‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 39 sur 52 · HAMLET · texte numérisé non relu

HAMLET

Hamlet s'indigne du remariage de sa mère.

Le roi de Danemark, père de Hamlet, est mort. Le frère de ce roi, Claudius, a sur-le-champ pris la couronne et épousé la veuve du défunt. Le prince Jlamlct, malgré les avances de Clau-dius, s'indigne de la promptitude avec laquelle sa mère a oublié son premier époux, noble et héroïque, pour un être grossier.

H.\MLET, seul. Oh ! si cette chair trop, bien trop solide voulait se fondre, se dissoudre et se résoudre en rosée! Ou si l'Éternel n'avait pas pointé son canon contre le suicide!... 0 Dieu! ô Dieu! qu'elles me semblent mor-nes, rebattues, insipides et vaines toutes les voies de ce monde!.. Fi du monde! oh fi! c'est un jardin non sarclé où les mauvaises herbes montent en graine ; les plantes malsaines et grossières le possèdent tout entier... Que les choses en soient venues là! deux mois seulement après sa mort! non, pas même autant, pas deux mois!... Un roi si excellent, qui était à celui-ci ce qu'est Ilypé-rion 1 à un satyre ; si amoureux de ma mère qu'il ne pouvait souffrir que les vents du ciel visitassent trop

1. Le Soleil. rudement son visage... Ciel et terre! faut-il que je me souvienne! oui, ma foi! elle se pendait à lui comme si sa passion fût accrue par ce dont elle se nourrissait... Et cependant, au bout d'un mois... Ne pensons pas à cela!... Fragilité, ton nom est femme!... Un petit mois, avant que fussent vieux les souliers dans lesquels elle avait suivi le corps de mon pauvre père, pareille il Niobé, toute en larmes... eh bien! elle, elle-même — ô Dieu ! une bête à qui manque la faculté de raison eût pleuré plus longtemps ! — elle a épousé mon oncle, le frère de mon père, mais qui ne ressemble pas plus à mon père que moi à Hercule... au bout d'un mois, avant que le sel de ses indignes larmes eût cessé d'ir-riter ses yeux rougis, elle l'a épousé!... 0 l'exécrable hâte, de voler avec une telle vitesse vers l'infamie ! Ce n'est pas bien et cela ne peut pas mener à bien... Mais brise-toi, mon cœur, car il me faut retenir ma langue.

Hamlet dit adieu à Ophélie.

Hamlet a vu lui apparaître, sur la- plate-forme d'Elseneur, l'ombre de son père qui lui a révélé les circonstances de sa mort. Empoisonné par son frère Claudius qui avait séduit la reine, il demande à Hamlet de le venger de l'assassin, tout en lui enjoignant de ne rien tenter contre sa mère. A dater de cette heure, Hamlet se voue à la vengeance. Il commence par rompre avec Ophélie, fille du grand chambellan Polonius, qu il aime et dont il est aimé.

(Ophélie vient raconter à son père .comment Hamiet a pris congé d -eiïe. Une chambre dans la maison de Polonius. Ophélie entre effarée.)

POLONlUS. Eh bien! qu'est-ce, Ophélie? Qu'y a-t-il?

OPHÉLIEI 0 monseigneur, monseigneur, j'ai été si effrayée 1

POLONIUS. De quoi, au nom du ciel?

OPHÉLIE. Monseigneur, comme j'étais à coudre dans ma chambre, le seigneur Hamlet... son pourpoint tout défait, sans chapeau sur la tète... ses bas salis, sans jarretières, tombant sur ses chevilles comme des fers... plus pâle que sa chemise, ses genoux s'entre-choquant, et avec une expression si pitoyable dans le regard qu'il semblait s'être échappé de l'enfer pour parler de choses horribles... il arrive devant moi.

POLONIUS. Fou d'amour pour toi?

OPHÉLIE, Monseigneur, je n'en sais rien; mais, à dire vrai, je le crains.

POLONIUS. Qu'a-t-il dit?

OPHÉLIE. Il m'a prise par le poignet et m'a serrée avec force... puis il s'éloigne de toute la longueur de son bras et plaçant son autre main comme cela sur son front, il se met à étudier mon visage comme s'il eût voulu faire mon portrait; enfin, me secouant un peu le bras et par trois fois balançant la tète de haut en bas, comme cela, il a poussé un soupir si pitoyable et si profond qu'il semblait fracasser toute sa poitrine et finir sa vie. Cela fait, il me laisse aller, et, la tète retournée par-dessus son épaule, on aurait dit qu'il trouvait son chemin sans yeux, car il est sorti de la chambre sans leur aide et, jusqu'à la fin, il a dirigé leur lumière sur moi.

POLONIUS. Allons, viens avec moi; je vais aller chez le roi... C'est le véritable délire de l'amour dont le propre est de se détruire lui-même dans sa vio-lence et d'entraîner la volonté à des entreprises déses-pérées, aussi souvent qu'aucune des passions sous le ciel qui affligent notre nature. Je suis désolé... Dites-moi, lui avez-vous adressé quelque parole dure depuis peu?

OPHÉLIE. Non, monseigneur; mais, selon votre cônv mandement, j'ai repoussé ses lettres et lui ai refusé accès auprès de moi.

POLONIUS. C'est cela qui l'a rendu fou. Je suis désolé de ne pas l'avoir observé avec plus d'attention et de perspicacité. J'avais peur qu'il ne fît de cet amour uil simple jeu et qu'il n'eût dessein de te mener au nau-frage... mais le diable emporte mes appréhensions! Il est, ma foi! aussi naturel à nous autres vieux de regar-der avec trop de précaution devant nous, qu'il est ordi-naire à la jeunesse de manquer de prudence. Viens, allons trouver le roi.

Hamlet s'excite à la vengeance.

