LA VEILLÉE D'AGINCOURT
(HENRI v) Le prince Henri, le compagnon de Falstaff, est devenu le roi Henri V. Il s'est révélé grand roi et grand capitaine. Après une campagne victorieuse en France, il se trouve avec une troupe infime en face d'une puissante armée française. C'est la veille de la bataille d'Agincourt. Demeuré aussi ennemi du cérémonial que dans sa jeunesse, il passera la nuit d'angoisse déguisé en simple soldat, soit à s'entretenir avec ses pensées, soit à causer avec divers officiers ou soldats de son armée.
LE PROLOGUE. Maintenant figurez-vous cette heure où les furtifs murmures et les ténèbres aveugles emplissent le vaste vaisseau de l'univers. D'un camp à l'autre, à travers le sein noir de la nuit, le bourdonnement de chaque armée se fait si bas que les sentinelles immobiles perçoi-vent presque le mot de passe secret que se chuchotent les sentinelles ennemies. Le feu de bivouac répond au feu, et à cette flamme pâle chaque troupe voit la face ombrée de l'autre. Le destrier défie le destrier, perçant de ses hennissements sonores et provocants l'oreille assoupie de la nuit. Dans les tentes les armuriers qui achèvent d'armer les chevaliers et dont les marteaux actifs rivent sur eux les cuirasses, donnent par ce redou-table cliquetis avis des préparatifs qui se font. Les coqs des villages chantent, les horloges tintent et annoncent la troisième heure du matin engourdi. Fiers de leur nombre et l'âme assurée, les Français, trop présom-ptueux et trop livrés à la joie, jouent aux dés les Anglais dont ils font bon marché et gourmandent cette nuit per-cluse et traînante qui, comme une noire et affreuse sor-cière, s'en va d'un pas si boiteux et si lent. Les pauvres Anglais condamnés, victimes dévouées à la mort, restent patiemment assis près de leurs feux vigilants, à ruminer les dangers du matin qui s'approche, et leurs gestes tristes enveloppant des joues décharnées et des tuniques usées par la guerre, les offrent aux regards de la lune pareils à autant d'horribles spectres. Oh ! si maintenant vous voyez le royal capitaine de cette bande ruinée allant de poste en poste, de tente en tente, écriez-vous : Louange et gloire sur sa tête ! car il parcourt les rangs et visite toute son armée, donne à chaque soldat le bonjour avec un sourire modeste et les appelle tous : frères, amis, -compatriotes. Sur son royal visage rien ne laisse sup-poser quelle redoutable armée l'enserre ; il n'a pas sacrifié la plus petite parcelle du rose de ses joues à cette épui-sante nuit toute de veille; il a le teint dispos, et la fatigue vaincue disparaît sous un air de joie et de douce majesté ; aussi, à son aspect, chacun des pauvres diables, jusque-là pâle et languissant, cueille le courage sur sa face; son œil généreux fait à tous largesse universelle, comme le soleil, et fond la crainte glacée. Nobles et petites gens, contemplez tous, malgré . l'indignité de notre talent, cette faible esquisse d'Henri au cours de là nuit. Puis le tableau devra changer subitement pour le champ de bataille, où hélas ! nous honorerons' bien mal, avec quatre ou cinq mauvais fleurets ébréchés, gauchement, entre-choqués dans une bagarre ridicule, le nom d'Agincourt. Pourtant asseyez-vous et regardez ; imaginez la vérité d'après cette pauvre image. (Le Prologue sort.")
LA VEILLÉE D'AGINCOURT 13f
(Lo camp anglais à Agincourt, la nuit. Entrent le roi Henri et le duc do Gloucester, son frère.)
LE ROI. Gloucester, c'est vrai que nous sommes en grand danger; d'autant plus grand donc doit ètre notre courage. (Entre le duc de Bedford, frère du roi.) Bonjour, mon frère Bedford... Dieu tout-puissant! il y a je ne sais quelle essence de bien au cœur des choses mau-vaises, pour peu que l'on prenne la peine de l'y voir et de l'en exprimer. Ainsi nos mauvais voisins nous font lever de bonne heure, ce qui est à la fois excellent pour la santé et d'une bonne économie. En outre ils nous sont des consciences extérieures et des prédicateurs qui nous admonestent tous tant que nous sommes de nous équiper décemment pour notre fin. C'est ainsi qu'on peut tirer le miel de l'ivraie et une morale du diable lui-même. (Entre Sir Thomas Erpingham, officier du roi.) Bonjour, mon vieux Sir Thomas Erpingham. Un bon oreiller moelleux pour cette bonne tête blanche vaudrait mieux qu'une dure motte de la terre de France.
