‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 8 sur 34 · INTRODUCTION XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XV

La poésie de l'lliade et de l'Odyssée offre en premier lieu certaines particularités de forme, qui demeurent très apparentes encore dans une traduction, pour peu que celle-ci ne soit pas tout à fait infidèle.

Elle nous étonne par une sorte de lenteur voulue, qui contraste étrangement avec nos habitudes modernes. Ni l'aède ni ses auditeurs n'avaient coutume de se presser. C'était un plaisir pour ce public simple et patient que de voir se dérouler majestueusement cet ample récit, dont tous les détails l'enchantaient. Presque tous les artifices de style qui donnent à une scène de la vivacité sont ignorés de cette poésie naïve. Point de dialogues coupés, peu ou point d'exclamations ni d'interruptions. Quand les person-nages causent entre eux ou discutent, c'est par une série de discours complets, qui se succèdent régulièrement. Si un messager vient porter des ordres, il répète mot pour mot ce qui lui a été dit. Y a-t-il échange de. questions et de réponses entre deux personnages, celui qui questionne demande dans un discours continu tout ce qu'il se propose de demander, et celui qui répond reprend ses questions une à une, souvent dans les mêmes termes.

Ajoutons que les récits, de même que les discours qui s'y mêlent, sont pleins de formules toutes faites. Chaque fois qu'un personnage a fini de parler, nous sommes sûrs que Je poète va nous dire : « Il parla en ces termes, et tel autre lui répondit comme il suit. » Cela nous paraît d'une monotonie étrange et tout à fait contraire à l'idée même que nous nous faisons de l'art de composer. Différents de nous à cet égard, les auditeurs d'Homère aimaient cette phraséologie traditionnelle, qui donnait au récit plus de majesté. De même, ils tenaient à ce que les personnages, en s'adressant les uns aux autres, prissent soin d'énoncer leurs titres, toujours les mêmes : c'était là pour eux une convenance dont ils auraient su mauvais gré au poète de se dispenser. Et il ne leur déplaisait pas non plus que les dieux et les héros fussent toujours qualifiés des mêmes épithètes. Achille devait être appelé « léger coureur », Agamemnon « puissant au loin », Zeus « le dieu qui assemble les nuages », etc. Cela s'était fait de temps immémorial et on n'éprouvait pas le besoin de modifier l'usage. XVI INTRODUCTION

Les comparaisons que le goût moderne n'admet que de loin en loin et qu'il veut en général fort brèves, abondent dans cette poésie antique et s'y développent largement. Peut-être s'y étaient-elles d'abord introduites comme un moyen supplémentaire d'expression ; elles y étaient restées à titre d'ornements. Ce que nous leur reprochons, c'est d'être un procédé de style trop apparent. Mais le public d'Homère n'avait pas ces scrupules. Il lui suffisait que ses poètes, en usant des ressources de leur art, lui missent sous les yeux des images gracieuses ou terribles, et il les autorisait à les développer librement pour son plaisir.

On pourrait multiplier ces exemples et ces remarques. Mais il suffit d'appeler l'attention sur ce caractère de la poésie homérique, pour faire comprendre qu'elle ne doit pas être jugée d'après nos règles. L'art qui l'a créée était un art naïf encore. Ce qu'il a d'inexpérience ingénue ne doit pas nous empêcher d'en sentir la grandeur.

Mais ce n'est pas seulement par la forme que l'Iliade et l'Odyssée peuvent surprendre et dérouter un lecteur étran-ger aux choses anciennes. C'est aussi et plus encore par un certain nombre de sentiments. La vie humaine nous y apparaît comme enveloppée et pénétrée de religion. Sans doute l'idée que les hommes de ce temps se faisaient de la puissance divine avait encore quelque chose de gros-sier : ils multipliaient les dieux à l'infini et ils les conce-vaient comme sujets aux passions humaines; immortels, il est vrai, et armés d'une force supérieure ; mais exposés à souffrir, divisés les uns contre les autres, se haïssant et se combattant mutuellement. On les appelait bienheureux, mais le bonheur qu'on leur attribuait était mélangé de maux très réels. Malgré cela— ou peut-être même à cause de cela, — ces dieux dominaient l'homme de la manière la plus étroite. Obéissant à leurs propres caprices, gouver-nés par leurs amitiés ou leurs inimitiés, ils étaient pour lui des alliés ou des ennemis, qu'il sentait constamment pré-sents et qui lui inspiraient tour à tour la confiance ou la terreur. La grande et incessante préoccupation de sa vie était de les avoir pour lui, et, si cela lui semblait impos-sible, tout au moins de les apaiser. Il faut se bien repré-senter la force et la nature de cette obsession religieuse pour comprendre une épopée où les dieux agissent autant

INTRODUCTION XVII que les héros, et où ils agissent presque tous sans le moindre souci de la justice; où ils sont sans cesse priés. où les sacrifices se multiplient, où les paroles d'un devin décident de ce qu'il faut faire. Il y a dans l'âme d'un héros grec de ce temps des peurs d'enfant. Un oiseau qui vole est pour lui un présage; un coup de foudre lui annonce le succès ou la défaite; il tremble, si le ciel s'obscurcit; mais, d'autre part, il a confiance dans ses dieux amis, il les voit, il leur parle, il se concerte avec eux. Le surnaturel est pour lui la chose la plus naturelle du monde.

Naïfs dans leur conception de la divinité, les hommes de ce temps ne l'étaient pas moins dans l'expression de leurs autres sentiments. Dans une foule de circonstances où nous nous croirions obligés soit par la politesse, soit par le respect humain, de dissimuler nos impressions, ils les disent tout simplement. Ils avouent qu'ils ont peur. qu'ils veulent s'enrichir, qu'ils veulent ètre les premiers: ils ne cachent ni leurs dépits ni leurs faiblesses ; ils se vantent ingénument, ils injurient leurs adversaires. Par là encore, ils ressemblent à des enfants, bien qu'ils soient des hommes puissants par l'énergie du caractère, des hommes terribles par la violence de la passion.

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