LES QUATRE PARJURES 2I
BIRON, à part. Allons ! puisse encore apparaître un fou, à ton image. (Entre Longueville, un papier à la main.)
LONGUEVILLE. Ilélas! j'ai violé ma foi!
BIRON, à part. Ouais, il vient comme un parjure, l'écri-teau sur la poitrine.
LE ROI, à part. Il est amoureux, je l'espère. Douce fra-ternité dans la honte!
BIRON, à part. Un ivrogne aime compagnon de sa sorte.
LONGUEVILLE. Suis-je le premier qui se soit parjuré ainsi?
BIRON, à part. Je pourrais te rassurer; il s'en faut de deux que je connais. Tu parfais le triumvirat; tu com-plètes le tricorne de la société, le triangle du gibet d'amour où se font pendre les simples d'esprit.
LONGUEVILLE. J'ai peur que ces rimes trop rudes ne manquent du pouvoir de toucher. 0 douce Maria, impé-ratrice de mon amour ! Je veux déchirer ces stances et écrire en prose.
BIRON, à part. Oh! les rimes sont les broderies du haut-de-chausses de Cupidon le galant : ne gâte pas son costume.
LONGUEVILLE. Ce sonnet ira. (Il lit.)
N'est-ce pas le divin plaidoyer de tes yeux,
Subtile rhétorique où l'univers se pâme,
Qui persuade à mon cœur de violer ses vœux?
Serment rompu pour toi ne ternit pas une âme.
J'abjurai le mortel, non le céleste amour;
Mon serment défendait que sur terre j'aimasse.
Il me laissait le ciel : le ciel est ton séjour,
Et ta grâce conquise efface ma disgrâce.
Les vœux ne sont que souffle et le souffle est vapeur
Or c'est toi, beau soleil rayonnant sur ma terre,
Qui pompas ce brouillard émané de mon cœur;
Donc au péché commis mon âme est étrangère.
Et qui serait si fou de se croire interdits
Par un serment juré les bords du Paradis? BIRON, à part. C'est bien l'amour, cette chaleur du foie qui fait de la chair une déité, d'une jeune oie une déesse : pure, pure idolâtrie! Dieu nous redresse! Dieu nous redresse ! nous sommes bien dévoyés.
LONGUEVILLE. Par qui envoyer ceci?... Quelqu'un? atten-tion ! (Il se cache derrière l'arbre.)
BIRON, à part. Coucou! c'est le jeu des petits enfants. Moi, comme un demi-dieu, je trône ici dans le ciel, et mon œil attentif surprend d'en haut les secrets des pau-vres fous... Encore un sac qui vient au moulin! 0 ciel! mon souhait s'accomplit. (Entre Dumaine, un papier à la main.) Dumaine transformé! Les quatre bécasses sont dans le plat!
DUMAINE. 0 très divine Catherine!
BIRON, à part. 0 très profane Nicodème!
DUMAINE. Par le ciel, elle est la merveille des yeux humains.
BIRON, à part. Par la terre, dont elle est toute pétrie, tu mens.
DUMAINE. Près de sa chevelure ambrée, l'ambre paraît affreux.
BIRON, à part, il chantonne.
« Qui de vous n'a connu le corbeau couleur d'ambre? i,
DUMAINE. Et droite comme le cèdre.
BIRON, à part. Elle est voûtée, te dis-je. Son épaule a la fluxion.
DUMAINE. Belle comme le jour.
BIRON, à part. Oui, comme certains jours, de ceux où le soleil se cache.
DUMAINE. Oh! si le ciel exauçait mon désir!
LONGUEVILLE, à part. Et le mien!
LE ROI, à part. Et le mien de mème, mon Dieu !
BIRON, à part. Amen, sans oublier le mien. Voilà un vœu qui fait fortune.
DUMAINE. Je voudrais l'oublier, mais elle règne sur mon sang comme une fièvre et me force à me souvenir d'elle.