ERPINGHAM. Mais non, mon suzerain; ce dernier lit me plaît mieux puisque je puis dire : Cette nuit je suis couché comme un roi.
LE ROI. Il est bon pour les hommes d'aimer leur peine présente parce qu'ils la voient éprouver à d'autres. Cela soulage l'âme, et une fois que l'esprit est ranimé, on peut être sûr que les organes, fussent-ils inertes et morts, briseront la tombe du sommeil et se remettront en mouvement, ayant fait peau neuve, avec l'agilité de la jeunesse... Prête-moi ton manteau, Sir Thomas... Mes deux frères, portez mes compliments aux princes qui sont dans notre camp; souhaitez-leur le bonjour de ma part et les priez de venir tous dans quelques instants me rejoindre dans mon pavillon.
GLOUCESTER. Nous y allons, monseigneur. (Gloucester et Bodford sortent.)
ERPINGHAM. Resterai-je avec Votre Majesté?
LE ROI. Non, mon bon chevalier; va avec mes frères trouver les seigneurs d'Angleterre : j'ai besoin de m'en--
tretenir un peu avec ma conscience, et pour cela je ne
voudrais pas d'autre compagnie.
ERPINGHAM., Le Dieu du ciel te bénisse, noble Henri!
(Erpingham sort.)
LE ROI. Grand merci, vieux cœur! tes paroles réchauf--
fent. (Le roi s'enveloppe dans le manteau d'Erpingham qui lui fa)t un
déguisement. Entre Pistolet '.)
PISTOLET. Qui va là?
LE ROI. Ami.
PISTOLET. Éclaire ma pensée. As-tu rang d'officier?
Ou n'es-tu rien qu'un simple et vulgaire troupier?
LE ROI. Je suis sergent d'une compagnie.
PISTOLET. Brandis-tu, fantassin, la redoutable pique?
LE ROI. Précisément. Et vous, qui êtes-vous?
PISTOLET. Un aussi bon gentilhomme que l'empereur.
. LE ROI. Alors vous valez mieux que le roi.
PISTOLET. Le roi est un fier coq, un cœur d'or; c'est
un fameux luron, nourrisson de la gloire ; il est de bonne
race et vaillant du poignet. Je baise son soulier crotté
et de toutes les fibres de mon cœur j'aime cet aimable
diable-à-quatre... Quel est ton nom?
LE ROI. Henri Leroi.
PISTOLET. Leroi? un nom de la Cornouaille. Es-tu l'un
des enfants de ce pays perdu?
LE ROI. Non, je suis Gallois..
PISTOLET. Connais-tu Fluellen?
LE ROI. Oui.
PISTOLET. Dis-lui que je lui casserai son poireau sur la
caboche, le jour de la Saint-David 2.
LE ROI. Prenez garde de ne pas porter ce jour-là votre
dague au chapeau, de peur qu'il ne vous, la casse sur
votre caboche, à vous.
PISTOLET. Es-tu son ami?
1. Ce Pistolet est un des comiques du drame*. Poltron et van--
tard, il est encore remarquable par ses citations emphatiques
de bribes de mauvais vers.
2. Le poireau est l'emblème national, et saint David le patron
des Gallois, - ... LE ROI. Oui, et même son parent.
PISTOLET. Va te faire pendre alors !
LE ROI. Merci. Dieu vous assiste!
PISTOLET. Pistolet est le nom qu'on me donne. (il sort.)
LE ROI. Il convient fort à votre ardeur martiale. (Entrent (le côtés différents Fluellen et Gower sans voir le roi.)
GOWER, appelant. Capitaine Fluellen !
FLUELLEN1. Là! au nom de Chésu Christ, parlez plus bas. C'est l'apomination des apominations quand les anciennes lois et les vrais prérogatifs de la guerre ne sont plus observés. Si vous prenez seulement la peine d'examiner les guerres de Pompée le Grand, vous verrez, je vous le garantis, qu'il n'y avait ni papillage ni papotage au camp de Pompée; vous verrez, je vous le garantis, qu'on y entendait autrement les cérémonies de la guerre, et les brécautions et les règles de la guerre, et la cravité et la sévérité de la guerre.
GOWER. Ah bien! l'ennemi fait assez de bruit; vous l'avez entendu toute la nuit.
FLUELLEN. Si l'ennemi est un âne et un sot et une pie pavarde, est-ce une raison, dites-moi, pour que nous aussi, écoutez-moi, nous soyons des ânes, des sots et des pies pavardes? Voyons, en votre âme et conscience?
