SONNETS
Le poète conjure son ami de se marier pour que sa beauté
ne meure pas avec lui.
Ces Heures, dont le travail délicat façonna l'adorable merveille qui arrête tous les yeux, exerceront sur elle leur tyrannie et détruiront sa beauté qui passe toute beauté;
Car l'infatigable Temps conduit l'été à l'hiver hideux et le laisse là confondu : la sève figée par le gel, les luxuriantes feuilles toutes parties, la beauté sous la neige et la nudité partout ;
Alors, s'il ne restait le suc distillé de l'été, liquide
Les chiffres romains mis en tête de chaque sonnet indiquent le rapg qu'il occupe dans la série complète et permettent de se reporter à l'original.- 2 PAGES CROISES DE SHAKESPEARE prisonnier enclos dans des murs de verre, l'effet de la beauté mourrait avec la beauté même ; rien ne demeu-rerait d'elle, pas même le souvenir de ce qu'elle fut;
Mais, distillées, les fleurs peuvent affronter l'hiver; elles ne perdent que leur apparence ; leur essence survit toujours suave.
L'avenir ne croira pas à la beauté de son ami, s'il ne voit
un enfant de lui qui lui ressemble.
Qui voudra croire mon vers dans les temps avenir, si je l'emplis de vos très hautes vertus? Et pourtant, le ciel le sait, ce n'est qu'une tombe qui cache votre vie et ne montre pas la moitié de vos dons.
Si je savais décrire la beauté de vos yeux et en des nombres nouveaux dénombrer toutes vos grâces, le siècle à venir dirait : « Ce poète a menti; jamais si célestes touches ne touchèrent les visages terrestres. »
Ainsi mes papiers jaunis par l'âge seraient tournés en dérision comme ces vieilles gens dont la langue est. plus remuante que véridique; la justice que je vous rends passerait pour frénésie. d'un poète et chevilles enflées d'une antique chanson;
Mais si quelque enfant de vous vivait alors, vous vivriez deux fois : en lui et dans mes rimes..
Le poète en voyage songe. 4 son ami.
Épuisé de fatigue, je gagne à la hâte mon lit, cher reposoir des membres lassés par les chemins. Mais alors commence dans ma tète un voyage qui fait tra-vailler mon esprit qu-and a expiré le travail du corps :
C'est alors que mes pensées, du lieu lointain où je suis, dirigent vers toi leur fervent pèlerinage et tien-nent grandes ouvertes mes paupières alourdies, fixéés sur ces ténèbres que les aveugles voient;
Cependant la vue imaginaire de mon âme présente ton ombre à mes yeux sans vue, et cette ombre, pareille ..... a un joyau suspendu dans la nuit spectrale, rend magni-fique la nuit noire et son vieux visage nouveau.
Vois! c'est ainsi que mes membres le jour, mon esprit la nuit, à cause de toi et à cause de moi-même, ne trouvent pas de repos.
Il est consolé de sa destinée misérable par l'affection
de son ami.
Lorsque , disgracié de la fortune et aux yeux des hommes, je pleure tout seul sur mon sort de paria, et que je trouble le ciel sourd de mes cris inutiles, et que je me regarde et maudis ma destinée;
Quand je souhaite de ressembler il tel autre plus riche d'espoir, d'être beau comme lui et comme lui entouré d'amis: quand j'envie le talent de celui-ci et la puissance de celui-iii, et que je prends en pire dégoût mes meilleurs dons ;
Au moment où ces pensées me mènent presque au mépris de moi-même, m'arrive-t-il de penser à toi? aussitôt mon sort. pareil il l'alouette qui au point du jour s'élève au-dessus de la terre triste, va chanter des hymnes il la porte des ci eux.
Car le souvenir de ton doux amour 1 m'apporte une telle richesse qu'alors je dédaignerais de changer de sort avec les rois.
1. En anglais le mol love (amour) s'étend non seulement à l'af-fection paternelle ou liliale, comme chez nous, mais encore à i'anntie.
Il oublie ses douleurs d'autrefois en songeant à son ami.
Lorsque aux assises de la douce pensée silencieuse j'assigne le souvenir des choses d'autrefois, je soupire sur le manque de mainte chose que j'aimai, et, songeant à la ruine d 'un temps cher, de mes douleurs anciennes je me fais un chagrin nouveau.
Alors je sens se noyer mes yeux inhabitués aux larmes, à la mémoire d'amis précieux cachés dans la nuit sans terme de la mort; et je donne de fraîches larmes à des douleurs d'amour depuis longtemps effar cées; et je gémis sur la perte de combien de visions évanouies !