Cependant Hamlet éprouve une invincible répugnance àverser le sang. Il temporise en se disant qu'il faut d'abord vérifier les révélations du fantôme. Mais il est mécontent des excuses mêmes qu'il se donne pour ne pas agir. Son manque de réso-lution lui fait honte. 11 vient d'entendre un comédien déclamer avec feu la mort tragique de Priam et d'Hécube. Il se méprise de ne pouvoir s'enflammer lui-même à la pensée de ses propres douleurs, qui n'ont rien d'imaginaire.

HAMLET, seul. Oh! quel drôle, quel rustre servile je suis! N'est-il pas monstrueux que ce comédien qui était là, dans une pure fiction, dans un simple rève de passion, ait pu si bien assujettir son âme à son idée que, sous l'effet de ce travail, tout son visage a blêmi... des larmes dans ses yeux, l'égarement dans son esprit, la voix entre-coupée, toutes les fonctions de son être en harmonie avec son personnage? Et tout cela pour rien! pour Hécube !... Que lui est Hécube, et qu'est-il à Hécube pour qu'il pleure ainsi sur elle?... Et que ferait-il donc s'il avait mêmes motifs que moi et si sa réplique l'invitait à se passionner comme la mienne? Il inonderait le théâtre de larmes ; il déchirerait l'oreille du public par d'hor-ribles tirades; il rendrait fous les criminels, ferait pâlir les innocents, confondrait les ignorants et frapperait de stupeur jusqu'aux facultés mêmes de la vue et de l'ouïe... Et cependant moi, triste propre à rien, ayant pour sang de l'eau trouble, je me morfonds, sorte de Jeannot songe-creux, infécond pour ma cause, et je ne trouve rien à dire... non, rien, pour un roi dont la cou-ronne et la vie si chère ont été victimes d'un forfait damné... Serais-je un lâche? Qui veut me traiter de drôle? me fendre la caboche du revers de son épée? m'arracher la barbe et m'en souffler les poils à la face? me tirer par le nez? me donner le démenti par la gorge en l'enfonçant jusqu'aux poumons? Qui veut faire cela?... Sambleu! je laisserais faire, car il est trop clair que j'ai un foie de pigeon et que je manque du fiel qui donne ii l'oppression une saveur amère; sans quoi il y a beau temps que j'aurais déjà engraissé tous les milans du ciel avec les entrailles de ce coquin... le sanguinaire scélérat, l'impitoyable, le perfide, le dénaturé scélérat!... 0 vengeance!... Vraiment, quel âne je fais! La belle bra-voure que je montre, moi, le fils d'un cher père assas-siné, moi que poussent à la vengeance le ciel et l'enfer, quand je fais comme une fille, que je décharge le trop-plein de mon cœur en paroles, et que je me mets là à maudire, comme une souillon, une laveuse de vaisselle! Fi donc, fi! A l'œuvre, mon cerveau Voyons! je me suis laissé dire que des criminels, assistant à une représen-tation, ont été si bien frappés au fond de l'âme par l'illusion de la scène que sur l'heure ils ont proclamé leurs forfaits; car le meurtre, quoiqu'il n'ait pas de langue, trouve pour parler des organes miraculeux... Je vais faire jouer à ces acteurs quelque chose qui rap-pelle le meurtre de mon père; mon oncle sera là; j'ob-serverai son visage; je le sonderai jusqu'au vif; pour peu qu'il bronche, je sais ce qui me reste à faire... Le fantôme que j'ai vu peut être le diable ; le diable a le pouvoir de revêtir une forme attrayante... oui, et peut-ètre est-ce en raison même de ma faiblesse et de ma mélancolie (car il est tout-puissant sur cette sorte d'humeur) qu'il m'abuse pour me damner... Il me faut des preuves plus pertinentes que cela. La tragédie sera le piège où je prendrai la conscience du roi. Hamlet songe au suicide et repousse Ophélie.

Hamlet, dégoûté de vivre, n'est retenu que par la peur de l'au-delà mystérieux. La réflexion lui rend le suicide aussi difficile que le meurtre. Cependant il poursuit son dessein malgré les obstacles que sa propre nature met devant ses pas. Il signifie la rupture à Opliélie avec une brutalité d'autant plus grande qu'il a plus à lutter contre son amour. D'ailleurs il ne peut se fier à elle, pas même à elle. Pourquoi serait-il plus sûr de sa fiancée que de sa mère? Tandis qu'il s'efforce de masquer de folie ses projets, Ophélie n'accepte-t-elle pas (ingénument, il est vrai) de s'entretenir avec le prince pour que le roi et Polonius aux aguets sondent ses intentions?

(Une chambre du palais. Le roi et Polonius sont cachés durant toute la scène. Hamlet entre seul et pensif.)

lLUILET, seul. Être ou ne pas être, voilà la question : est-il d'une âme plus noble de supporter les coups de fronde et les flèches de l'injurieuse fortune, ou de prendre les armes contre une mer de douleurs et, en les affrontant, d'y mettre fin?... Mourir, — dormir : rien de plus; et dire que par un sommeil nous en finissons avec les maux du cœur et les mille rudes secousses, héritage naturel de la chair; c'est un dénouement à souhaiter avec ferveur!... Mourir, — dormir... dormir? rèver peut-être; oui, c'est là l'embarras; car dans ce sommeil de mort quels rèves peuvent bien venir quand nous nous sommes dépètrés de la bagarre humaine? Cela nous donne à réfléchir; c'est cette considération qui fait à la misère une si longue vie. Qui voudrait en effet subir les coups de fouet et les dédains du monde, l'injustice de l'oppresseur, l'insulte de l'orgueilleux, les angoisses de l'amour méprisé, les lenteurs de la loi, l'insolence des gens en place, et les coups de pied que le mérite patient reçoit des indignes, si l'on pouvait soi-même se donner décharge de son compte avec un simple poinçon? Qui voudrait porter des fardeaux, grogner et suer sous le poids de la vie, si l'épouvante de quelque chose après la mort, cette contrée inconnue dont nul voyageur ne repasse la frontière, ne déconcertait la volonté et ne nous faisait supporter les maux que nous avons, plutôt que de voler vers d'autres que nous ne con-naissons pas?... C'est ainsi que la conscience fait des lâches de nous tous; et c'est ainsi que les couleurs natu-relles de la résolution font place à la pâleur maladive de la pensée, et que des entreprises de haut vol et de grande conséquence, dès que l'on délibère, dévient de leur cours et perdent le nom d'action... Mais doucement, la belle Opllélie (Ophélio s'approcho, un livre d'heures à la main.) Nymphe, dans tes oraisons n'oublie pas mes nombreux péchés.