GOWER. Je parlerai plus bas.
FLUELLEN. Je vous en prie et vous en conchure.(iis sortent.)
LE ROI. Il a beau habiller ses idées à la vieille mode, il y a beaucoup de prudence et de valeur chez ce Gal-lois-là. (Entrent trois soldats John Bâtes, Alexandre Court et Michel Williams.)
COURT. Frère John Bates, n'est-ce pas le matin qui point là-bas?
B\TES. Je crois qu'oui; mais nous n'avons pas bien lieu de désirer l'approche du jour.
WILLIAMS. Nous voyons là-bas le commencement du jour, mais je crois bien que nous n'en verrons jamais la fin... (Apercevant le roi.) Qui va là?
1. Fluellen étant Gallois prononce l'anglais à peu près comme uii Alsacien le français.
LE ROI. Ami.
WILLIAMS. Sous quel capitaine servez-vous?
LE ROI. SOUS Sir Thomas Erpingham..
WILLIAMS. Un brave vieux commandant et un vrai cœur de gentilhomme. Et qu'est-ce qu'il pense de notre situation, je vous en prie?
LE ROT. Il nous considère comme des gens naufragés sur un banc de sable qui s'attendent à être balayés par la- marée prochaine.
WILLIAMS. Il n'a pas dit sa pensée au roi?
LE ROI. Non, et ce n'eût pas été à propos. Car, entre nous soit dit, je crois que le roi n'est qu'un homme, comme moi. La violette sent pour lui comme pour moi; le ciel brille pour lui comme pour moi ; tous ses sens sont soumis aux lois de la nature humaine. Est-il dépouillé du cérémonial, dans sa nudité il ne paraît plus qu'un homme ; et quoique ses sentiments prennent un essor plus haut que les nôtres, quand ils s'abattent, c'est de la même aile. Par conséquent, quand il voit comme nous des raisons de craindre, ses craintes ont la même saveur que les nôtres, sans aucun douje. Cependant, en bonne raison, nul ne doit éveiller ep. lui la moindre apparence de crainte, de peur que lui, en montrant la sienne, ne décourage son armée.
BATES. Il peut montrer au dehors tout le courage qu'il voudra, mais je gagerais que, si froide que soit la nuit, il voudrait bien être dans la Tamise jusqu'au cou. Et pour ma part je voudrais qu'il y fût, et moi avec lui, à la bonne fortune, pourvu que nous fussions loin d'ici.
LE ROI. Par ma foi! je vais vous dire ma conviction en ce qui est du roi ; je crois qu'il ne voudrait pas être ail-leurs que là Où il est.
BATES. Alors je voudrais qu'il y fût tout seul, car il serait bien sûr d'être admis à rançon, lui, et la vie d'un tas de pauvres diables serait sauve.
LE ROI. J'ose dire que vous ne l'aimez pas assez peu pour souhaiter qu'il fût seul ici, et sans doute vous dites cela pour tâter le sentiment des autres. Il me semble que je ne mourrais nulle part avec plus de satisfaction qu'en la compagnie du roi, car sa cause est juste et sa querelle honorable.
WILLIAMS. C'est plus que nous n'en savons.
BÂTES. Oui, et plus que nous ne devons chercher à savoir, car nous en savons assez en sachant que nous sommes les sujets du roi; si sa cause est injuste, l'obéissance que nous devons au roi nous lave de tout crime.
WILLIAMS. Mais si sa cause n'est pas bonne, le roi aura lui-même un lourd compte à rendre, quand toutes les jambes, tous les bras et toutes les tètes coupés dans la bataille se rejoindront au jugement dernier et s'écrie-ront ensemble : « Nous mourûmes en tel endroit » , les uns en jurant, d'autres en appelant un chirurgien, d'autres en pleurant sur leur femme laissée dans la misère derrière eux; ceux-ci se lamentant sur leurs dettes non payées, ceux-là sur leurs enfants abandonnés dans le dénuement. J'ai peur que bien peu ne meurent bien de ceux qui meurent dans une bataille; car com-ment peuvent-ils prendre la moindre disposition chari-table alors que leur seule pensée est de verser le sang? Or, si ces hommes ne meurent pas bien, ce sera une sombre affaire pour le roi qui les aura menés à la mort, car quant à désobéir au roi, ce serait aller contre tous les devoirs de soumission.