BIRON, à part. Comme une fièvre sur ton sang! Alors vite, une incision, et elle coulera dans la saucière; illu-sion charmante!
DOMAINE. Une fois encore je vais lire l'ode que je lui ai composée.
BIRON, à part. Une fois encore je vais voir comment l'amour varie ses phrases.
DUMAINE, il lit.
Un jour (las! le jour où j'aimai !),
Amour pour qui c'est toujours mai
Aperçut une fleur charmante
Que Zéphire comme une amante
Caressait, se frayant chemin
Dans ses pétales de carmin.
Amour dont le cœur agonise
Envia la céleste brise :
« Air, dit-il. tu fais à ton gré :
Et moi, j'ai follement juré
Que jamais mon doigt sur l'épine
N'irait cueillir la fleur divine.
0 vains serments de jeunes fous
A l'âge où cueillir est si doux!
Plains mon parjure, belle rose,
Puisque ton charme en est la cause;
Charme qui ferait Jupiter
Descendre du sublime éther
Et, laissant Junon le maudire,
Perdre le ciel pour ton sourire! »
Je vais envoyer ceci, et avec ces vers quelques mots plus simples qui diront le jeûne douloureux de mon sincère amour... Ah! je voudrais que le roi, Longueville et Biron fussent amoureux aussi ! La faute servant d'ex-cuse à la faute laverait sur mon front la tache du par-jure, car personne n'est coupable quand tous ensemble commettent le péché d'amour.
LONGUEVILLE, s'avançant vers Dumainc. Dumaine, ton amour ignore la charité puisque tu désires compagnie en tes peines amoureuses... Tu pâlis; mais moi, vraiment, je rougirais d'être pris ainsi sur le fait.
LE ROI, s'avançant vers eux. Oui bien, monsieur, vous rou-gissez ; à son cas le vôtre est pareil ; vous le gourman-dez, et votre offense est double de la sienne. Vous n'aimez pas Maria? Jamais Longueville n'écrivit pour elle de sonnet d'amour? Non, jamais il n'a croisé ses deux mains sur son sein amoureux pour retenir son cœur prêt à s'échapper? J'étais là, bien caché dans ce buisson et je vous épiais tous les deux et je rougissais pour tous les deux. J'ai entendu vos rimes criminelles, observé vos façons, vu la fumée de vos soupirs, noté les éclats de votre passion : « Hélas! » disait l'un. « 0 Jupi-ter! » s'écriait l'autre. L'un disait : « Ses cheveux sont de l'or l'autre : « Ses yeux sont de cristal ». (A Lon-gueville.) Vous, pour gagner le paradis, vous violeriez parole et promesse; et vous (à Dumaino), Jupiter pour votre bien-aimée manquerait à sa foi. Que dira Biron quand il apprendra la rupture de serments jurés avec une telle ferveur? Quelle raillerie! quelle cible pour ses traits d'esprit! Comme il va triompher, sauter sur nôtre faiblesse et en rire! Pour tous les trésors que j'ai jamais vus, je ne voudrais pas qu'il sût chose pareille de moi.
BIRON, à part. Avançons maintenant pour flageller l'hypocrisie. (11 descend de l'arbre et vient frapper sur l'épaule du roi.) Ah! mon bon seigneur, je t'en prie, pardonne-moi. Cher cœur, tu as bonne grâce vraiment à repro-cher leur amour à ces vermisseaux, toi qui es plus amoureux que tous. Vos yeux ne fabriquent pas des chars? Dans vos larmes il n'y a pas certaine princesse qui se mire? Vous ne vous parjurez pas; le crime est trop odieux. Bah vous laissez les sonnets aux ménes-trels... Allons! n'avez-vous pas honte? Et vous trois, tous tant que vous êtes, que dites-vous donc d'être ainsi mis au pied du mur? (4Longueville.) Vous, vous avez vu la paille de Dumaine, le roi a vu la vôtre, et moi je vois une poutre dans l'œil de chacun de vous trois. Ah! quelle comédie vous m'avez donnée! soupirs, gémisse-ments, peines, chagrins! Mon Dieu! avec quelle stricte patience je suis resté assis dans mon arbre pour voir un roi transformé en bourdon, et le grand Hercule fouetter une toupie, et le profond Salomon chanter un air de gigue, et Nestor jouer aux jonchets avec les enfants, et Timon le sarcastique rire de balivernes ! Où est le siège de ta peine, oh! dis-le-moi, bon Dumaine? Et toi, cher Longueville, où siège ton chagrin? Et celui de mon suzerain? Dans la région de la poitrine? Vite, un lait de poule.