Alors je m'afflige sur des afflictions de jadis, et péni-blement, douleur par douleur, je refais tout le triste compte des gémissements jadis gémis, et je paie ce compte de nouveau comme si je ne l'avais pas payé déjà;
Mais si cependant je pense à toi, cher ami, toutes mes pertes sont réparées, tous mes chagrins finis.
JI trouve réunies en son ami tontes les affections
dont il porte le deuil.
Ton sein s'est enrichi de tous les cœurs que, faute de les plus sentir, je supposais morts : l'Amour y règne et toutes les tendresses de l'Amour, et tous les amis que je croyais ensevelis.
Que de pieuses larmes funéraires un tendre et reli-gieux amour a dérobées à mes yeux, comme un tribut dû à ces morts qui maintenant ne me paraissent plus qu'avoir été changés de lieu pour venir reposer cachés en toi !
Tu es la tombe où vit l'amour enseveli, décorée des trophées des morts que j'aimai, qui t'ont donné chacun la part de moi qu'ils avaient. Le bien de plusieurs n'ap-partient plus qu'à toi seul.
L'image de ceux que j'aimai, je la revois en toi ; et toi, qui es eux tous ensemble, tu me possèdes tout entier. Il supplie son ami de prendre en grâce ses pauvres vers pour
l'affection qui les inspire.
Si tu survis au jour où la Mort brutale couvrira de poussière mes -os' résignés, et si par hasard tu relis une fois encore ces pauvres vers informes de ton ami disparu,
Compare-les aux fruits meilleurs du temps nouveau, et, fussent-ils alors distancés par toutes les plumes, conserve-les à cause de mon amour, sinon pour leur poésie restée loin de la hauteur où auront atteint des génies plus heureux.
Oh! daigne alors m'accorder seulement cette pensée aimante : « Si la muse de mon ami avait grandi avec le siècle grandissant, son amour eût mis au monde un enfant plus rare, digne de marcher dans les rangs d'un cortège plus beau ;
Mais puisqu'il est mort et que les poètes font mieux aujourd'hui, je veux les lire, eux pour leur style, et lui pour son amour. »
Il se plaint de l'abandon où le laisse son ami eL lui pardonne.
Combien de fois j'ai vu l'aurore glorieuse caresser la cime des monts de son œil souverain, baiser de sa face d'or les prés verts, et dorer les pâles rivières par une divine alchimie,
Puis soudain permettre aux nuages les plus bas de dérouler leur odieuse chevauchée devant sa céleste face, et, cachant son visage au monde désolé, fuir ina-perçue vers l'ouest avec cette disgrâce!
Ainsi mon Soleil a resplendi à l'aube d'un jour et versé sur mon front sa triomphante splendeur. Mais hélas! c'en est fait; il ne fut mien qu'une heure; le nuage voisin le masque maintenant à mes yeux.
Malgré cela pourtant mon amour ne le dédaigne en rien ; les soleils de la terre peuvent se ternir puisque le soleil du ciel se ternit.
Sa peine ne peut être guérie par les remords de son ami,
mais il pardonne à ses larmes.
Pourquoi me promettais-tu un si beau jour, et me fis-tu me mettre en route sans mon manteau, si tu devais laisser les nuages bas me. surprendre en chemin et cacher ton éclat derrière leurs putrides vapeurs?
Il ne suffit pas que perçant à travers le nuage tu sèches la pluie sur ma face battue de la tempête; car nul ne peut dire de bien de l'onguent qui guérit la bles-sure et non l'outrage.
Ton remords même ne peut porter remède à ma peine; tu as beau te repentir, je n'en sens pas moins ma perte; le chagrin de l'offenseur ne procure qu'un faible soulagement à qui porte la croix de la lourde offense.
Ah mais ces larmes sont des perles que répand ton amour, et elles sont précieuses, et elles paient la rançon de tous les actes mauvais !
Il excuse la faute de son ami par faiblesse de cœur.
Ne t'afflige plus de ce que tu as fait; les roses ont de's épines, et les sources d'argent ont de la boue ; les nuages et les éclipses obscurcissent la lune et le soleil, et un ver répugnant vit dans le plus suave bourgeon.
Tous les hommes font des fautes; et moi-mème j'en l'ais une en autorisant ton offense de mes comparaisons; en me corrompant moi-même; en mettant le baume sur ton méfait, en excusant tes péchés, plus grands que ceux dont je les rapproche ;
Car je donne un sens à ta l'aute sensuelle; ta partie adverse se fait ton avocat, et j'entame contre moi-même une plaidoirie en règle. Il règne une telle guerre civile entre mon amour et ma haine,
Qu'il me faut être malgré tout le complice de ce doux voleur qui me dérobe si durement.
