‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 10 sur 52 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Le poète et sa maîtresse savent qu'ils se mentent l'un à l'autre*

Quand ma bien-aimée me jure qu'elle est toute fidé-lité, je sais qu'elle ment et pourtant je la crois, afin qu'elle s'imagine que je suis un jeune homme naïf. encore ignorant des trompeuses subtilités du monde.

Ainsi je me figure vainement qu'elle se figure que je suis jeune, alors qu'elle sait que mes plus beaux jours sont passés; et moi, j'ajoute ingénument foi à sa langue mensongère; et des deux côtés nous étouffons la vérité ingénue.

Mais pourquoi ne dit-elle pas qu'elle est déloyale? et pourquoi ne dis-je pas, moi, que je suis vieux? Ah! c'est que rien ne sied mieux à l'amour que l'air de la bonne foi; c'est que la vieillesse amoureuse n'aime pas que l'on compte ses années.

C'est pourquoi nous nous berçons toujours l'un l'autre, et nous leurrons sur nos défauts par des mensonges.

Le poète supplie sa maîtresse, si elle ne l'aime pas, de faire

au moins semblant de l'aimer.

Sois aussi prudente que tu es cruelle. N'irrite pas de trop de dédains ma patience muette; crains que la dou-leur ne me prète des paroles et que ces paroles ne révèlent ce manque de pitié qui cause ma peine.

Si je pouvais t'enseigner la prudence, tu ferais bien, ô mon amour, à défaut de m'aimer, de me dire que tu m'aimes. C'est ainsi que les malades irritables, lorsque leur mort est proche, ne reçoivent de leurs médecins qu'assurances de guérison.

Car, si je désespérais, je deviendrais fou, et dans ma folie je pourrais mal parler de toi. Or, le monde malveil--

PAGES CHOISIES DE SH.\KESPEARE. 2 lant est devenu si mauvais que les calomnies d'un fou trouvent des oreilles folles pour y croire.

Pour éviter que j'en vienne là et que, toi, tu sois calomniée, force tes yeux à regarder droit, même si ton cœur impur s'égare.

Il se plaint que sa maitresse ait séduit son ami.

J'ai deux amours, l'un qui console, l'autre qui déses-père; ce sont deux Esprits qui me sollicitent toujours. Le bon ange est un homme de beauté lumineuse ; l'esprit mauvais, une femme de la couleur du mal.

Pour m'entraîner vite en enfer, mon démon féminin attire à soi mon bon ange et l'éloigné de mes côtés; elle veut corrompre mon saint pour en faire un diable; son impure ardeur courtise cette pureté.

Mon ange est-il devenu démon? Je le soupçonne, sans le pouvoir dire avec certitude; mais comme ils sont tous les deux éloignés de moi, et sont tous deux amis, j'imagine que l'ange est dans l'enfer de l'autre.

Pourtant je n'en saurai rien et je vivrai dans le doute jusqu'au jour où les flammes de mon mauvais ange auront mis en fuite le bon.

Le poète se repent d'avoir sacrifié à son corps les intérêts

de son âme.

Pauvre âme, centre de mon argile pécheresse, victime des forces rebelles qui t 'investissent, pourquoi languis-tu au dedans et souffres-tu la disette, tout en peignant tes murs extérieurs de si coûteux décors?

Pourquoi, ayant un loyer si court, fais-tu de si grands frais pour ta ruineuse demeure? Est-ce pour que les vers, héritiers de ce superflu, mangent à tes dépens? Est-ce là la fin de ton corps?

Donc, ô mon âme, vis plutôt au détriment de ton esclave; laisse-le dépérir pour accroître ta propre richesse; achète des années divines en vendant des heures de rebut. Notirris-toi au dedans, ne sois plus somptueuse au dehors.

Ainsi tu te nourriras de la Mort qui se nourrit dés hommes, et, la Mort une fois morte, il n'y a plus à mourir.

Son amour est une folie sans remède.

Mon amour est comme une fièvre, toujours avide de ce qui prolonge et alimente le mal, toujours se nour-rissant de ce qui entretient le danger, pour satisfaire à son appétit capricieux et morbide.

Ma raison, médecin de mon amour, irritée de ce que ses prescriptions ne sont pas suivies, m'a abandonné; désespéré, je reconnais maintenant que mon désir, con-damné par la science, est la mort.

J'ai perdu toute chance de guérir en perdant les soins de la raison, et une perpétuelle agitation me rend frénétique. Mes pensées et mes paroles sont celles d'un fou : elles s'écartent de la vérité pour se perdre au hasard.

N'ai-je pas juré que tu étais belle et cru que tu étais resplendissante, toi qui es noire comme l'enfer, téné-breuse comme la nuit?

Le poète se lamente sur la déraison de son amour.

Oh ! de quel pouvoir tiens-tu cet étrange pouvoir de régner sur mon cœur par ton insuffisance même? de me faire donner un démenti à ma vue fidèle et jurer que la clarté n'embellit pas le jour?

D'où tiens-tu cette grâce du mal qui donne au rebut même de tes actions tant de force et de prestige qu'à mes yeux ton pire l'emporte sur le meilleur des autres ?

Qui t'a enseigné l'art de te faire aimer de moi d'autant plus que j'apprends et que je vois de plus justes sujets de te haïr? Oh! quoique j'aime ce que les autres abhor-rent, toi du moins tu ne devrais pas avec les autres abhorrer ma folie :

Si c'est toh indignité qui fit naître en moi l'amour, je n'en suis que plus digne d'être aimé de toi.

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