; ils se précipitent vers la nuit de l'Érèbe. Le soleil s'est éteint dans le ciel, une sombre vapeur se répand dans l'espace. »

En l'entendant, tous éclatent de rire. « Chassez-le, dit Eurymaque aux serviteurs, puisqu'il prétend qu'il fait nuit ici. » Mais Théoclyménos, s'adressant à lui : « Eurymaque, dit-il, je n'ai pas besoin de tes serviteurs pour m'accom-pagner. J'ai des yeux et des oreilles, des pieds pour mar-cher, et une raison saine. Et c'est pourquoi je sors d'ici : car je vois fondre sur vous la mort que pas un n'évitera... » Là-dessus, il sort et se rend chez Peiraios. Les prétendants se moquent de Télémaque : « Tu es bien malheureux avec tes hôtes, lui disent-ils : l'un est un misérable paresseux qui mendie; et l'autre se met à prophétiser. Crois-nous le mieux serait de les embarquer tous deux et d'aller les vendre chez les Sikèles. » Télémaque ne répond rien, mais, le regard attaché sur son père, il attend le signal.

CHANT XXI

Le concours de l'arc.

Pénélope cependant songe à cette épreuve de l'arc dont elle a parlé à l'étranger. Elle monte au premier étage et va 302 L'ODYSSÉE [CH. XXIJ chercher dans une pièce reculée l'arc qu'Ulysse avait reçu ' autrefois en don d'Iphitos et que celui-ci tenait de son père Eurytos. Elle le détache, le prend sur ses genoux et. le considère en pleurant. Puis elle descend dans la salle où sont réunis les prétendants, et là elle leur propose le con-cours dont elle a conçu le projet : celui d'entre eux qui réussira à tendre l'arc et à lancer une flèche à travers les anneaux de douze haches rangées à la file,. celui-là sera son époux. " ....

Eumée prend l'arc et le pose à terre, en pleurant au. spu-venir de son maître. Antinoos aussitôt s'emporte ; du reste, il feint de croire qu'aucun d'entre eux ne pourra tendre l'arc, bien qu'il espère en son âme être le vainqueur. Il ne se doutait pas qu'il serait le premier atteint par les flèches d'Ulysse.

Alors Télémaque les engage à tenter l'épreuve sans plus tarder, et, pour donner l'exemple, lui-même essaye le pre- ' mier : s'il réussit, il gardera sa mère avec lui. Il plante les haches dans le sol, en une longue file, dressée au cor-deau. Puis il prend l'arc ; trois fois, il fait effort sans par-venir à le tendre; il allait recommencer une quatrième fois et il aurait réussi, quand Ulysse lui fait un signe. Il dépose l'arc, comme découragé, et invite ceux qui sont plus robustes que lui à faire l'essai de leurs forces.

Antinoos propose de suivre l'ordre des places, de gauche à droite. En conséquence, Léïodès se lève le premier, va se placer sur- le seuil et s'efforce de tendre l'arc. Mais en vain. Ses mains faibles se fatiguent et il s'éerie : « Amis, je ne peux pas le tendre. Qu'un autre s'en charge. Cet arc fera mourir beaucoup d'entre nous, car mieux vaut périr que de manquer l'espoir que nous poursuivons. » Ces paroles fâchent Antinoos. « Que dis-tu? s'écrie-t-il. Quoi! nous périrons parce que tu ne peux pas tendre cet arc! Tu es né trop faible pour- cela : d'autres feront ce que tu ne peux pas faire. » Sur son ordre, Mélanthios. allume du feu, apporte du suif, le fait fondre et en frotte l'arc. Puis, les prétendants essayent de nouveau de le tendre; toujours en vain. Seuls, Antinoos et Eurymaque, les deux plus robustes, n'ont pas encore-tenté l'épreuve.