OPIIÉLIE. Mon bon seigneur, comment s'est porté Votre Honneur tous ces jours passés?

IIAMLET. Je vous remercie humblement; bien, bien, bien.

OPHÉLIE. Monseigneur, j'ai de vous des souvenirs que depuis longtemps il me tarde de vous restituer; je vous en prie, reprenez-les maintenant.

IIAMLET. Non, pas moi ; je ne vous ai jamais rien donné.

OPIIÉLIE. Mon honoré seigneur, vous savez très bien que si; et avec vos présents des paroles faites d'une haleine si suave qu'elles rendaient les objets plus riches ; leur parfum perdu, reprenez-les; car pour les âmes nobles les plus riches cadeaux deviennent pauvres quand ceux qui les font retirent leur tendresse. Les voici, monseigneur.

HAMLET. Ah! ah! vous êtes vertueuse?

OPIIÉLIE. Monseigneur?

HAMLET. Vous êtes belle?

OPIIÉLIE. Que veux dire votre seigneurie?

HAMLET. Que si vous êtes vertueuse et belle, votre vertu ne devrait tolérer aucun entretien avec votre beauté.

OPHÉLIE. Mais, monseigneur, est-il pour la beauté une fréquentation meilleure que celle de la vertu?

HAMLET. Oui, vraiment, car le pouvoir de la beauté a plus tôt fait d'induire à mal la vertu que la force de la vertu de transformer la beauté en sa semblable... C était là jadis un paradoxe, mais le temps présent en fournit la preuve... Je vous ai aimée autrefois.

OPIIÉLIE. En vérité, monseigneur, vous me l'avez fait croire.

HAMLET. Vous n'auriez pas dû me croire; car la vertu a beau ètre greffée sur notre vieille souche, celle-ci garde toujours son goût de terroir... Je ne vous aimais pas.

OPHÉLIE. Je n'en ai été que plus trompée.

HAMLET. Va-t'en dans un couvent : pourquoi mettrais-tu au monde des pécheurs? Je suis moi-mème relative-ment vertueux, et pourtant je pourrais m'accuser de choses telles qu'il eût mieux valu que ma mère ne me conçût pas : je suis orgueilleux à l'excès, vindicatif, ambitieux; j'ai plus de défauts tout prèts à accourir sur un signe de moi que je n'ai de pensées pour les for-muler, d'imagination pour leur donner un corps, ou de temps pour les mettre en action. A quoi sert-il que des gaillards comme moi rampent entre ciel et terre? Nous sommes de fieffés coquins, tous; ne crois à aucun de nous. Va-t'en dans un couvent... OÙ est votre père?

OPHÉLIE. Chez lui, monseigneur.

HAMLET. Qu'on ferme sur lui les portes, qu'il ne puisse faire le bouffon ailleurs que dans sa propre maison. Adieu !

OPHÉLIE, à part. 0 cieux cléments, secourez-le!

HAMLET. Si tu te maries, écoute la malédiction que jp, te donne pour dot : sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n'échappéras pas à la calomnie. Va-t'en au couvent; va, adieu! Ou bien, si tu veux te marier, marie-toi à un imbécile, car les hommes sensés savent trop bien quels monstres vous faites d'eux. Au couvent, va, et vivement encore! Adieu!

OPHÉLIE, à part. 0 célestes puissances, rendez-lui la raison.

HAMLET. J'ai aussi entendu parler de vos peintures, assez et trop. Dieu vous a donné un visage et vous vous en faites un autre; vous sautillez, vous vous dandinez, vous zézayez, vous donnez de mignons sobriquets aux créatures de Dieu et vous faites passer votre dévergon-dage pour de l'ignorance. Allez ! je ne veux plus de tout cela; c'est cela qui m'a rendu fou... Je vous le dis, nous n'admettrons plus de mariages; ceux qui sont mariés déjà, tous sauf un, vivront; les autres resteront comme ils sont. Au couvent, va. (Il sort.)

OPHÉLIE, seule. Oh! que voilà un noble esprit boule-versé ! La langue du lettré, l'œil de l'homme de cour, l'épée du soldat, l'espérance et la rose de ce beau royaume, le miroir des manières et le moule de l'élé-gance, l'objet admiré de tous les regards... tout cela n'est plus qu'une ruine, qu'une ruine ! Et moi, de toutes les dames la plus désespérée et misérable, moi qui avais sucé le miel de ses mélodieuses promesses, je vois main-tenant cette noble et souveraine raison, pareille à une suave cloche qui s'est fêlée, sonner faux et rauque! l'in-comparable beauté de cette jeunesse épanouie flétrie par la démence! 0 malheur à moi d'avoir vu ce que j'ai vu, de voir ce que je vois

Hamlet éçonduit les espions du roi.

Hamlet s'est servi des comédiens pour leur faire jouer devant Claudius une scène d'empoisonnement semblable à celle que lui a décrite le fantôme. Le roi, harcelé de remords et de peur, s'est retiré brusquement pendant la représentation. Soupçon-nant Hamlet d'abriter des projets de vengeance derrière sa folie, il dépêche vers lui deux amis de jeunesse du prince, Rosencrantz et Guildenstern, afin de le sonder. Hamlet flaire leur trahison, les bafoue et les éconduit.