LE ROI. Ainsi donc, si le fils que son père envoie faire le commerce à l'étranger périt en état de péché sur la mer, sa scélératesse, d'après votre calcul, devrait ètre imputée à son père qui l'a envoyé ; ou bien si un servi-teur, qui sur l'ordre de son maître transporte une somme d'argent, est assailli par des brigands et meurt chargé d'iniquités inexpiées, vous appelleriez l'affaire du .maître la cause de la damnation du serviteur? Mais il n'en est pas ainsi; le roi n'a pas à répondre de la fin particulière de chaque soldat, pas plus que le père de celle de son fils, pas plus que le maître de celle de son serviteur, car ce n'est pas leur mort qu'ils ont en vue : ils ont en vue leurs services. En outre il n'est pas de roi, quelque immaculée que soit sa cause, qui, si l'on en vient à l'ar-bitrage des épées, puisse la faire décider par des sol-dats tous immaculés. Quelques-uns ont peut-être sur eux le crime d'un meurtre prémédité et machiné ; d'autres, celui d'avoir suborné des vierges à l'aide de serments rompus parle parjure; d'autres, de faire de la guerre leur asile après avoir meurtri le doux sein de la paix par le pillage et le vol. Or si ces gens ont frustré la loi de leur pays et se sont soustraits au châtiment légi-time, ils ont pu échapper aux hommes, ils n'ont pas d ailes pour fuir Dieu : la guerre est son bourreau, la guerre est sa vengeance ; en sorte que ces hommes sont punis d'avoir enfreint naguère les lois du roi en souf-frant aujourd'hui dans la querelle du roi; où ils crai-gnaient la mort, ils ont sauvé leur vie; et où ils espé-raient ètre en sûreté, ils périssent; donc, s'ils meurent sans s'y ètre préparés, le roi n'est pas plus coupable de leur damnation qu'il n'était auparavant coupable de ces impiétés pour lesquelles la justice de Dieu les visite maintenant. Le service de chaque sujet appartient au roi, mais l'âme de chaque sujet n'appartient qu'à lui-même. C'est pourquoi tout soldat devrait faire à la guerre ce que fait tout malade dans son lit : laver sa conscience de la plus petite tache; s'il meurt ainsi, la mort lui est un bienfait, et s'il ne meurt pas, il doit bénir comme un gain le temps perdu à se bien préparer à la mort; et, pour celui qui en réchappe, ce ne serait pas péché de croire que c'est pour s'ètre offert à Dieu sans réserve que Dieu lui a accordé de survivre, afin de voir sa grandeur et d'enseigner aux autres comment ils se doivent préparer.
WILLIAMS. Il est certain que tous ceux qui meurent mal, le mal retombe sur leur propre tête et que le roi n'a pas à en répondre.
BÂTES. Je ne demande pas qu'il réponde pour moi, et pourtant je suis résolu à me battre vigoureusement pour lui.
LE ROI. J'ai moi-même entendu le roi dire qu'il ne voulait pas payer rançon.
WILLIAMS. Oui, il a dit cela pour nous donner du cœur au combat, mais quand on nous aura coupé la gorge, il pourra payer rançon, lui, et nous autres, nous n'en serons pas plus avancés.
LE ROI. Si je vis assez pour voir cela, jamais je ne me lierai plus à sa parole.
WILLIAMS. Parbleu! le voilà joliment puni! La décharge d'une canonnière de sureau est pour le moins aussi dan-gereuse que tout ce que le déplaisir d'un pauvre diable isolé peut contre un monarque! Vous pourriez aussi bien vous évertuer à changer le soleil en glaçon à force de lui éventer la face avec une plume de paon. Jamais vous ne vous fierez plus à sa parole ! Allons,c'est une bêtise.
LE ROI. Voilà une rebuffade un peu bien verte; je me fâcherais si le moment était mieux choisi.
WILLIAMS. Faisons-en une querelle à vider entre nous, si vous survivez.
LE ROI. J'accepte.
WILLIAMS. Comment te reconnaîtrai-je?
LE ROI. Donne-moi un gage quelconque et je le por-terai à mon chapeau ; et alors, si tu oses le réclamer, j'en ferai ma querelle.
WILLIAMS. Voici mon gant, donne-moi un des tiens.
LE ROI. Voici.
WILLIAMS. Moi aussi je porterai le tien à mon chapeau ; passé demain, si tu viens me dire : « C'est mon gant », cette main que tu vois t'appliquera un soufflet.
LE ROI, désignant son propre gant. Si je vis assez pour voir ceci, je t'en demanderai raison.
WILLIAMS. Tu aimerais mieux te faire pendre.
LE ROI. Crois-moi, je le ferai, quand je te trouverais en compagnie du roi.