LE ROI. Ta raillerie est trop amère. Nous sommes-nous ainsi trahis à tes yeux?
BiROX. Ce n'est pas vous qui vous êtes trahis à moi; c'est moi qui suis trahi par vous; moi qui suis hon-nête, moi qui tiens pour péché de rompre le serment par lequel je me suis lié, je me suis trahi en faisant ma compagnie d'hommes qui sont femmes pour l'incons-tance. Quand me verrez-vous écrire des choses en vers? ou soupirer après Jeannette ou Jeanneton? ou passer une seule minute à lisser mes plumes? Quand m 'enten-drez-vous louer un bras, une jambe, une face, un œil, une pose, un port, une main, un sein, un teint, un pied, un nez?
LE ROI. Tout doux! où cours-tu si vite? Est-ce un hon-nête homme ou un voleur qui prend ainsi le galop?
BIRON. Je fuis l'amour bride abattue. Cher amoureux, laisse-moi passer.
(Entrent la paysanne Jacquinette et le paysan Caboche.)
JACQUINETTE, un papier à la main. Dieu bénisse le roi !
LE ROI. Quel présent tiens-tu là?
CABOCHE. Une preuve de trahison.
LE ROI. Qu'est-ce que la trahison peut bien faire là?
CABOCHE. Mais rien de bon, sire.
LE ROI. Si elle ne fait non plus rien de mal, la trahi-son et vous pouvez partir en paix ensemble.
JACQUIXETTE. Je conjure Votre Majesté de lire cette lettre :
notre curé la suspecte; c'est de la trahison, a-t-il dit.
LE ROI, tendant la lettre à Biron. Lis-la, Biron. (A Jacquinctte.)
De qui la tiens-tu?
JACQUINETTE. De Caboche. (Biron déchire la lettre.)
LE ROI. Eh bien! qu'est-ce qui vous prend? pourquoi
la déchirer?
BIRON. Une niaiserie, mon suzerain, une niaiserie!
Votre Majesté n'a rien à craindre.
LONGUEVILLE. Cette lettre lui a causé une vive émo--
tion, il faut que nous la lisions.
DUMAINE, rassemblant les morceaux de la lettre. C'est l'écriture
de Biron et voici sa signature.
BIRON, à Caboche. Ah! satané butor! tu es né pour ma
honte. (Au roi.) Coupable, monseigneur, coupable; j'avoue,
j'avoue.
LE ROI. Quoi?
BIRON. Qu'à vous autres trois fous il manquait un fou
pour faire la partie carrée. Lui, lui, et vous, oui vous,
mon suzerain, et moi, nous sommes des larrons d'amour
et nous méritons la mort. Oh! congédiez ces auditeurs
et je vous en dirai davantage.
DUMAINE. A présent nous sommes en nombre pair.
BIRON. C'est vrai, c'est vrai, nous voilà quatre, (A CABOCHE
et à Jacquinette.) Ces tourtereaux nous feront-ils le plaisir
de s'envoler?
LE ROI. Allons, mes amis, allez-vous-en.
CABOCHE. Partons, les braves gens, et que les traîtres
restent ! (Il sort avec Jacquinette.)
BIRON. Chers seigneurs, chers amoureux, embrassons--
nous. Nous sommes aussi constants que la chair et le ' sang peuvent l'être. La mer flue et reflue, le ciel montre
sa face, le jeune sang n'obéit pas à un vieux décret,
nous ne pouvons pas nous insurger contre la cause pour
laquelle nous sommes nés, et voilà pourquoi de toute
manière il fallait que nous fussions parjures.