(La salle du palais où a eu lieu la représentation. Tous les spectateurs sont 'sortis en désordre. Hamlet qui fait semblant d'extravaguer est resté seul avec son fidèle ami Horatio. Rosencrantz et Guildenstern s'approchent do lui cérémonieusement.)

GUILDENSTERN. Mon bon seigneur, permettez-moi de vous dire un mot.

HAMLET. Toute une histoire, monsieur.

GUILDENSTERN. Le roi, monsieur...

HAMLET. Ah oui, monsieur, qu'est-ce qu'il a?

GUILDENSTERN. S'est retiré étrangement surexcité.

HAMLET. Par le vin, monsieur?

GUILDENSTERN. Non, monsieur, plutôt par la colère.

HAMLET. Si la bile le tourmente, vous vous montreriez plus riche de sagesse en avertissant le médecin; car pour moi, si je le mettais en demeure de se purger, peut-être ne ferais-je que lui échauffer la bile bien davantage--

GUILDENSTERN. Mon bon seigneur, mettez un peu d'ordre dans vos discours et ne vous cabrez pas ainsi en vous sauvant loin de la question.

HAMLET. Me voici dompté, monsieur; prononcez.

GUILDENSTERN. La reine, votre mère, plongée dans la plus grande affliction, m'a envoyé vers vous.

HAMLET, cérémonieusement. Vous êtes le bienvenu.

GUILDENSTERN. Voyons, mon bon seigneur, cette poli-tesse n'est pas de bon aloi. S'il vous plaît de me faire une saine réponse, j'exécuterai l'ordre de votre mère; sinon, votre pardon et mon retour termineront ma mission.

HAMLET. Monsieur, je ne puis pas.

GUILDENSTERN. Quoi, monseigneur?

HAMLET. VOUS faire une saine réponse; j'ai l'esprit malade; mais, monsieur, telle réponse que je suis capable de faire, je la tiens à vos ordres, ou plutôt, comme vous dites, à ceux de ma mère; par conséquent, assez et au fait. Ma mère, dites-vous...

ROSENCRANTZ. Donc, voici ce qu'elle dit : votre conduite l'a frappée de stupeur et d'émerveillement.

HAMLET. Oh ! le fils extraordinaire qui est capable de tant ébahir sa mèret... Mais n'y a-t-il rien qui suive aux talons cette admiration maternelle? Instruisez-moi.

ROSENCRANTZ. Elle désire vous parler dans -son cabinetavant que vous alliez au lit.

HAMLET. Nous obéirons... fût-elle dix fois notre mère... Avez-vous encore quelque affaire à traiter avec nous?

ROSENCRANTZ. Monseigneur, vous m'aimiez autrefois.

HAMLET, levant les mains. Et je vous aime toujours, par les crocheteuses et voleuses que voici!

ROSENCRANTZ. Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre mal? Vous tirez les verrous sur votre propre liberté en refusant l'accès de vos chagrins à votre ami.

HAMLET. Monsieur, je souffre de ne pas avoir d'avan-cement.

ROSENCRANTZ. Comment cela se peut-il, quand vous avez la promesse du roi lui-môme que vous lui succé-derez en Danemark?

HAMLET. Oui, monsieur, mais pendant que l'herbe pousse i... le proverbe est un peu moisi. (Entrent des joueurs do flageolet que Hamlet avait commandés.) Oh les flageo-lets! voyons-en un. (A Rosencrantz et Guildonstcru.) Pour me retirer avec VOUS... (Voyant qu'ils échangent des signes.) Mais pourquoi tournez-vous autour de moi pour prendre le vent, comme si vous vouliez me pousser dans un filet?

GUILDENSTERN. Oh! monseigneur, si mon zèle est trop hardi, c'est que l'affection me fait manquer à la politesse.

HAMLET. Je ne comprends pas bien cela... (A Guildenstern, en lui tendant un flageolet.) Voulez-vous jouer de ce pipeau?

GUILDENSTERN. Monseigneur, je ne sais pas.

HAMLET. Je vous en prie.

GUILDENSTERN. Croyez-moi, je ne sais pas.

HAMLET. Je vous en conjure.

GUILDENSTERN. J'ignore même comment on en touche, monseigneur.

HAMLET. C'est facile comme de mentir : gouvernez ces soupapes avec les doigts et le pouce; donnez le souffle à ce tube avec votre bouche et il va débiter la plus élo-quente musique... Regardez, voici les touches.

GUILDENSTERN. Oui, mais ces touches, je ne puis les forcer à rendre aucune harmonie; je n'ai pas le savoir-faire.

HAMLET. Eh bien alors, voyez un peu quel piètre sire

1. Le proverbe entier est : Pendant que l'herbe pousse, le cheval meurt de faim. vous faites de moi! Vous voudriez jouer de moi; vous voudriez laisser croire que vous connaissez mes tou-ches ; vous voudriez arracher le cœur de mon mystère ; vous voudriez me faire résonner de la note la plus basse jusqu'à la plus haute de ma gamme ; or, il y a la musique la plus variée, la voix la plus exquise dans ce petit tuyau, et pourtant vous êtes incapable de le faire parler. Palsambleu ! croyez-vous qu'il ,soit plus facile de jouer de moi que de la flûte? Appelez-moi du nom d'instru-ment qu'il vous plait, si vous êtes capable de taquiner mes touches, vous êtes incapable d'en jouer. (Entre Polonius.) Dieu vous bénisse, monsieur.

POLONIUS. Monseigneur, la reine voudrait vous parler, et cela immédiatement.

HAMLET, le conduisant vers la fenêtre. VoyeZ-VOUS là-bas ce nuage qui a presque la forme d'un chameau?

POLONIUS. Eh oui ! par la messe, il a l'air d'un chameau, ma foi !