Il pardonne à son ami de lui avoir dérobé le cœur
de sa maîtresse.
Prends toutes mes amours, ô mon amour; va, prends-les toutes. Qu'as-tu alors de plus que ce que tu avais déjà"? Nul amour, ô mon amour, que tu puisses appeler véritable amour. Tout ce qui est à moi était à toi avant que tu eusses cela encore.
Si donc au lieu de mon amour tu reçois celle qui est mon amour, je ne saurais t'en blâmer, car tu disposes de mon amour. Mais sois blâmé si tu trompes ton autre toi-même pour goûter par caprice à ce que toi-même tu réprouves.
Je te pardonne ton larcin, charmant voleur, bien que tu me dérobes tout mon pauvre avoir; et pourtant l'amour le sait : c'est plus grande douleur de subir l'injure de l'amour que l'outrage prévu de la haine.
Grâce lascive, en qui tout mal paraît beau, tue-moi de chagrin; pourtant il ne faut pas que nous soyons ennemis.
Obligé de s'éloigner, il a peur qu'en son absence on ne lui
dérobe le cœur de son ami.
Quel soin j'ai eu, avant de me mettre en route, de serrer la moindre bagatelle sous les plus fidèles ser-rures, afin que, réservée à mon seul usage, elle demeurât inusitée, à l'abri des mains déshonnètes, dans un dépôt sûr!
Mais toi, près de qui mes joyaux sont bagatelles, toi, ma plus précieuse joie, aujourd'hui mon plus poignant regret, toi, le meilleur de mon trésor et mon unique souci, je t'ai laissé en proie au premier voleur qui-passe.
Je ne t'ai mis sous clef dans aucune cassette, sauf là où tu n'es pas, bien que je sente que tu y es, dans le doux écrin de mon cœur, d'où tu peux à ton gré sortir.
Et là même on viendra te dérober, j'en ai peur, car la probité se fait voleuse pour une capture si chère.
LU
Les peines de l'absence font les joies du retour.
Je suis pareil au riche qu'une clef bénie peut mettre en présence de son cher trésor enfermé, qu'il se refuse à contempler toutes les heures de crainte d'émousser la fine pointe du plaisir rare.
Si les fètes sont si solennelles et si précieuses, c'est qu'elles viennent rarement et que, espacées dans la longue année, elles y sont clairsemées comme des pierres de prix ou comme les maîtres joyaux dans un collier.
Ainsi le temps qui vous ôte à mes yeux est comme mon coffret, ou comme l'armoire qui cache la robe d'apparat, destinée à faire le spécial bonheur d'un ins-tant spécial quand on déploiera à nouveau sa magni-ficence prisonnière.
Béni ètes-vous, vous dont le haut prix donne lieu, si l'on vous a, au triomphe; si l'on ne vous a point, à l'espoir !
Sans la fidélité, la beauté de son ami n'aurait qu'une gloire
éphémère.
Oh ! combien la beauté semble plus belle lorsque la fidélité la rehausse de son parfum! La rose est char-mante à voir, mais nous la trouvons plus charmante à cause de la suave odeur qui vit en elle.
Les églantines ont des couleurs tout aussi vives que la teinte parfumée des roses ; elles pendent aux mêmes épines, et se jouent aussi gracieusement quand l'haleine de l'été déclôt leurs boutons masqués.
Mais, comme toute.leur vertu est dans leur apparence, elles vivent délaissées, se fanent dans l'indifférence et meurent dans l'oubli. Il n'en est pas ainsi des roses suaves ; de leurs suaves morts se font les plus suaves parfums.
Ainsi, quand votre belle et adorable jeunesse sera fanée, mon vers en distillera la fidèle vertu.
Le poète, éloigné de son ami, le conjure de penser à lui
sans cesse.
Doux amour, renouvelle tes forces ; qu'il ne soit pas dit que ton tranchant s'émousse plus vite que l'appétit, lequel n'est salmé que pour aujourd'hui par la nourriT ture, et qui demain, aiguisé de nouveau, revient dans sa vigueur première.
Sois de même; amour! Si tu as assouvi aujourd'hui tes yeux affamés au point qu'ils se ferment de satiété, demain rouvre-les, et ne tue pas l'âme de l'amour par un perpétuel sommeil.
Que ce triste intérim soit comme l'Océan qui sépare les rivages où deux amants viennent chaque jour sur le bord; ainsi, quand sonnera l'heure du retour, se revoir sera d'autant plus délicieux;
Ou bien disons que c'est l'Hiver dont les tristes regrets font la bienvenue de l'été trois fois plus désirée, plus exquise.
