Autre diminutif de Henri
2. Falstaff parodie ingénument, croyant imiter le beau lan-gage de la cour, les affectations de l'euphuisme, dont une des plus ridicules manies consistait à tirer force comparaisons et sen-tences d'une histoire naturelle de fantaisie. l'âme... Et pourtant il est un homme vertueux que j'ai souvent remarqué en ta compagnie, mais je ne sais pas son nom.
LE PRINCE. Quelle espèce d'homme, s'il plaît à Votre Majesté?
FALSTAFF. Un bel homme, de forte prestance, ma foi, et corpulent, l'air enjoué, l'œil agréable, le port très noble; il me paraît avoir dans les cinquante ans, ou même, mon Dieu! incliner vers la soixantaine... Et maintenant je me rappelle, il se nomme Falstaff; si cet homme a une conduite dissolue, il me trompe bien; car, Harry, je lis la vertu sur son visage. Si donc on peut reconnaître l'arbre à son fruit, comme le fruit à l'arbre, eh bien! je le dis avec assurance, il y a de la vertu dans ce Falstaff; garde celui-là, bannis les autres... Et, dis-moi maintenant, méchant vaurien, où as-tu passé tout ce mois-ci?
LE PRINCE. Tu t'imagines parler en roi? Prends ma place et je vais faire mon père.
FALSTAFF. Me déposer? Si tu joues ton rôle moitié si gravement, si majestueusement, en parole et en pensée, je veux bien ètre pendu par les pieds comme un lape-reau ou un lièvre chez un marchand de gibier !
LE PRINCE. Allons, me voilà assis.
FALSTAFF. Et moi, me voici debout... (Aux assistants.) Jugez, mes maîtres.
LE PRINCE. Eh bien! Harry, d'où venez-vous?
FALSTAFF. D'Eastcheap, mon noble seigneur.
LE PRINCE. Les plaintes qu'on me fait- de toi sont' graves.
FALSTAFF. Ventrebleu! monseigneur, elles sont faus-ses... Attends un peu, je vais t'en donner du jeune prince !
LE PRINCE. Tu jures , jeune libertin? A l'avenir ne reparais plus devant mes yeux. Tu es emporté violem-ment hors des voies de la grâce ; il y a un diable qui te hante sous la forme d'un vieux gros homme ; un homme-tonneau est ton compagnon. Pourquoi fais-tu ta société de ce baril d'humeurs peccantes, de cette huche d'im-mondices, de ce paquet gonflé d'hydropisie, de cette énorme outre de xérès, de ce sac bourré de tripes, de ce bœuf de Manningtree1 rôti avec la farce dans le ventre, de ce Révérend Père le Vice, de cette iniquité grison-nante, de cette vénérable canaille, de cette folie sur le retour? A quoi est-il bon qu'à déguster le xérès et à le boire? A quoi est-il propre qu'à découper proprement un chapon et à le manger? En quoi est-il expert, sinon en ruse? En quoi est-il rusé, sinon en scélératesse? En quoi est-il scélérat, sinon en tout? En quoi est-il ver-tueux, sinon en rien?
FALSTAFF. Je voudrais que Votre Majesté me permit de la suivre; de qui parle Votre Majesté?
LE PRINCE. De ce scélérat, de cet abominable corrup-teur de la jeunesse, de Falstaff, le vieux Satan à barbe blanche.'
FALSTAFF. Monseigneur, je connais l'homme.
LE PRINCE. Je sais que tu le connais.
FALSTAFF. Mais dire que je connais plus de mal de lui que de moi-même, ce serait dire plus que je n'en sais. Qu'il est vieux (et il n'en est que plus à plaindre) ses che-veux. blancs en témoignent; mais qu'il soit (sauf votre respect) une crapule, je le nie absolument. Si le xérès sucré est un vice, Dieu pardonne aux méchants ! Si c'est un péché d'être vieux et d'humeur joyeuse, alors plus d'un vieux cabaretier de ma connaissance est damné ; si être gros, c'est mériter la haine, alors les vaches maigres de Pharaon méritent l'amour. Non, mon bon seigneur, bannissez Peto, bannissez Bardolphe, bannissez Poins ; mais quant à l'aimable Jack Falstaff, au bon Jack Falstaff, à l'honnête Jack Falstaff, au vaillant Jack Falstaff, et d'autant plus vaillant qu'il est, comme vous l'avez dit, le vieux Jack Falstaff, ne le bannissez pas de la société de votre Harry ; ne le bannissez pas de la société
1, On faisait rôtir un bœuf entier à la. foire de Manningtree, dans le comté d'Essex, renommé pour la grosseur de ses bœufs. de votre Harry; bannir le dodu Jack? autant bannir le monde entier.
LE PRINCE. Je le veux, je le ferai. (On frappe à la. porte. L'hôtesse, le garçon et Bardolphe sortent. Bardolphe rentre aussitôt en courant.)