HAMLET. Il me semble qu'il est comme une belette.

POLONIUS. Il a le dos comme une belette.

HAMLET. Ou comme une baleine?

POLONIUS. Tout à fait comme une baleine.

HAMLET. Alors je vais aller trouver ma mère à l'ins-tant. (A part.) Ils sont prèts à me suivre jusqu'aux der-nières limites de l'extravagance. (Haut.) J'y vais à l'instant.

POLONIUS. Je vais lui dire cela.

HAMLET. A l'instant est facile à dire. (Polomus sort.) Laissez-moi, mes amis. (Rosencrantz et Guildenstern sortent. Hamlet reste seul.) C'est maintenant l'heure propice aux sor-tilèges de la nuit, l'heure où les tombes des cimetières s'entre-bâillent, où l'enfer lui-même souffle la contagion sur ce monde. En ce moment je pourrais boire du sang chaud et faire telle besogne dont le grand jour frémi-' rait de contempler l'horreur... Doucement! allons trouver ma mère. 0 mon cœur, ne sors pas de la nature; que jamais l'âme de Néron n'entre dans cette ferme poi-trine : soyons cruel, non dénaturé; je veux la poignarder de mes paroles, non de ma main... (Il sort.)

Hamlet se refuse à tuer le roi qu'il trouve

en prières.

(Une chambre du palais. Le roi est seul. Entre Polonius.)

POLONIUS. Monseigneur, Hamlet se rend dans la chambre de sa mère. Je vais me mettre derrière la tapisserie pour entendre la conversation. Elle va le tancer de la belle manière, j'en répondrais; mais comme vous l'avez dit, et c'était sagement dit, il est bon qu'une personne autre qu'une mère (la nature les fait si partiales!) soit là en sus pour surprendre ce qui se dira. Adieu ! mon suzerain. Je passerai chez vous avant que vous soyez couché, et vous dirai ce que j'aurai appris.

LE ROI. Merci, mon cher seigneur. (Polonius sort.) Oh! mon crime est empoisonné, l'odeur en monte au ciel. Il pèse sur lui la première, la plus vieille malédiction, celle du fratricide ! Je ne puis pas prier, si aigu qu'en soit mon désir. Ma faute est la plus forte et déroute ma ferme intention; comme un homme obligé à une double besogne, je reste en suspens, ne sachant par laquelle commencer, et les négligeant l'une et l'autre... Eh quoi! (luand cette main maudite serait doublée d'épaisseur par le sang de mon frère, n'y a-t-il pas assez de pluie dans les cieux cléments pour la rendre blanche comme neige? A quoi sert la miséricorde, sinon à regarder en face le péché? Et qu'y a-t-il dans la prière, sinon cette double force qui nous retient avant la chute, ou nous pardonne quand nous sommes à terre? Levons donc les yeux au ciel; ma faute est dans le passé... Mais. hélas quelle forme de prière peut bien me convenir? « Pardonnez-moi mon meurtre odieux! » Cela ne se peut pas, puisque je suis toujours en possession des choses pour lesquelles j'ai commis le meurtre : ma couronne, mon ambition, et ma femme. Peut-on obtenir le pardon en gardant les fruits de la faute? Dans le courant corrompu de ce monde, la main dorée du crime peut écarter la justice et l'on voit souvent le prix mème du forfait acheter la loi; mais il n'en est pas ainsi là-haut. Là; pas d'équivoque; là, les actions se décou-vrent dans leur vraie nature; et nous-mêmes nous sommes forcés de venir, aux dents et à la face de nos fautes, faire notre déposition... Et quoi alors? que reste-t-il? essayer ce que peut le repentir? Que ne peut-il pas? Et que peut-il pourtant quand on ne peut pas se repen-tir?... 0 misérable état! 0 cœur noir comme la mort 0 âme engluée qui en luttant pour te délivrer t'empê-tres davantage!... Au secours, anges du ciel! un effort!... Courbez-vous, genoux rebelles; et toi, cœur aux fibres d'acier, deviens aussi tendre que les muscles de l'en-fant nouveau-né! Tout peut aller bien. (Il s'agenouille au fond de la salle. Hamlet entre.)

HAMLET, les yeux fixés sur le roi et tirant son épée. Je pourrais l'expédier en un tour de main, pendant qu'il est en prière, et c'est ce que je vais faire... Et de cette façon il va au ciel, et c'est là ma vengeance! .. Cela mérite réflexion... Un scélérat tue mon père, et en revanche, moi, son fils unique, j'envoie ce même scélérat au ciel. Oh! c'est payer et salarier le forfait, non s'en venger! Lui, il a surpris mon père dans la grossièreté de la nature, plein de pain 1, tous ses péchés épanouis et drus comme le mois de mai, et quelle est la balance de son compte, le Ciel seul le sait! mais selon le cours com-mun de nos pensées, il pèse une lourde charge sur lui... Et moi je me croirais vengé de l'assassin en le surprenant au moment où il purge son âme, où il s'équipe et se prépare pour le grand voyage? Non, rentre, mon épée, et réserve-toi pour un coup plus horrible, quand il sera endormi par l'ivresse, ou en proie à la fureur, ou livré à ses impures amours; en train de jouer ou occupé à quelque action qui n'ait pas en soi la plus petite saveur 1. Expression biblique. de vertu salutaire... c'est alors qu'il faut lui faire l'aire la culbute, de façon qu'il rue du talon contre le ciel et que son âme soit aussi noire et aussi damnée que l'enfer où elle ira... Ma mère attend... Ce remède ne fait que prolonger tes jours malades. (Ilamlet sort. Le roi se lève et s'avance sur la scène.)

LE ROI. Mes paroles volent vers là-haut, mes pensées restent en bas. Les paroles sans les pensées ne vont jamais au ciel. (Il sort.)

Hamlet accuse sa mère.

(La chambre de la reine. Entrent la reine et Polonius.)