Le temps qui ruine toute chose ne pourra rien contre ses vers.
Comme les vagues se pressent vers la plage de galets, ainsi nos minutes se hâtent vers leur fin; chacune prend la place de celle qui la précède, et toutes, se relayant sans cesse, s'avancent à l'ènvi.
L'enfant n'est pas plutôt dans l'océan de lumière qu'il rampe vers la maturité; cette couronne à peine conquise, des éclipses malignes luttent contre sa gloire ; et le Temps qui avait donné anéantit maintenant ses dons.
Le Temps tranche la fleur éclatante de la jeunesse, et creuse des parallèles dans le front de la beauté ; il se repaît des plus pures merveilles de la nature et rien ne reste debout où sa faux a passé.
Et pourtant mon vers restera debout dans les temps à naître, célébrant tes louanges, en dépit de sa main cruelle.
Le poète demande à son ami de l'oublier après sa mort.
Ne me pleurez pas plus longtemps après ma mort que vous n'entendrez la morne cloche funèbre signifier au
SONNETS il monde que je me suis enfui de ce vil monde pour demeurer avec les vers les plus vils.
Croyez-moi, si vous lisez alors ces lignes, ne vous rappelez point la main qui les écrivit; car je vous aime~7 tant que je voudrais être oublié dans vos douces pen- 1 sées, si pensera moi alors vous devait causer die la peine.J
Oh! dis-je, si vous jetez les yeux sur ces vers quand peut-être je serai confondu avec l'argile, n'allez pas même rediré mon pauvre nom, et laissez votre amour s'éteindre avec ma vie;
De peur que le monde sage ne s'enquière de vos gémissements et ne vous plaisante sur moi lorsque je ne serai plus.
La vieillesse qui vient pour lui le rend d'autant plus cher
à son ami.
Tu peux voir en moi ce temps de l'année où des feuilles jaunes, s'il en est encore, pendent rares aux branches qui grelottent au vent froid, chœurs dénudés et ruinés où naguère chantaient les doux oiseaux.
En moi tu vois le crépuscule d'un jour qui après le soleil couché se fane dans l'ouest et que tout à l'heure ravira la nuit noire, cette autre Mort qui scelle toute chose dans le repos.
En moi tu vois la lueur dernière d'un feu qui gît sur les cendres de sa jeunesse, lit de mort où il doit expirer, éteint par cela même dont il s'était Nourri.
Tu t'en aperçois, et ton amour en est d'autant plus fort pour aimer ce que tu dois quitter avant longtemps.
Le printemps, loin de son ami, n'a pu l'émouvoir.
J'étais éloigné de vous au printemps, quand Avril éclatant de mille couleurs, paré de tous ses atours, mettait en toute chose un tel esprit de jeunesse que le lourd Saturne 1 riait et dansait avec lui.
Et pourtant ni les chants des oiseaux, ni la suave senteur des fleurs diverses de teinte et de parfum, ne purent me faire dire aucune histoire printanière, ni me persuader de les cueillir sur le giron somptueux qui les portait.
Je ne m'émerveillai pas de la blancheur du lis, et je ne célébrai pas le vermillon profond de la rose ; je ne voyais en elles que de charmantes images, dessinées d'après vous, leur modèle à toutes.
Il me semblait que ce fût toujours l'hiver, et, vous absent, je jouais avec elles comme avec votre ombre. Pour s'exprimer plus rarement; son affection n'est pas moindre.
Mon amour s'est fortifié, bien que plus faible en apparence; je n'aime pas moins, bien que je le laisse moins voir : l'amour est une marchandise quand son haut prix est publié en tous lieux par la langue du pos-sesseur.
Notre amour était nouveau et n'était encore qu'à son printemps quand j'avais coutume de le saluer de mes lais, comme Philomèle chante au front de l'été et cesse ses accords dès que viennent les jours plus mûrs;
Non que l'été soit devenu moins charmant que quand la nuit se taisait pour entendre ses hymnes doulou-reux; mais c'est qu'une musique rustique charge main-tenant toutes les branches et que les plus suaves choses, à devenir communes, perdent ce qu'elles ont d'exquis.
Aussi, comme l'oiseau, je retiens un peu ma langue, car je ne voudrais pas vous rassasier de mon chant. 1. Dieu du temps, mélancolique et morose, comme les hommes nés sous l'influence de la planète qui porte son nom. D'où J'épi-thète de saturnien.
Le poète verra son ami toujours jeune.
