‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 40 sur 52 · Magistrat charge d'informer sur les cas de mort violente · texte numérisé non relu

Magistrat charge d'informer sur les cas de mort violente

PREMIER FOSSOYEUR. Comment ça se peut il, à moins qu'elle ne se soit noyée en cas de légitime défense?

SECOND FOSSOYEUR. Ma foi, c'est comme ça qu'on a jugé.

PREMIER FOSSOYEUR. Ça doit ètre se offendendo 1 ; ça ne peut pas ètre autrement. Car voici le point : si je me noie à bon escient, ça suppose un acte, et un acte à trois branches, vois-tu : agir, faire et accomplir; ar(Jo, elle s'est noyée à bon escient.

SECOND FOSSOYEUR. Oui, mais écoutez-moi, mon brave compère...

PREMIER FOSSOYEUR. Permets. Voici l'eau, bon; voilà l'homme, bon. Si l'homme va vers cette eau et se noie, qu'il le veuille ou non, c'est lui qui y est allé, remarque bien ça; mais si c'est l'eau qui vient vers lui et qui le noie, ce n'est pas lui qui s'est noyé; argo, celui qui n'est pas coupable de sa mort n'abrège pas sa vie.

SECOND FOSSOYEUR. Mais est-ce que c'est la loi?

PREMIER FOSSOYEUR. Oui, pardi, c'est la loi; la loi de l'enquête par le coroner.

SECOND FOSSOYEUR. Voulez-vous que je vous dise la vérité? Si ça n'avait pas été une demoiselle noble, on l'aurait enterrée hors de terre chrétienne.

PREMIER FOSSOYEUR. Ma foi, c'est comme tu dis : si ça ne fait pas pitié que les gens du grand monde aient sur cette terre encouragement à se noyer ou à se pendre, plus que les autres chrétiens!... Avance ici, ma bêche... Je vas te poser une question : si tu ne me réponds pas comme il faut, avoue que tu es...

SECOND FOSSOYEUR. Dis toujours.

PREMIER FOSSOYEUR. Quel est celui qui bâtit plus solide que le maçon, le constructeur de navires ou le char-pentier?

SECOND FOSSOYEUR. Le constructeur de potences, car celte charpente-là survit à mille locataires.

PREMIER FOSSOYEUR. Ton esprit me plaît, ma foi! La potence fait bien... oui, mais comment est-ce qu'elle fait 1. Il veut dire se defendendo. bien? Elle fait bien pour ceux qui font mal; or tu fais mal de dire que la potence est plus solidement bâtie que l'Église; argo, la potence ferait bien pour toi. Cherche encore, allons!

SECOND FOSSOYEUR. « Quel est celui qui bâtit plus solide que le maçon, le constructeur de navires ou le char-pentier? »

PREMIER FOSSOYEUR. Oui, dis-moi ça, et puis dételle.

SECOND FOSSOYEUR. Pardi, maintenant je sais bien.

PREMIER FOSSOYEUR. Vas-y.

SECOND FOSSOYEUR. Sacristi! non, je ne sais plus. ( Mamlet et Horatio entrent et se tiennent à distance.)

PREMIER FOSSOYEUR. Ne te bâtonne pas davantage la cervelle pour trouver, car, vois-tu, à paresseuse bour-rique point ne chaut bâton ni trique, et la prochaine fois qu'on te posera la mème question réponds : c'est un fossoyeur; les maisons qu'il bâtit durent jusqu'au jour du jugement... Et maintenant va-t'en chez Yaughan me chercher un pot de boisson. (Le second fossoyeur sort. Le premier, tout en bêchant, chante un vieil air dont il coupe les mots par ses ahans,)

Dans ma jeunesse quand j'aimais... j'aimais,

Ah! la vie était douce chose.

Le souci peut venir après,

Nargue au souci morose'

HAMLET. Est-ce que ce compagnon-là n'a aucun senti-ment de ce qu'il fait, qu'il chante en creusant une fosse?

IIORATIO. L'habitude lui a rendu sa besogne aisée.