LE ROI. Quoi ! ces lignes déchirées contenaient l'aveu
d'un tien amour?
BIRON. Vous le demandez! Qui peut voir la céleste
Rosalinde sans que, pareil à l'Indien sauvage et gros-sier qui voit s'entr'ouvrir l'orient magnifique, il incline la tète et, aveuglé par trop de lumière, baise le sol bas d'un cœur dévot? Quel œil d'aigle intrépide ose regarder le ciel de son front, sans être ébloui par sa majesté?
LE ROI. Quel fanatisme, quelle furie t'inspire en ce moment? Celle que j'aime, sa maîtresse, est une lune gracieuse; la tienne, une des étoiles de sa suite, dont la lueur s'aperçoit à peine.
BIRON. Alors mes yeux ne sont pas des yeux et je ne suis pas Biron. Oh! sans ma bien-aimée le jour se chan-gerait en nuit. La fine fleur de toutes les couleurs sou-verainement belles se rencontre comme pour une fète sur ses belles joues, où leurs diverses gloires s'assem-blent en un triomphe unique. A moi les teintes de toutes les palettes brillantes!... Fi! rhétorique fardée! Oh! elle n'en a pas besoin; les éloges du vendeur sont bons pour les choses de vente, mais elle, elle passe tout éloge, et l'éloge qui reste court n'est que calomnie. Un ermite tout ridé, chargé de cent hivers, en dépose-rait cinquante à regarder ses yeux; sa beauté rend la fraîcheur à la vieillesse qui semble renaître, et redonne il la béquille la jeunesse du berceau. Oh! elle est le soleil qui fait luire toute chose!
LE ROI. Par le ciel, ta belle est noire comme l'ébène.
BIRON. Est-ce que l'ébène lui ressemble? 0 bois divin! Line femme de ce bois serait la félicité. Oh! qui peut faire prêter serment? Où y a-t-il une bible pour que je jure que la beauté n'est pas belle si elle ne se modèle pas sur ses yeux? Nul visage n'est beau s'il n'est tout aussi noir que le sien.
LE ROI. 0 paradoxe! Le noir est la livrée de l'enfer, la couleur des cachots et l'uniforme de la nuit, tandis que le cimier de la beauté est la lumière des cieux.
BIRON. Les démons pour mieux tenter se déguisent en anges de lumière. Oh! si le visage de ma maîtresse s'est voilé de noir, c'est qu'il a pris le deuil, voyant le fard et les cheveux d'emprunt séduire les extravagants par leur aspect mensonger. Aussi est-elle née pour rendre :12 PAGES CHOISIES bE SHAKESL'EAKH le noir beau. Son visage change la mode de nos jours ; voici que le sang naturel passe maintenant pour pein-ture et que le rouge, afin d'éviter la critique, se teint en noir, à son image.
DUMAINE. C'est pour lui ressembler que les ramoneurs sont noirs.
LONGUEVILLE. Et c'est depuis elle que les charbonniers passent pour éclatants.
LE ROI. Et que les Éthiopiennes font parade de leur belle mine.
DUMAINE. Plus besoin de chandelles dans le noir, car le noir est lumière.
BIRON. Jamais vos maîtresses n'oseraient sortir un jour de pluie, de peur que l'eau ne lave leurs cou-leurs.
LE ROI. La vôtre ferait bien de sortir ce jour-là, car, monsieur, à parler franc, je me fais fort de trouver un visage plus clair qui ne s'est pas lavé aujourd'hui.
BIRON. Je prouverai qu'elle est belle, quand je devrais parler jusqu'au jugement dernier.
LE ROI. Ce jour-là nul diable ne t'épouvantera autant qu'elle.
DUMAINE. Jamais homme ne mit si grand prix à si vilaine étoffe.
