‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 9 sur 34 · BEAUTÉ DE LA POÉSIE HOMERIQUE · texte numérisé non relu

BEAUTÉ DE LA POÉSIE HOMERIQUE

Ces quelques remarques montrent assez qu'il est indis-pensable de se donner à soi-même une éducation spéciale pour goùter pleinement ces belles poésies. Si nous voulons en jouir comme en jouissaient les Grecs, nous devons nous dépouiller en imagination de tout ce qu'il y a en nous de trop moderne et nous refaire une âme antique. C'est en les relisant plusieurs fois qu'on y arrive. Il fa ut s'accoutumer a elles comme on s'accoutumerait à un étranger, dont l'accent et les manières nous auraient surpris d'abord, mais que nous finirions par admirer et par aimer pour la beauté de sa nature morale.

Ce qui en fait le charme incomparable, c'est que. sous XVIII INTRODUCTION ces différences superficielles, nous y retrouvons ce- qu'il y a d'éternel dans la nature humaine, exprimé avec une sincérité et une force saisissantes. Nulle oeuvre, dans aucune littérature, n'est plus. vivante que ces deux poèmes, ni plus naturelle. Tous les sentiments qui font agir les -personnages sont vrais, parce qu'ils sont pris dans le fond même de l'humanité. Rien de convenu ni d'artificiel ; en eux. Ce sont des hommes qui aiment, qui haïssent, qui souffrent, qui espèrent, qui s'emportent, qui s'apaisent. Ils ont des éclairs de fureur, des crises de larmes, des accès de découragement, des impatiences brusques, des mouve-ments de pitié inattendue. Point d'attitude apprise et voulue, point de vaine fanfaronnade, point de, stoïcisme, toutes les faiblesses de la nature avec toutes ses grandeurs, et aussi toutes ses surprises. Ulysse a peur dans la tem-pête : il pleure, il se, décourage; il lutte pourtant, et, quand il est sauvé, son âme se détend comme celle du moindre d'entre nous; il embrasse la terre, et il jouit délicieusement du sommeil qui le repose. Hector est terrible dans la mêlée, sa grande voix retentit au milieu des vaisseaux et jette l'épouvante, le sang ruisselle autour dè lui ; mais quand ce guerrier farouche tient son enfant entre ses bras, il lui sourit avec amour et il a pour lui les plus tendres paroles que le sentiment paternel ait jamais inspirées.

C'est en raison de ces beautés qui lui sont propres que la poésie homérique doit être considérée comme un élé-ment nécessaire de toute haute éducation. Quiconque n'a pas lu Homère est par là même condamné à une certaine infériorité morale. Il ne saurait avoir au même degré la vi-sion nette de ce qu'a été l'humanité dans les temps anciens, ni par conséquent discerner ce qu'il y a en elle de durable ou de changeant. Ajoutons que cette poésie joint à sa valeur morale une valeur littéraire qui n'est pas moindre. Aucune autre ne lui est supérieure ni peut-être égale par la perfection du langage, par l'éclat des expressions, par la grandeur ou la grâce des peintures, par la vivacité du style, par la profondeur des impressions, par la liberté du mou-vement, en un mot par tout ce qui constitue la beauté et la vie. Il est vrai qu'une partie de ces mérites disparaît dans une traduction. Le traducteur a beau s'efforcer d'être fidèle, il ne peut rendre comme il le faudrait ni le son

INTRODUCTION XLX des mots, ni le rythme des phrases, ni la mélodie des vers; et quant aux hardiesses du style, tout désireux qu'il soit de les conserver, il est obligé souvent, bien malgré lui, de les atténuer, sous peine de devenir ininlolligiblo ou de parler grec en français.

Voilà pourquoi le lecteur qui ne peut recourir au texte devra toujours se .dire, quand il admirera le plus vivement son au Leur, qu'il n'a pourtant fait que l'entrevoir.

PAGES CHOISIES D'HOMÈRE. j

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