IIAMLET. C'est juste : la main qui travaille le moins a le tact le plus délicat.

LE FOSSOYEUR, il chante.

Mais l'âge à petits pas venu

De ses vieux doigts crochus m'empoigne

Et m'embarque pour l'inconnu :

Jeunesse tôt s'éloigne!

(Il tire de la fosse un crâne et le jette dehors.)

HAMLET. Ce crâne contint une langue et pouvait chanter jadis. Comme ce drôle le fait sauter à terre, ni plus ni moins que si c'était la mâchoire de Caïn qui commit le premier meurtre! C'est peut-être la caboche d'un poli-ticien que cet âne traite avec tant de sans-gène; d'un homme qui prétendait circonvenir Dieu. Pourquoi pas?

HORATIO. C'est possible, monseigneur.

HAMLET. Ou d'un courtisan qui savait dire: « Bonjour, mon bon seigneur! Comment vas-tu, mon doux sei-gneur! »... Peut-être celle de monseigneur un tel qui vantait le cheval de monseigneur un tel, quand il dési-rait se le faire donner. Pourquoi pas?

HORATIO. Oui, monseigneur.

HAMLET. C'est bien cela, n'est-ce pas? Et maintenant il est la propriété de noble dame Vermine : sans mâ-choire, frappé sur le museau par la bêche d'un fos-soyeur... C'est une fameuse révolution, si nous étions assez malins pour la voir. Ces os ont-ils si peu coûté à former, qu'ils ne sont plus bons que pour jouer aux quilles? Les miens me font mal, rien que d'y penser.

LE FOSSOYEUR, il chante.

Un blanc linceul pour le vêtir;

Holà! une bêche, une pioche!

Maison d'argile pour bâtir

A l'hôte qui s'approche.

(Il fait sauter un autre crâne.)

HAMLET. En voici un autre : pourquoi ne serait-ce pas le crâne d'un homme de loi? Où sont ses arguties à présent, ses distinctions et ses conclusions, ses ergoteries et ses roueries? Pourquoi souffre-t-il que ce grossier manant lui tape sur le bastion avec une pelle sale, sans lui intenter une action pour voies de fait?... Hum! ce com-père a pu ètre dans son temps grand acheteur de terres, avec ses hypothèques, ses reconnaissances, ses termes préfix, ses doubles garanties, ses entrées en jouissance... Est-ce le dernier terme de tous ses beaux termes, et la suprème jquissance de toutes ses jouissances, d'avoir sa belle caboche pleine de belle boue? Est-ce que ses garanties (et des garanties doubles encore!) ne lui garan-tissent rien autre de ses acquisitions que la longueur et la largeur d'un contrat fait en double sur parchemin? Ses titres de propriété tiendraient à peine dans cette boîte (il pousse du pied le crâne), et faut-il que le propriétaire lui-même n'en ait pas davantage, eh?

HORATIO. Pas un iota de plus, monseigneur.

HAMLET. Est-ce que le parchemin n'est pas fait de peau de mouton?

HORATIO. Oui, monseigneur, et de peau de veau aussi.

HAMLET. Ce sont des veaux et des moutons ceux qui mettent leur assurance dans un titre pareil... Je vais parler à ce camarade (Au fossoyeur). A qui cette fosse, l'ami?

LE FOSSOYEUR. A moi, monsieur. (Il chante.)

Maison d'argile pour bâtir

A l'hôte qui s'approche.

HAMLET. Je croirais en effet qu'elle est à toi, car tu te mets dedans.

LE FOSSOYEUR. Mais non, mon bon monsieur, je ne me t mets pas dedans en disant qu'elle est à moi ; c'est vous que je mettrais dedans si je disais qu'elle est à vous.

HAMLET. Tu essaies de me mettre dedans en disant qu'elle est à toi ; elle est pour un mort et non pour un vivant... Sérieusement, pour quel homme creuses-tu ce trou?

LE FOSSOYEUR. Ce n'est pas pour un homme, monsieur.

HAMLET. Pour quelle femme, alors?

LE FOSSOYEUR. Pas pour une femme non plus.'