POLONIUS. Il vient. Ayez soin de le tancer ferme; dites-lui que ses incartades sont allées trop loin pour qu'on les tolère et que seule votre grâce s'est interposée comme un écran entre lui et le feu. Je vais me tenir coi derrière ceci (Il désigne la tapisserie)... Je vous en prie, allez-y rondement avec lui.

ÏÏAMLET; du dehors. Mère, mère, mère

LA REINE, à Polonius. Je vous le garantis, ne craignez rien... Retirez-vous, je l'entends qui vient. (Polonius se cache et IIamlet entre.)

HAMLET. Eh bien! ma mère, de quoi s'agit-il?

LA REINE. Hamlet, tu as grandement offensé ton père.

HAMLET. Ma mère, vous avez grandement offensé mon père.

L\ REINE. Voyons, voyons! vous, me répondez d'une langue oiseuse.

HAMLET. Allons, allons 1 vous m'interrogez d'une langue perverse.

LA REINE. Quoi! qu'est-ce à dire, Hamlet?

HAMLET. De quoi s'agit-il, voyons?

LA REINE. Oubliez-vous qui je suis?

HAMLET. Non, par le crucifix! non, certes; vous êtes la reine, la femme du frère de votre mari, et (plût à Dieu que ce ne fût pas!) vous êtes ma mère.

LA REINE, se levant. C'est bien; je vais vous adresser ceux qui sauront vous parler.

HAMLET, la prenant par le poignet et la forçant à se rasseoir. Allons, allons, rasseyez-vous ! Vous ne bougerez pas. Vous ne sortirez pas d'ici avant que je vous aie pré-senté un miroir où vous pourrez voir jusqu'au fond de vous-mème.

LA REINE. Que veux-tu faire?... Tu ne veux pas m'as-sassiner? Au secours, holà! au secours!

POLONIUS, derrière la tapisserie. Holà ! au secours! au secours! au secours!

HAMLET, tirant son épée. Qu'y a-t-il là? un rat?... Mort! je parie qu'il est mort ! (il passe son épée à travers la tapisserie.)

POLONIUS. Oh! je suis tué! (Il tombe et meurt.)

LA REINE. Hélas! qu'as-tu fait?

HAMLET. Ma foi ! je n'en sais rien.... Est-ce le roi?

LA REINE. Oh! quel acte précipité et sanguinaire!

HAMLET. Un acte sanguinaire!... Presque aussi mau-vais, ma bonne mère, que de tuer un roi et d'épouser son frère.

LA REINE. Que de tuer un roi?

HAMLET. Oui bien, madame, ce sont mes propres mots. (il soulève la tapisserie et découvre Polonius.) Misérable sot, imprudent et indiscret, adieu ! Je t'ai pris pour un plus grand que toi; prends ce qui t'arrive! tu t'aperçois que trop faire l'officieux ne va pas sans danger... (A la reine.) Cessez de vous tordre les mains. Paix! asseyez-vous, que je vous torde le cœur, car c'est ce que je vais faire, si toutefois il est d'une étoffe pénétrable, si l'habitude maudite ne l'a pas bronzé au point qu'il soit à l'épreuve et à l'abri de tout sentiment.

LA REINE. Qu'ai-je' donc fait pour que ta langue bru-tale ose me menacer à si grand bruit?

HAMLET. Un acte tel qu'il met une tache sur la grâce rougissante de la pudeur; qu'il proclame la vertu hypo-crite; qu'il enlève la rose du beau front de l'amour innocent et y met à la place un ulcère; qu'il rend les vœux du mariage aussi faux que les serments des joueurs de dés... oh! un acte tel que du corps d'un contrat sacré il arrache l'âme même, et fait de la douce religion une rapsodie de mots ! La face du ciel en devient pourpre; que dis-je? la masse solide et compacte de la terre, le visage en deuil, comme aux approches du jugement, est malade à la pensée de cet acte!

LA REINE. Ciel! quel est-il donc cet acte qui gronde si fort et tonne dès le prologue?

HAMLET, désignant deux portraits pendus au mur. Regardez ici ce tableau, et puis celui-là, ces portraits des deux frères. Voyez quelle grâce trônait sur ce visage : les boucles d'Hypérion, le front même de Jupiter, l'œil du dieu Mars, impérieux et menaçant, la droite attitude du héraut Mercure quand il vient de poser le pied sur un mont qui baise le ciel; c'est là en vérité une combinai-son et une harmonie où chaque dieu semblait avoir mis son sceau pour donner au monde le modèle de l'homme : c'était votre mari... Regardez maintenant à côté : c'est ici votre mari, pareil à un épi niellé qui empoisonne son robuste frère. Avez-vous des yeux? Avez-vous bien pu cesser de pâturer sur cette belle montagne pour venir vous engraisser dans ce marécage? Oui, vrai-ment, avez-vous des yeux? Vous ne pouvez appeler cela de l'amour, car à votre âge la chaleur du sang est domptée; elle se fait humble et suit avec soumission le jugement; et quel jugement voudrait passer de celui-ci à celui-là? Quel est donc le diable qui vous a ainsi dupée à colin-maillard?... 0 honte, où est ta rougeur?

LA REINE. 0 Hamlet, n'en dis pas plus! Tu tournes mes yeux sur le fond de mon âme, et là je vois des taches si noires et si tenaces que jamais elles ne pourront s'ef-facer... Oh! ne m'en dis pas plus : tes paroles m'entrent dans les oreilles comme des poignards. Assez! mon doux Hamlet!

HAMLET. Un meurtrier et un scélérat! un esclave qui ne vaut pas la vingtième partie de la dîme de votre premier seigneur ! le Vice grotesque de la comédie fait roi! un filou de l'empire et du pouvoir, qui a volé sur une tablette le précieux diadème et l'a mis dans sa poche !

LA REINE. Assez!