WILLIAMS. Tiens ta parole ; adieu!
BATES. Soyez amis, imbéciles d'Anglais, soyez amis! Nous avons assez de querelles avec les Français comme cela, si seulement vous saviez compter.
LE ROI. C'est vrai, les ennemis p-euvent parier vingt écus contre un qu'ils nous battront, car ils ont vingt écus à opposer à chacun des nôtres; mais pour un Anglais il n'y a pas crime à tailler des écus français en pièces, et demain le roi lui-même se fera rogneur de cette monnaie-là. (Les soldats sortent.) Sur le roi! Nos vies, nos âmes, nos dettes, nos femmes soucieuses, nos enfants et nos péchés, que tout retombe sur le roi ! C'est à nous de tout porter ! 0 dure condition, jumelle de la gran-deur, d'ètre exposé au vent des propos du premier sot venu, dont les sens sont incapables de rien ressentir au delà de sa propre souffrance! A quelle infinie tran-quillité d'esprit doivent renoncer les rois, alors que les simples particuliers en jouissent! -Et qu'ont les rois que n'aient aussi les particuliers, sauf le cérémonial, sauf l'éternel cérémonial?... Et qu'es-tu donc, idole du cérémonial? Quelle sorte de. dieu es-tu, toi qui souffres plus des douleurs mortelles que tes adorateurs? Quels sont tes gains? Quels sont tes revenus? 0 cérémonial, montre-moi seulement ce que tu vaux en toi! Qu'as-tu donc dans l'âme pour qu'on t'adore? Es-tu autre chose que rang, titre et étiquette, lesquels font naître le res-pect et la crainte chez les autres hommes? Et tu es moins heureux, inspirant la crainte, que ne le sont ceux qui l'éprouvent... Que bois-tu trop souvent, en place de suaves hommages, si ce n'est des flatteries empoi-sonnées?... Ah! sois donc malade, ô souveraine gran-deur, et puis demande au cérémonial de te guérir! Crois-tu que le feu de la fièvre s'éteindra au vent des titres que te souffle l'adulation? Gédera-t-il devant les échines ployées et les prosternements? Peux-tu, comme tu réclames du gueux sa génuflexion, réclamer-d,.e lui sa. santé?... Non, orgueilleux mensonge qui joues, si perfidement avec le repos des rois! Je suis roi et je te connais; je sais que ce n'est ni le chrême de l'onction, ni le sceptre, ni le globe, ni le glaive, ni la masse, ni la couronne impériale, ni la robe tissue d'or et de perles, ni les titres ampoulés qui marchent devant le roi, ni le trône où il siège, ni le grand flot de magnificence qui déferle sur les hauts rivages de ce monde... non, ce n'est pas tout cela, ô trois fois pompeux cérémonial, ce n'est pas tout cela qui, étendu sur la couche de majesté, peut dormir le profond sommeil du misérable serf, qui, le corps plein et l'esprit vide, s'en va à son repos, bourré du pain de la détresse. Jamais celui-ci ne voit l'affreuse nuit, fille de l'enfer; mais depuis le lever jusqu'au cou-cher du jour il sue comme un esclave sous l'œil de Phébus, et toute la nuit dort en plein Élysée; le lende-main dès l'aube il se lève et aide Hypérion 1 à atteler son coursier, et ainsi suit-il la course de l'infatigable année, avec un utile labeur, jusqu'à son tombeau... Eh bien! sauf le cérémonial, un pareil pauvre diable, qui donne ses jours au travail et ses nuits au sommeil, aurait l'avantage et la supériorité sur un roi. Le serf, membre d'un pays en paix, jouit de cette paix, mais sa cervelle grossière ne soupçonne guère quelles veilles il en coùte au roi pour maintenir la paix dont les heures profitent plus au paysan qu'à tout autre2... (Entre Erpingham.)
ERPINGHAM. Monseigneur, vos nobles, inquiets de votre absence, vous cherchent par tout le camp.
LE ROI. Mon bon vieux chevalier, rassemble-les tous dans ma tente; j'y serai avant toi.
ERPINGHAM. J'y vais, monseigneur. (Il sort.)
LE ROI, seul. 0 Dieu des batailles! fais d'acier le cœur de mes soldats: ne mets pas en eux la crainte; ôte-leur en ce moment la faculté de compter, si le nombre de leurs adversaires abat leur courage... Pas aujourd'hui, Seigneur, oh ! ne te souviens pas aujourd'hui de la faute que commit mon père en usurpant la couronne =*! J'ai