LONGUEVILLE, montrant son soulier. Tiens, voici ta belle; en voyant mon pied, tu vois son visage.
BIRON. Oh ! si les rues étaient pavées de tes yeux, ce serait un marcher trop dur pour ses pieds délicats.
LE ROI. Mais laissons cela. Ne sommes-nous pas tous amoureux?
BIRON. Rien n'est plus certain, et partant nous sommes tous parjures.
LE ROI. Alors assez de quolibets, et, mon cher Biron, prouve-nous que notre amour est légitime et notre foi inviolée.
DUMAINE. Oui bien, c'est cela; un peu de dorure sur le péché.
LONGUEVILLE. Oh! une autorité qui couvre notre con-duite; un subterfuge, une bonne équivoque pour duper le diable.
DUMAINE. Un baume pour le parjure.
BIRON. Oh! rien n'est si nécessaire... Écoutez-moi bien, chevaliers de l'amour. Considérez ce que vous avez d'abord juré : de jeûner, d'étudier et de ne voir aucune femme : trahison manifeste contre la royauté de la jeunesse. Dites, pouvez-vous jeûner? Vos estomacs sont trop jeunes et l'abstinence engendre des maladies... Et nous avons fait vœu d'étudier, messeigneurs, et en faisant ce vœu nous avons abjuré nos vrais livres. Car quand est-ce que vous, mon suzerain, et vous, et vous, vous auriez trouvé dans la morne méditation ces vers de feu dont vous ont enrichis les yeux inspirateurs qui vous ont appris ce qu'était la beauté? Les autres sciences plus lentes se cantonnent dans le cerveau et ne trouvant que des esprits stériles pour les cultiver, c'est à peine si elles donnent une récolte après un pénible labeur; mais l'amour, appris d'abord dans les yeux d'une dame, ne vit pas emmuré solitaire dans la cervelle; il est prompt comme les éléments; il court aussi vite que la pensée dans toutes les facultés et donne à chacune d'elles une faculté double, qui les élève bien au-dessus de leur fonction et de leur office naturel. Il aiguise la vision de l'œil ; les yeux de l'amoureux éblouissent l'aigle; l'oreille de l'amoureux entend le plus léger son, où l'oreille soupçonneuse du voleur ne perçoit rien... Il est subtil comme le sphinx, suave et mélodieux comme le luth du brillant Apollon ayant pour cordes les che-veux du dieu; et quand l'amour parle, sa voix rend tous les Célestes ivres d'harmonie. Jamais poète n'osa tou-cher la plume avant que son encre fût trempée des larmes de l'amour : et alors ses vers sont capables de ravir les plus sauvages oreilles et de planter dans le cœur des tyrans la douce humilité. C'est des yeux de la femme que je tire cette doctrine; ils étincellent toujours du vrai feu prométhéen; ils sont les livres, les arts, les académies qui révèlent, qui renferment, qui instruisent tout l'univers; sans eux nul au monde ne peut exceller en rien. Vous fûtes donc des fous d'abjurer la femme; en tenant ce serment vous seriez plus fous encore. Au nom de la sagesse, mot cher à tous les hommes; ou au nom de l'amour à qui tous les hommes sont chers; ou au nom des hommes, créateurs des femmes ; ou au nom des femmes par qui les hommes sont hommes, perdons nos vœux pour nous retrouver nous-mêmes, sans quoi nous nous perdons nous-mêmes pour tenir nos vœux. C'est acte pie de se parjurer en ce cas ; car la charité aussi est inscrite dans la loi, et qui peut séparer l'amour de la charité?
LE ROI. Saint Cupidon nous soit en aide! Soldats, en avant
BIRON. Haut les étendards! et marchons contre elles, messeigneurs....