BARDOLPHE. Oh! monseigneur, monseigneur! le shérif, avec le plus énorme des guets, est à la porte.
FALSTAFF. Paix, maroufle!... Finissons la pièce; j'ai beaucoup à dire en faveur de ce Falstaff. (L'hôtesse rentre précipitamment. )
L'HOTESSE, effarée. 0 Jésus! Monseigneur, monseigneur !
LE PRINCE. Oh! la, la! le diable est déchaîné... Qu'y a-t-il?
L'HÔTESSE. Le shérif et tout le guet sont à la porte; ils viennent fouiller la maison. Dois-je les laisser entrer? (Le prince fait signe que oui.)
FALSTAFF, inquiet. Entends-tu? Ne prends pas une bonne pièce d'or pour une pièce fausse. Tu es foncièrement fou sans en avoir l'air.
LE PRINCE. Et toi, tu es naturellement poltron... sans en avoir l'instinct.
FALSTAFF. Je refuse d'admettre votre major; si vous, vous refusez d'admettre le shérif, bon! sinon, qu'il entre! Si je ne fais pas aussi bonne figure qu'un autre sur la charrette, la pesté soit de mon éducation ! J'espère que la hart m'étranglera aussi vite qu'un autre.
LE PRINCE. Va te cacher derrière la tapisserie... Que les autres prennent l'escalier... Et maintenant, mes maîtres, en avant l'air honnête et la conscience pure!
FALSTAFF. J'ai eu l'un et l'autre, mais leur temps est passé; c'est pourquoi je vais me cacher. (Falstaff passe der-rière une tapisserie au fond de la salle ; les autres s'esquivent précipi-tamment; le prince reste seul avec Poins.)
LE PRINCE, à l'hôtesse. Fais entrer le shérif. (L'hôtesse sort. Entrent le shérif et un voiturier.) Eh bien ! Monsieur le shérif, qu'est-ce que vous me voulez?
LE SHÉRIF. Veuillez d'abord me pardonner, monsei-gneur. La clameur publique a poursuivi certains indi-vidus jusque dans cette maison.
LE PRINCE. Quels individus?
LE SHÉRIF. L'un d'eux est bien connu, mon gracieux seigneur, un homme gros et gras.
LE VOITURIER. Gras comme du béurre.
LE PRINCE. Cet homme, je vous l'assure, n'est pas ici, car je l'ai en ce moment chargé d'une commission. Du reste, shérif, je t'engage ma parole que demain, à l'heure du dîner, je te l'enverrai pour répondre, à toi ou à tout autre, de quoi que ce soit dont il est accusé ; et là-dessus, laissez-moi vous prier de quitter cette maison.
LE SHÉRIF. C'est ce que je vais faire, monseigneur... Il y a deux honnêtes gens qui ont dans ce vol perdu trois cents marcs.
LE PRINCE. C'est possible; s'il a volé ces hommes, il en répondra; et là-desstls, adieu.
LE SHÉRIF. Bonne nuit, mon noble seigneur.
LE PRINCE. Je crois que c'est bon matin qu'il faudrait dire, n'est-ce pas?
LE SHÉRIF. C'est vrai, monseigneur, je crois qu'il est bien deux heures. (Le shérif et le voiturier sortent.)
LE PRINCE, à Poins. Cette huileuse canaille est aussi connue que la cathédrale de Saint-Paul ; va, fais-le venir.
POINS, soulevant la tapisserie. Falstaff!... Complètement endormi derrière la tapisserie et ronflant comme un cheval !
LE PRINCE. Écoute, quelle peine il a à tirer son souffle! Fouille ses poches. (Poins fouille Falstaff.) Qu'as-tu trouvé?
POINS. Rien que des papiers, Monseigneur.
LE PRINCE. Voyons ce que c'est; lis-les.
POINS, lisant.
Item, un chapon, 2 livres 12 sols ;
Item, sauce, 8 sols ;
Item, xérès, deux gallons, 6 livres dG sols;
Item, anchois, et xérès après le dîner, 2 livres 14 sols;
Item, pain, 1 sol.
LE PRINCE. 0 monstrueux! rien qu'un soude pain pour cette intolérable quantité de xérès! Garde bien les le8 PAGES CHOISIES DE SHAKESPEARE autres papiers, nous les lirons plus à loisir; laissons-le dormir jusqu'au jour. J'irai à la cour dans la matinée. Nous devons tous partir pour la guerre et tu y auras un poste honorable. Je procurerai à ce gros coquin une charge dans l'infanterie, et je suis sûr qu'une marche i de cent toises sera sa mort. L'argent sera remboursé avec usure. Viens me rejoindre de bon matin; et là-dessus, bonjour, Poins.
POINS. Bonjour, mon bon seigneur. (ils sortent.) ^