‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 5 sur 34 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

repas, n'étaient jamais très longues. Chacune d'elles com-prenait un récit d'étendue limitée, qui devait constituer un tout distinct, tout en se rattachant à l'ensemble connu. Il n'est pas douteux que nos grands poèmes homériques n'aient été composés et débités par scènes, ou par groupes de scènes. La division actuelle en vingt-quatre livres appar-tient à un temps postérieur, probablement à la période alexandrine. Elle recouvre donc et dissimule une autre divi-sion, qu'il est fort difficile de retrouver aujourd'hui sous les remaniements successifs qu'a subis l'ensemble. Sans chercher ici à les deviner, on peut du moins se repré-senter en gros par quelle sorte de végétation poétique les premiers groupes se sont formés.

Il y a dans l'Iliade deux faits essentiels. Le premier est une querelle violente entre Agamemnon, roi de Mycènes et chef de l'armée achéenne, et le jeune Achille, qui com-mandait les Myrmidons. Achille, offensé, ne veut plus com-battre. Zeus prend fait et cause pour lui, et, par sa volonté, les Achéens, incapables de résister à Hector, sont bientôt réduits à une extrême détresse. Achille, même alors, refuse d'intervenir; mais, tout en restant lui-même sous sa tente, il permet à son plus cher ami, Patrocle, de conduire au combat les Myrmidons : c'est le second fait capital du poème. Patrocle est tué par Hector : Achille, pour le venger, renonce à sa colère, cherche partout Hector sur le champ de bataille, et enfin le perce de son épée dans un combat singulier.

Ni l'un ni l'autre de ces deux faits essentiels n'a dû être inventé par le premier auteur du poème. D'autres aèdes, avant lui, avaient raconté comment le jeune Patrocle mourut sans être secouru par son ami, et pour expliquer cette absence d'Achille, ils avaient imaginé la querelle qui eut pour conséquence le ressentiment du héros et son refus de combattre. Mais c'était là pour eux un événement secondaire dans l'ensemble (les récits relatifs à la guerre de Troie. Le mérite de l'aède que nous appelons Homère fut d abord de deviner tout ce que cet événement secondaire contenait de pathétique, d'en sentir d'instinct la beauté dramatique, et ensuite de la réaliser dans quelques grandes scènes. XII INTRODUCTION

Quelles furent ces premières scènes d'où le poème entier est sorti? Question difficile, que la critique, dépourvue de témoignages, ne saurait résoudre avec certitude. Le récit de la querelle fit certainement partie de ce groupe primitif et aussi celui de la mort d'Hector. Entre ces deux scènes extrêmes, d'autres durent nécessairement prendre place pour les relier l'une à l'autre : par exemple, un exposé plus ou moins étendu des tentatives infructueuses des Achéens pour se passer d'Achille et un récit de la mort de Patrocle. Mais, outre ces scènes indispensables, rien n'empêchait le poète de composer dès lors des épisodes moins nécessaires, auxquels devait se complaiïe' sa riche et puissante ima-gination. Il n'est d'ailleurs aucunement prouvé, ni même peut-être probable, que ces premiers chants aient formé dès l'origine un poème parfaitement continu ; si l'on songe qu'ils durent être composés en divers temps, et en tout cas récités le plus souvent l'un sans l'autre, on est plutôt porté à croire qu'ils constituaient une série de narrations con-nexes, mais ayant chacune leur indépendance.

Quoi qu'il en soit, ce groupe de chants fut le noyau de l' Iliade. Un art supérieur s'y était révélé et avait laissé voir, dans un sujet en apparence restreint, des ressources inat-tendues. On comprend qu'un tel groupe ait grossi, après la disparition de son auteur, entre les mains des aèdes qui en héritèrent. Durant un siècle peut-être, ou davan-tage, il fut accru et remanié sans cesse. De nouveaux épi-sodes s'intercalèrent entre les scènes primitives, qui durent être remaniées çà et là pour se prêter à ces accroissements. Mais le dessin général tracé par le premier poète était si large qu'il subsista aisément sous ces additions, et sa poésie était si puissante qu'elle s'imposa aux continua-teurs et leur donna le ton.

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