PROCLAMÉ ROI PAR LES BOURGEOIS DE LONDRES C'est vers la fin de l'affreuse guerre des Deux Roses, en 1483. Le roi Édouard IV vient de mourir, laissant la tutèle de ses enfants à son frère Richard, duc de Gloucester. Déjà souillé de crimes abominables, Richard, devenu protecteur du royaume, ne doit reculer devant rien pour atteindre au trône. Mais son hypocrisie égale sa cruauté. Il a su jusqu'ici rejeter sur d'autres ses propres forfaits. Or voici qu'il a combiné avec le duc de Buc-kingham une sorte de comédie où il jouera devant les pieux bourgeois de Londres le rôle de saint homme sans ambition et semblera se laisser imposer de'force la couronne. (La scène se passè dans la cour du château de Baynard, à Londres. Gloucester entre par une porte, Buckingham par une autre.)
GLOUCESTER. Eh bien! eh bien ! que disent les bour-geois?
BUCKINGHAM. Ma foi, par la sainte mère de notre Sei-gneur, les bourgeois restent cois et ne soufflent mot.
GLOUCESTER. Avez-vous touché la bâtardise des enfants d'Édouard ?
BUCKINGHAM. Oui; j'ai rappelé son engagement avec Lady Lucy et son autre mariage en France par procu-ration ; sa propre bâtardise, comme quoi il fut conçu--
1. Les deux jeunes princes, ses neveux, que Richard fera bientôt assassiner dans la tour de Londres. quand votre père était en France, et comme quoi il no ressemblait en rien au duc1 ; en même temps j'ai fait res-sortir que vos traits étaient l'image frappante de votre père, que vous rappelez à la fois par votre figure et par la noblesse de votre esprit; j'ai exposé toutes vos vic-toires en Écosse, votre discipline dans la guerre, votre sagesse dans la paix, votre libéralité, votre vertu, votre belle humilité En un mot, rien de ce qui pouvait servir vos desseins n'a été omis ni traité négligemment dans mon discours ; et quand ma harangue a pris fin, j'ai invité ceux qui aimaient le bien de leur pays à crier : « Dieu sauve Richard, légitime roi d'Angleterre ! »
GLOUCESTER. Ah! Et l'ont-ils fait?
BUCKINGHAM. Non, que Dieu me pardonne, ils n'ont pas dit un mot; mais, pareils à des statues muettes ou à des pierres animées, ils se sont regardés fixement, pâles comme des morts. Voyant cela, je leur en ai fait reproche et j'ai demandé au maire ce que signifiait ce silence obstiné. Il m'a répondu que le peuple n'était pas habitué à s'entendre haranguer par d'autres que par le greffier. Alors. celui-ci a été chargé de répéter mon discours.. « Ainsi dit le duc, ainsi a conclu le duc », répétait-il, mais sans ajouter de lui-même un mot d'approbation, Quand il eut fini, quelques gens de ma suite, au fond de la salle, ont jeté leurs bonnets en l'air et une dizaine de voix ont crié : « Dieu sauve le roi Richard! » Alors j'ai pris avantage de ces cris : « Merci, chers concitoyens et amis, ai-je dit, ces applaudissements, ces cris de joie unanimes prouvent votre sagesse et votre amour pour Richard. » Puis, là-dessus, j'ai rompu et m'en suis allé.
GLOUCESTER. Ils n'ont donc pas plus de langue que des souches! Ils n'ônt pas voulu parler?
BUCRINGHAM. Ma foi, non, monseigneur.
GLOUCESTER. Alors le maire et ses confrères ne vien-dront pas?
1. On voit que Richard n'hésite pas à faire suspecter la vertu de sa propre mère, la duchesse d'York.
BUCKINGHAM. Le maire est ici, à deux pas. Feignez quelque crainte. Ne vous laissez haranguer qu'après de vives instances, et ayez soin d'avoir un livre de prières à la main et de paraître entre deux hommes d'église, mon bon seigneur; car sur ce motif-là j'entonnerai de pieuses litanies. Et ne vous laissez pas aisément gagner, à notre requête; jouez le rôle de la jeune fille : répondez toujours non, et prenez.
GLOUCESTER. Je rentre, et, si tu plaides aussi bien pour leur compte que je saurai te dire non pour le mien, nul doute que nous ne conduisions l'affaire à bonne fin..