Cependant Eumée et Philoïtios sortent de la salle. Ulysse les suit, et, jugeanL le' moment venu de se faire recon-naître, il leur demande ce qu'ils feraient si leur maître reparaissait tout à coup. Tous deux s'écrient qu'ils com-battraient avec lui et pour lui.. Alors Ulysse leur dit qui il est : il leur promet, s'il est vainqueur, de les traiter désor-mais comme des amis, comme les frères de son fils; et, pour les convaincre, il leur fait voir la cicatrice de sa bles-sure. Les deux fidèles serviteurs se jet-tent dans ses bras et pleurent avec lui. Puis, ils conviennent de ce qu'ils vont faire : Ulysse rentrera dans la salle le premier, eux ensuite ; Eumée remettra l'arc entre les mains de son maître, et alors ils feront fermer toutes les portes.

A l'intérieur, le concours de l'arc continue. Eurymaque essaye de le tendre; il n'y réussit pas et ne peut cacher son dépit. Mais Antinoos rappelle que ce jour est celui d'une fête d'Apollon : il propose donc de suspendre le concours : « Demain, dit-il, nous offrirons un sacrifice au dieu, et de nouveau nous tenterons l'épreuve ; en attendant, mieux vaut boire tranquillement. » Et, en effet, les servi-teurs remplissent les coupes et les convives boivent à leur gré.

Alors, méditant une ruse, l'artificieux Ulysse leur dit : « Écoutez-moi, prétendants de la noble reine... Je prie Eurymaque et Antinoos semblable aux dieux, puisqu'il vient d'en faire lui-même la proposition fort à propos, de suspendre pour le moment le con-cours et d'en remettre la suite entre les mains des dieux. Demain, ceux-ci accorderont la victoire à qui bon leur semblera. En attendant, donnez-moi l'arc poli, afin que je fasse parmi vous l'épreuve de ma force et de mes bras; je voudrais savoir si j'ai encore la vigueur qui était autrefois dans mes mem-bres souples, ou si je l'ai perdue dans ma vie errante et misérable. » Il parla ainsi et tous s'indignèrent grandement, car ils craignaient qu'il ne tendit l arc poli. Antinoos prit la parole et s'emporta contre lui : « Misérable étranger, tu n'as pas mème une ombre 304 L'ODYSSÉE [CH. XXI] de bon sens. Quoi! ce n'est pas assez pour toi de manger paisiblement parmi nous, qui sommes très puissants, de ne manquer de rien, d'écouter même nos entretiens! Il n'est pas un autre mendiant étranger auquel nous permettions d'entendre ce que nous disons. Sans doute, le vin délicieux t'excite : il nuit à bien des hommes, lorsqu'on le boit avide-ment, et sans mesure. »

Et Antinoos rappelle comment le centaure Eurytion, excité par le vin, outragea le roi des Lapithes, Peirithoos, qui l'avait reçu en son palais : les convives du roi le jetè-rent dehors après lui avoir coupé le nez et les oreilles. « De même, dit-il, nous te jelterons sur un noir vaisseau qui te conduira chez le roi Ekhétos, redouté des mortels4. »

Pénélope intervient; elle se plaint qu'on manque d'égards pour l'hôte de Télémaque, et elle demande ironiquement si les prétendants s'imaginent que l'étranger, même vain-queur en ce concours, l'emmènerait comme épouse. « Non, répond Eurymaque, ce n'est pas là ce que nous craignons. Mais nous serions humiliés si l'on venait à dire que nous n'avons pas pu tendre l'arc d'Ulysse et qu'un mendiant sans asile y a réussi. » Pénélope insiste : elle veut qu'on remette l'arc à l'étranger : s'il réussit, elle lui donnera des vêtements, des armes, et elle le. fera conduire où il voudra.

