LÉGENDE DES RETOURS. — FORMATION DE L'ODYSSEE
Il est possible que d'autres poèmes, aujourd'hui perdus, se soient formés à la suite de l'Iliade et de la même
INTRODUCTION XIII manière. Le seul dont nous puissions parler en connais-sance de cause est l'Odyssée.
Le retour des chefs achéens rentrant chez eux après la destruction d'ilios était une des parties les plus intéres-santes de la matière troyenne. La légende y rattachait des voyages involontaires et des drames domestiques. Le retour d'Agamemnon assassiné chez lui par sa femme Clytemnestre et par Egisthe, celui de Ménélas jeté sur les rivages d'Egypte, celui d'Ajax le Locrien, englouti près des roches de l'Eubée, furent sans doute chantés par divers aèdes. Mais il semble bien qu'il se soit formé, à propos du retour d'Ulysse, une légende plus riche, plus attachante, à laquelle échut l'heureuse fortune de produire un grand poème.
Cette légende, telle que nous la trouvons dans 1 "Odyssée, comprend deux parties principales, les voyages d'Ulysse et les épreuves qu'il eut à subir dans sa maison jusqu'à ce qu'il eût tué les prétendants de Pénélope.
La première dut se développer d'abord : elle porte, jusque dans le poème actuel et malgré les remaniements qu'elle y a subis, la trace d'une conception plus naïve. La fantaisie des conteurs promena Ulysse à travers des mers inconnues et le poussa vers des régions fabuleuses. Tant qu'il en fut ainsi, il y eut des chants isolés, mais point de poèmes. L'idée créatrice d'où est née l'Odyssée appartient à celui qui s'avisa de représenter Ulysse arrivant chez les Phéaciens, (lans le royaume de Skhérie, dernière étape de ses longs voyages, et racontant lui-même à ses hôtes tout ce qu'il avait souffert. Grâce à cette pensée, il groupa les récits épars, les encadra, pour ainsi dire, et leur donna un accent personnel qui en augmentait l'intérêt. Son œuvre, en ce qu'elle a d'essentiel, subsiste dans la partie centrale de l'Odyssée (du chant V au chant XII inclusive-ment), sous des remaniements dont il est difficile de déter-miner avec précision l'importance. Plus on étudie les caractères propres de ce poète, moins il paraît possible de l'identifier à l'auteur primitif de l' Ili(ide. Nous ne pou-vons insister ici sur les différences qui les séparent : elles sont multiples et frappantes.
Deux additions principales ont amené ce premier groupe de chants à la forme du poème actuel. D'une part, on XIV INTRODUCTION imagina de raconter en détail comment Ulysse, de retour à Ithaque, avait dû se déguiser en mendiant pour rentrer dans sa maison envahie et comment il avait triomphé des prétendants qui la mettaient au pillage. D'autre part, on inventa un voyage du jeune Télémaque, fils d'Ulysse, à la recherche de son père. Ces deux inventions, grossies à leur tour par des scènes secondaires, sont aujourd'hui fondues dans l'Odyssée, de manière à constituer un ensemble assez habilement agencé. Néanmoins l'imperfec-tion trop visible de certains raccords, et plus encore la dissemblance même des scènes, qui offrent des caractères très divers, ne permettent pas de penser qu'elles aient pu être conçues simultanément. C'est une des tâches de la cri-tique que de chercher à discerner l'âge relatif de ces inventions et de ces raccords. Il suffit ici de ces indica-tions sommaires qui n'ont d'autre objet que de faire comprendre la vraie nature des poèmes homériques.
Commencés sans doute vers l'an 900 avant notre ère, ces poèmes durent être achevés, ou peu s'en faut, dans un espace d'environ deux siècles. Les interpolations ou rema-niements qu'ils purent subir plus tard — notamment au vie siècle, lorsqu'Athènes se les appropria et les marqua de son empreinte — n'eurent en somme qu'une impor-tance très secondaire.