Pour moi, charmant ami, vous ne pourrez jamais vieillir ; car, tel vous étiez quand pour la première fois mes yeux virent vos yeux, telle votre beauté m apparaît encore. Trois hivers glacés ont arraché aux forêts l'or-gueil de trois étés ;
Trois printemps magnifiques se sont changés en automnes jaunis dans le cours des saisons que j'ai vues ; trois avrils ont brûlé leurs parfums au feu de trois juins depuis le premier jour où je vous vis dans votre fraîcheur, vous qui verdissez toujours.
Ah! pourtant la beauté, comme l'aiguille du cadran, s'éloigne de l'heure d'un pas imperceptible; ainsi votre doux éclat qui me semble immobile se meut cependant et mon œil peut se tromper.
Par crainte de cela, écoute-moi, génération à naître : Avant que tu fusses née, l'été de la beauté était mort.
Après avoir tremblé pour son amour, il lui prédit l'éternité.
Ni mes propres craintes, ni l'âme prophétique de l'uni-vers rêvant aux choses à venir ne peuvent donc fixer de terme à mon fidèle amour, qu'elles crurent condamné à une mort prochaine.
La lune mortelle a subi son éclipse et les augures de malheur se moquent de leur propre présage; les espoirs incertains portent enfin la couronne de certitude, et la paix proclame d'éternels oliviers.
Voici que les gouttes de baume que distillent les jours présents rendent à mon amour sa fraîcheur; la mort se soumet à moi; en dépit d'elle, je vivrai dans ces pauvres i - PAGES CHOISIES DE SHAKESPEARE rimes tandis qu'elle insultera à des tribus entières sans esprit et sans voix :
Et toi, tu trouveras ici ton monument, quand les cimiers des tyrans et leurs tombeaux d'airain seront en poudre.
Le poète se repent d'avoir été infidèle à l'amitié.
Hélas! c'est vrai; je suis allé de côté et d'autre; je me suis offert aux yeux sous le bariolage d'un bouffon ; j'ai meurtri mes propres pensées; j'ai vendu à vil prix ce qui vaut le plus cher ; j'ai causé des maux durables par des affections fugitives;
Il est très vrai que j'ai regardé la fidélité de travers et comme une étrangère; mais, par tout ce qui est là-haut, ces égarements ont donné à mon cœur une nouvelle jeunesse, et ces essais d'affections pires m'ont prouvé que tu étais mon meilleur amour.
•Maintenant que tout cela est fini, prends ce qui n'aura pas de fin : jamais plus je n'essaierai mon appétit sur une pierre de touche nouvelle, afin d'éprouver une amitié plus ancienne. Tu es le Dieu de mon amour qui je me consacre tout entier.
Donne-moi donc ce que je désire le plus, après mon ciel, la bienvenue à la place la plus pure et la plus aimante de ton cœur.
Le véritable amour ne connaît pas de changement.
Je n'admets pas de traverses au mariage d'âmes vrai-ment éprises. L'amour n'est pas l'amour, s'il change dès qu'il trouve un changement ou s'éloigne dès qu'il voit -qu'on s'éloigne:
Oh! non. C'est un signal toujours fixe qui regarde les tempètes sans être jamais ébranlé. C'est l'étoile de tous les vaisseaux errants, dont le prix demeure inconnu lors même qu'on relève sa hauteur.
L'amour n'est pas le jouet du Temps, bien que les lèvres et les joues roses soient dans le cercle de sa faux recourbée ; l'amour ne changé pas avec les heures et les semaines brèves; il reste immuable jusqu'au bord du Jugement.
Si c'est là une erreur et si ma propre vie me dément, je n'ai jamais écrit et jamais homme n'a aimé.
Le poète demande à son ami de ne pas le juger sur l'opinion
grossière du monde.
Mieux vaut être vil que passer pour vil, si ce qui n est pas doit recevoir le reproche d'être, et s'il faut perdre le plus légitime plaisir parce qu'il est réprouvé, non par notre sentiment, mais par la vue d'autrui.
Ou'est-ce donc que les yeux faux et viciés des autres ont à venir voir aux jeux de mon sang? Pourquoi mes fragilités ont-elles des espions plus fragiles qu 'elles-mêmes, dont l'esprit tient pour mauvais ce que je crois bon?
Non, je suis ce que je suis, et ceux qui s'attaquent à mes égarements font simplement le compte des. leurs. Je puis être droit, bien qu'ils soient eux-mêmes obliques; ce n'est pas sur leurs impures pensées qu'il faut juger mes actes;
A moins qu'ils n'affirment le mal universel : que tous les hommes sont pervers et triomphent dans la perver* sité.