« Mère, dit Télémaque, personne entre les Achéens n'a plus de droit que moi de donner ou de refuser cet arc, personne entre tous ceux qui règnent sur la sèche Ithaque ou sur les îles voisines de l'Élide nour-ricière de chevaux. Aucun d'eux ne m'empêchera de faire ce que je veux, quand même il me plairait de le donner définitivement à l'étranger pour qu'il l'emporte. Va donc dans ta demeure et occupe-toi 1. Personnage fabuleux, peut-être roi de Sicile ou d'Épire, connu pour sa cruauté. des travaux qui te conviennent, du métier et de la quenouille; assigne aussi à tes servantes leur tàche. L'arc, c'est l'affaire des hommes, c'est la mienne surtout : car je suis le maître en cette maison. »

Pénélope, frappée de la fermeté de son fils, remonte dans son appartement, où elle pleure. Ulysse, jusqu'à ce qu'Athèné l'endorme d'un doux sommeil.

Le porcher avait pris l'arc et le portait à l'étranger. Les prétendants l'interpellent et le troublent par leurs menaces. Il hésite et remet l'arc à sa place. Mais Télémaque s'em-porte contre lui; il le menace à son tour; et, cette fois, le porcher obéissant va donner l'arc à Ulysse. Puis il ordonne à Euryclée de fermer les portes de la salle, ce qu'elle fait aussitôt. Philoïtios, de son côté, sort, va fermer le grand portail de la cour, puis revient s'asseoir, les yeux attachés sur Ulysse.

Celui-ci tenait en main l'arc et le tournait en tous sens, il l'essayait dans toute sa longueur, de peur qu'en son absence les vers n'eussent dévoré la corne. Chacun des assistants. regardait. son voisin et lui disait : « Certes, il s'y connaît, il est expert en fait d'arcs; sans doute, il en a de pareils chez lui ou il médite d'en fabriquer; car il le manie et le retourne en tous sens, ce mendiant habile à mal faire. » Mais d'autres parmi ces jeunes orgueilleux disaient : « Puisse-t-il réussir en sa vie autant qu'il réussira à tendre cet arc! » Ils parlaient ainsi. Mais Ulysse, le héros avisé, quand il eut soupesé le grand arc et qu'il l'eut examiné partout, — de même qu'un chan-teur habile, qui connaît la pIlorminx, tend sans peine la corde sur la cheville neuve, après avoir attaché aux deux extrémités le boyau bien tordu, — de même, sans se presser, il tendit, lui, le grand arc. Puis, le saisissant de la main droite, il fit vibrer la corde ; et celle-ci rendit sous ses doigts un beau 306 L'ODYSSÉE [CH. XXI] son aigu comme le chant de l'hirondelle. Les pré-tendants en conçurent un grand dépit et tous chan-gèrent de couleur. Zeus fit retentir sa foudre, pour annoncer ce qui allait se passer. Et le divin Ulysse, durement éprouvé, se réjouit en son cœur du pro-nostic que le fils du rusé Cronos venait de lui envoyer. Il prit alors une flèche aiguë, qui était posée sur la table, hors du carquois; dans le carquois ét-aient en réserve les autres traits, dont les Achéens allaient bientôt sentir la morsure. Il le plaça sur le milieu de l'arc, puis tira à lui la corde et l'encoche, sans se lever de son siège, 'et lança la flèche en visant tout droit. Il ne manqua pas l'extrémité du manche d'une seule des haches; le trait à la pointe d'airain passa par toutes les ouvertures et vint tomber dehors. Alors, s'adressant à Télémaque, il lui dit : « Télémaque, ton hôte ne te fait pas rougir, assis dans ta grande salle. Je n'ai pas manqué le but et je n'ai pas eu grand'peine à tendre l'arc. Donc, j'ai encore ma force d'autrefois, et ce que disaient les préten-dants pour m'humilier n'était pas vrai. Voici main-tenant l'heure pour les Achéens de prendre leur repas, tandis qu'il fait jour. Plus tard ils s'égaieront à la danse et à la phorminx; car c'est ce qui embellit le festin. »

Il dit et fit un signe des sourcils. Aussitôt Télé-maque, -le fils du divin Ulysse, ceignit son glaive aigu, saisit sa lance, et vint se placer contre lui près de son siège, la tête couverte d'un casque en airain brillant.

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