BUCKINGHAM. Vite, vite, montez sur la terrasse. Voici le lord maire qui frappe. (Gloucester sort.)
(Entrent le lord maire, les échevins et les bourgeois.) Soyez le bien-venu, monseigneur. Je fais antichambre ici. Je crois que le duc ne veut pas qu'on lui parle. (Arrive Sir William Catesby sortant du château.) Voici venir son serviteur... Eh bien! Catesby, que dit-il?
CATESBY. Monseigneur, il supplie Votre Grâce de revenir demain ou après demain. Il est enfermé avec deux révérends pères, et saintement absorbé dans la médita-tion. Il désire qu'aucune affaire de ce monde ne le tire de ses pieux exercices.
BUCKINGHAM. Retourne, mon bon Catesby, auprès de ton maître; dis-lui que moi-même, le maire et les bour-, geois, nous sommes venus conférer avec Sa Grâce sur de graves sujets et des affaires de haute importance qui n'intéressent rien moins que notre bien à tous.
CATESBY. Je vais lui répéter vos paroles, monseigneur, (11 sort.)
BUCKINGHAM, au lord maire. Ah! ah! monseigneur, ce prince-là n'est pas un Édouard ! Il n'est pas à se bercer sur une couche voluptueuse, il est à genoux, dans la méditation; pas à dormir pour engraisser son corps indolent, mais à prier pour enrichir son âme vigilànte. Heureuse l'Angleterre, si ce vertueux prince voulait bien en assumer la souveraineté! Mais, vrai, j'ai peur que nous ne puissions jamais le décider à cela.
LE MAIRE. Vraiment! à Dieu ne plaise que Sa Grâce nous dise non!
BUCKINGHAM. J'en ai peur. (Catesby rentre.) Eh bien ! Catesby, que dit votre maître?
CATESBY. Monseigneur, il se demande à quelle fin vous avez rassemblé cette foule de citoyens pour venir lui parler, sans que Sa Grâce en ait été avertie d'avance. Monseigneur, il craint que vous ne lui veuillez rien de bon.
BUCKINGHAM. Je suis fâché que mon noble cousin me suspecte de ne lui vouloir rien de bon. Par le ciel! je viens à lui en tout amour; retournez donc encore une fois près de Sa Grâce pour le lui dire. (Catesby sort.) Quand ces saints hommes tout pleins de dévote piété sont il leur chapelet, il est. difficile de les en arracher, tant leur fervente contemplation a de douceur.
(Gloucester paraît sur une galerie c)cvec. entre deux évêi|ues. Catcshy rentre dans la salle du bas.)
LE MAIRE. Regardez! le voilà là-haut entre deux ecclé-siastiques !
BUCKINGHAM. Deux piliers de vertu pour un prince chrétien, qui le préserveront des chutes de la vanité! Et voyez donc, un livre de prières dans sa main! Vrais ornements auxquels on reconnaît un saint homme! (A Gloucester.) Fameux Plantagenet, très gracieux prince, prète une oreille favorable à notre requète, et pardonne-nous d'interrompre tes dévotions et tes chrétiennes fer-veurs.
GLOUCESTER. Monseigneur, il n'est pas besoin d'une telle excuse. C'est moi plutôt qui vous conjure de me pardonner si. tout entier au service de mon Dieu, je fais attendre les amis qui me font visite... Mais laissons cela. Quel est le bon plaisir de Votre Grâce?
BUCKINGHAM. Une chose qui, je l'espère, est aussi le bon plaisir de Dieu là-haut, et de tous les hommes de bien de cette île sans chef.
GLOUCESTER. Je soupçonne que j'ai commis quelque offense qui semble répréhensible aux yeux de la cité, et que vous venez me reprocher mon erreur.
BUCKINGIIAM. VOUS l'avez dit, monseigneur. Dieu veuille qu'il plaise à Votre Grâce d'accorder à nos supplications la réparation de cette faute.