HAMLET. Un roi de chiffons et d'oripeaux!... (Entre le fan-tôme du feu roi, visible pour Hamiot seul.) Protégez-moi et cou-vrez-moi de vos ailes, célestes gardiens! (Aufantôme.) Que veut votre gracieuse personne?

LA REINE. Hélas ! il est fou.

HAMLET, au fantôme. Ne venez-vous pas gourmanden votre fils trop lent qui s'attarde à des emportements, et néglige l'urgente exécution de votre ordre redoutable? Oh! dites!

LE FANTÔME. N'oublie pas. Cette visite n'a pour objet que d'aiguiser ta résolution presque émoussée. Mais vois! la stupeur accable ta-mère. Oh! interpose-toi entre elle et son âme qui lutte. Plus le corps est faible, plus la pensée le travaille durement. Parle-lui, Hamlet.

HAMLET. Qu'avez-vous, madame?

LA REINE. Hélas ! qu'avez-vous vous-même, que vous fixez vos yeux sur le vide et que vous faites entretien avec l'air incorporel? Vos esprits regardent avec affole-ment par vos yeux, et, comme les soldats réveillés par l'alarme, vos cheveux couchés se dressent et se tiennent raides... 0 mon bon fils, arrose de froide patience la chaleur et la flamme de ta fièvre... Qu'est-ce que vous regardez?

HAMLET, montrant le fantôme. Lui, lui! voyez donc comme il fait une pâle lueur ! Son aspect et sa cause réunis, s'ils prêchaient à des pierres, les rendraient sensibles... (Au fantôme.) Ne me regardez pas, de peur d'amollir par cette expression de pitié mes sévères desseins ; alors ce que j'ai à faire perdrait sa vraie couleur : des larmes couleraient peut-être au lieu de sang.

LA REINE. A qui dites-vous cela?

HAMLET. Est-ce que vous ne voyez rien là?

LA REINE. Rien du tout, et pourtant je vois tout cé qui est ici.

HAMLET. Et vous n'avez rien entendu?

LA REINE. Non, rien que nous-mêmes.

HAMLET. Mais regardez donc là! Voyez comme il s'éloigne doucement... Mon père, tel qu'il était de son vivant... Voyez-le qui sort, en ce moment même, par le portail. (Le fantôme sort.)

LA REINE. Ce n'est qu'une image forgée par votre cer-veau : le délire est très habile à ces créations fantastiques.

HAMLET. Le délire!... mon pouls bat la mesure aussi régulièrement que le vôtre et fait une aussi saine musique; ce que j'ai dit n'est pas de la démence : mettez-moi à l'épreuve et je vous répéterai la chose mot pour mot, tandis que la démence s'en écarterait avec cent gambades... Mère, pour l'amour de la grâce, n'appliquez pas à votre âme ce baume flatteur de croire que c'est non votre faute mais ma folie qui parle. Cet onguent-là ne peut que recouvrir d'une peau et d'une taie la place ulcérée, cependant que la corruption enve-nimée, minant tout au-dessous, infecte sans être vue. Confessez-vous au ciel; repentez-vous de ce qui est passé, évitez ce qui est à venir et n'étendez pas le fumier sur les mauvaises herbes pour les rendre plus luxuriantes. Pardonnez-moi la vertu que je montre, car en ces temps de grasse et poussive corruption, la vertu même doit demander pardon au vice ; que dis-je? implorer à genoux la permission de lui faire du bien.

LÀ REINE. 0 Hamlet! tu as fendu mon cœur en deux. , HAMLET. Oh! rejetez-en la mauvaise moitié et vivez purifiée avec l'autre... Bonne nuit! Séparez-vous de mon oncle; affectez la vertu, si vous ne l'avez pas... Encore une fois, bonne nuit! et quand vous serez désireuse d'être bénie du ciel, je vous demanderai, moi, votre bénédiction... Quant à ce seigneur (il désigne le corps de Polo-mus), je me repens; mais les cieux ont ainsi voulu me punir par lui et lui par moi, afin de me marquer pour leur fléau et leur ministre. Je vais lui trouver une place et je répondrai de la mort que je lui ai donnée... Allons, de nouveau, bonne nuit! Il me faut être cruel, simple-ment pour être humain. Ainsi le mal ouvre la marche et le pire reste à venir... Un mot encore, bonne madame.

LA REINE. Que dois-je faire?

HAMLET. Avant tout, rien de ce que je vous ai recom-mandé 1 : laissez ce roi gorgé de vin, en échange d'un couple de baisers rances; vous faire dévoiler toute cette affaire et avouer que je ne suis pas réellement fou, mais. seulementfou par ruse. Il serait bon de le lui faire savoir...

LA REINE. Sois sûr que si les mots sont faits de souffle et le souffle de vie, je n'ai plus assez de vie pour souffler mot de ce que tu m'as dit.

HAMLET. Il faut que je parte pour l'Angleterre, vous savez cela?

LA REINE. Hélas! je l'avais oublié; c'est une chose conclue.

HAMLET, montrant Polonius. Cet homme-ci va hâter mes paquets; je vais traîner sa carcasse dans la chambre voisine. Mère, bonne nuit!... Vraiment ce conseiller est maintenant fort silencieux, fort discret et fort grave, lui qui de son viva-nt n'était qu'un pauvre sot bavard, Venez monsieur, nous allons en finir avec vous. Bonne nuit, mère. (Ils sortent séparément, Hamlet traînant le corps de Polo-nius.)

Réflexions de Hamlet devant une marche

guerrière.

Le roi, prenant prétexte du meurtre de Polonius, envoie Hamlet en Angleterre. C'ést, dit-il, afin de le soustraire au châ-timent; mais en réalité il a donné des instructions secrètes au roi d'Angleterre pour mettre à mort le prince. Au moment de s'embarquer, Hamlet voit défiler une armée norvégienne et s'informe de sa destination,

HAMLET, à un capitaine. Mon bon monsieur, à qui sont ces troupes?

1. Hamlet s'indigne de voir sa mère hésitante et prête à retomber dans le péché. LE CAPITAINE. Au roi de Norvège, monsieur.

HAMLET. Quelle est leur destination, monsieur, s il vous plaît?

LE CAPITAINE. Une certaine partie de la Pologne. HMILET. Qui les commande, monsieur?

LE CAPITAINE. Le neveu du vieux roi de Norvège, For-- . tinbras.

HAMLET. Est-ce contre la Pologne rrième qu'elles mar-chent, monsieur, ou contre quelque point de la fron-tière?

LE CAPITAINE. Pour vous dire la vérité, et sans y ajouter rien, nous allons conquérir un petit lopin de terre qui n'a d'autre valeur que le nom. Pour cinq ducats, oui, cinq, je ne voudrais pas le prendre à ferme, et ni le roi de Norvège ni celui de Pologne n'en retire-ront un plus grand prix, quand ils le vendraient en toute propriété.

HAMLET. Mais, en ce cas, les Polonais ne le défendront point.

LE CAPITAINE. Si fait, ils y ont déjà mis garnison.

HAMLET. Deux mille âmes et vingt mille ducats ne suffiront pas pour résoudre le litige de ce brin de paille 1 C'est un de ces abcès produits par trop de richesse et de paix, qui crèvent sans montrer au dehors pour quelle cause l'homme meurt... Je vous remercie humblement, monsieur.

LE CAPITAINE. Dieu soit avec vous, monsieur! (il sort.)

HAMLET, seul. Comme toutes les circonstances s'enten-dent pour m'accuser et pour éperonner ma lente ven-geance ! Qu'est-ce que l'homme, si son bien suprème et l'emploi principal de son temps consistent à dormir et à manger? Une brute, pas autre chose. Assurément Celui qui nous forma avec une si vaste raison, capable de voir devant soi et derrière, ne nous a pas donné cette puissante et divine faculté pour qu'elle moisît en nous inemployée. Or, est-ce oubli bestial? est-ce lâche scrupule venu de réfléchir trop minutieusement aux conséquences — réflexion où il n'entre qu'un quart de sagesse contre trois de couardise? — je ne sais pas pourquoi j 'en suis encore à dire : « Cette chose est à faire », quand j'ai motif et volonté, force et moyens de la faire. Des exemples gros comme la terre m'exhor-tent : témoin cette armée immense et ruineuse, conduite par un tout jeune prince délicat, dont l'âme gonflée d une divine ambition fait la nique à l'invisible issue et expose ce qui est mortel et fragile à tous les assauts de la fortune, de la mort et du danger... le tout pour une coquille d'oeuf. Pour être vraiment grand il faut ne pas s émouvoir sans de grands motifs, mais aussi trouver grande cause de querelle dans un brin de paille si l'hon-neur est en jeu... Comment suis-je donc fait, moi qui ai un père tué, une mère déshonorée, tous les stimulants de la raison et du sang, et qui laisse tout dormir? alors qu'à ma honte je vois la mort imminente de vingt mille hommes qui pour une chimère et un mensonge de gloire vont à leur tombe comme à leur lit, se battent pour un morceau de terre sur lequel leur multitude n'a pas seulement la place de décider du sort de leur cause, qui n'est pas mème une tombe assez vaste pour con-tenir et cacher les tués. Oh ! qu'à partir de cette heure mes pensées soient de sang ou ne soient rien!

Mort d'Ophélie.

Hamlet a découvert le complot tramé, contre lui. Il s'est échappé et revient en Danemark. Le roi avisé de son retour excite contre lui Laerte, fils de Polonius et frère d'Ophélie. La jeunè fille est devenue folle après l'abandon de Hamlet et la mort de son père. Elle est apparue devant le roi et Laerte, chargée de fleurs des champs et chantant des refrains bizarres. Peu après sa sortie, arrive la reine, l'air bouleversé. LE ROI. Qu'y a-t-il, reine chérie?

LA REINE. Un malheur marche sur les talons d'un autre, tant ils se suivent de près : votre sœur est noyée, Laerte.

LAERTE. Noyée! oh! où cela?

LA REINE. Il est un saule aux branches penchées sur un ruisseau et qui mire ses feuilles grises dans la glace de l'onde; elle est venue là avec de fantasques guir-landes faites de boutons d'or, d'orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres auxquelles les pâtres en leur franc parler donnent un nom grossier, mais que nos chastes jeunes filles appellent doigts de mort : là, comme elle grimpait pour pendre sa sauvage couronne aux rameaux penchants, une branche perfide s'est cassée et voilà que ses trophées de verdure et elle-même sont tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses robes se sont déployées sur l'eau et l'ont un instant soutenue, nou-velle sirène, pendant qu'elle chantait des fragments de vieux airs, comme inconsciente de sa propre détresse, ou comme une créature née de l'onde et formée pour cet élément : mais cela n'a pu durer longtemps, et bientôt ses vètements, lourds de l'eau qu'ils avaient bue, ont ravi la pauvre fille à son lai mélodieux pour l'entraîner vers une mort bourbeuse.

Le cimetière.

Un cimetière. Entrent deux fossoyeurs avec îles bêches, des pioches, etc.

PREMIER FOSSOYEUR. Est-ce qu'on doit l'enterrer en terre chrétienne celle qui va volontairement au-devant de son propre salut 1?

SECOND FOSSOYEUR. Je te dis qu'oui, et donc creuse vite sa fosse; le coroner 2 a fait son enquête et il a conclu à la sépulture chrétienne.

1. Comme la plupart des gens du peuple dans le théâtre de Shakespeare, les fossoyeurs commettent mainte bévue, employant les mots au rebours de leur sens, par exemple ici salut où l'on attendrait perte ou damnation.

Page 1