GLOUCESTER. A quoi me servirait, sans cela, de respirer sur une terre chrétienne?
BUCKINGJLUI. Sachez donc que votre faute est de rési-gner le siège suprême, le trône de majesté, le sceptre de vos ancêtres, la situation due à votre fortune et à votre naissance, la gloire héréditaire de votre royale maison, au profit du vil rejeton d'une tige souillée. Pendant que vous vous bercez de pensées de douceur, dont nous venons vous réveiller ici pour le bien de notre pays, cette noble île déplore ses membres mutilés, son visage dévisagé par les stigmates de l'infamie, sa tige royale greffée d'ignobles plantes, et elle-même presque poussée de l'épaule dans le gouffre dévorant de l'aveugle oubli et du sombre anéantissement. C'est pour la sauver que nous sollicitons de tout notre cœur votre gracieuse per-sonne d'assumer la charge et le gouvernement royal de ce pays qui est vôtre; non pas comme protecteur, inten-dant, gérant ou agent subalterne pour le compte d'un autre, mais comme héritier légitime, par la vertu d'un sang qui vous fut transmis de génération en génération, par les droits de la naissance qui font de cet empire votre bien. C'est pour cela que, de concert avec ces citoyens, vos très respectueux et très fidèles amis, et à leur véhémente instigation, je viens dans une si juste cause implorer Votre Grâce.
GLOUCESTER. Je ne sais ce qui convient le mieux à mon rang ou à votre condition, que je me retire en silence ou que je vous réplique par des reproches amers. Si je ne réponds pas, vous pourriez croire peut-ètre que c'est l'ambition qui me lie la langue et que ce silence est consentement à porter le joug doré de la souveraineté, que vous voudriez follement m'imposer ici. Si je vous reproche votre requête, relevée de tant d'affection dévouée pour moi, voilà que, d'un autre côté, je rebute mes amis. Donc pour parler en évitant le premier écueil et pour ne pas tomber en parlant dans le second, voici définitivement ma réponse : Votre amour mérite mes remercîments, mais mon mérite sans valeur se refuse à votre requète. D'abord, quand tous les obstacles seraient aplanis, et quand j'aurais devant moi un chemin tout nivelé vers la couronne, quand elle m'échoirait à point par droit de naissance, pourtant telle est ma pauvreté d'esprit, si énormes et si nombreux sont mes défauts, que j'aimerais mieux me dérober à ma grandeur, n'étant qu'une barque impuissante à tenir la haute mer, que de convoiter la grandeur pour me cacher en elle et pour m'étouffer dans les vapeurs de ma gloire... Mais, Dieu merci, on n'a pas besoin de moi. et c'est à moi que bien des choses feraient besoin pour vous aider, si le besoin de moi existait. L'arbre royal nous a laissé un fruit royal qui, mûri par les heures furtives, deviendra digne du siège de majesté et nous rendra, n'en doutons pas, heureux par son règne. Je lui défère ce que vous vou-driez me déférer, et qui lui revient du droit de son heu-reuse étoile; Dieu me préserve de le lui extorquer! BUCKINGHAM. Monseigneur, voilà qui témoigne de la conscience de Votre Grâce, mais ces scrupules sont fri-voles et excessifs, toutes circonstances bien considérées. Vous dites qu'Édouard 1 est le fils de votre frère ; nous en convenons, mais point par sa femme légitime, car votre frère s'était déjà engagé avec Lady Lucy (votre mère vit encore pour témoigner de ce vœu) et ensuite il fut fiancé par procuration à Bonne, sœur du roi de France2. Ces deux femmes écartées, vint une pauvre solliciteuse, une mère accablée-d'enfants et de soucis, beauté sur le retour, veuve dans la détresse, qui, dans l'après-midi de ses charmes, conquit et fixa l'œil libertin du roi, et le fit tomber du haut essor où planaient toutes ses pensées dans un honteux abaissement et une infâme bigamie 3. 1. L'aîné des fils du feu roi Édouard IV.