HAMLET. Qui va-t-on enterrer ici?

LE FOSSOYEUR. Quelqu'un qui fut une femme, monsieur, mais (Dieu ait son âme !) elle est morte.

HAMLET, Comme ce drôle est ergoteur ! Il nous faut parler par règle et par compas, sans quoi l'équivoque nous perd. Parbleu! Horatio, voilà trois ans que j'en fais la remarque : la subtilité a tout envahi chez nous, et aujourd'hui l'orteil @du rustre frôle de si près le talon du cou,rtisan qu'il lui écorche son ampoule... (Au fossoyeur. Depuis combien de temps es-tu fossoyeur?

LE FOSSOYEUR. De tous les jours que Dieu fait, j'ai débuté le jour même où notre l'eu roi Hamiet battit For-tinbras.

HAMLET. Combien y a-t-il de cela?

LE FOSSOYEUR. Vous ne pouvez pas dire ça? mais le premier sot venu vous le dira! C'est le jour mème où le jeune Hamlet est né... celui qui est fou et qu'on a envoyé en Angleterre.

HAMLET. Et dis-moi, pourquoi l'a-t-on envoyé en An-gleterre?

LE FOSSOYEUR. Mais, parce qu'il était fou; il y retrou-vera son bon sens, ou, s'il ne le retrouve pas, ça ne fera pas grand'chose là-bas.

HAMLET. Pourquoi?

LE FOSSOYEUR. On ne s'en apercevra seulement pas dans ce pays-là : les gens y sont tous aussi fous que lui.

HAMLET. Comment est-il devenu fou?

LE FOSSOYEUR. D'une manière bien étrange, ce dit-on.

HAMLET. En quoi étrange?

LE FOSSOYEUR. Ma foi! en perdant l'esprit.

HAMLET. Sous l'empire de quoi?

LE FOSSOYEUR. Mais sous l'empire de notre roi... Oui, voilà trente ans que je suis fossoyeur ici, tel que vous me voyez.

HAMLET. Combien de temps un homme reste-t-il en terre avant de pourrir?

LE FOSSOYEUR. Ma foi! s'il n'est pas déjà pourri avant de mourir, — car nous avons au jour d'aujourd'hui des tas de corps gâtés qui peuvent à peine attendre l'enter-rement, — il vous durera quelque huit ou neuf ans. Un tanneur vous dure bien neuf ans.

HAMLET. Pourquoi lui plus qu'un autre?

LE FOSSOYEUR. Pardi, monsieur, sa peau est si bien tannée par son métier qu'elle ne prend pas l'eau avant un bon bout de temps... Et n'y a rien comme l'eau, voyez-vous, pour vous abîmer ces sacrées carcasses'... Tenez, voici un crâne; ce crâne-là est bien resté en terre vingt-trois ans. HAMLET. A qui était-il?

LE FOSSOYEUR. C'était celui d'un satané fou! A qui croyez-vous qu'il était?

HAMLET. Ma foi, je n'en sais rien.

LE FOSSOYEUR. Ah! le coquin de fou, peste soit de lui! Il m'a une fois versé un flacon de vin du Rhin sur la tète... Ce crâne-là, monsieur, c'était le crâne d'Yorick, le bouffon du roi.

IIAMLET. Celui-ci?

LE FOSSOYEUR. Celui-ci même.

HAMLET. Laisse-moi voir. (Il prend le crâne.) Hélas! pauvre Yorick! Je l'ai connu, Horatio : c'était un garçon d'une verve infinie, d'une fantaisie exquise; il m'a porté sur son dos des milliers de fois : et maintenant comme ceci fait horreur à mon imagination! Ma gorge se soulève à cette vue! Là pendaient ces lèvres que j'ai baisées je ne sais combien de fois. Où sont vos quolibets à cette heure'? vos saillies? vos chansons? vos éclairs de gaîté qui soulevaient par toute la table une tempète de rires? Plus une seule facétie maintenant pour vous moquer de votre propre grimace. Vous voilà bouche bée. Allez maintenant dans la- chambre de madame et dites-lui qu'elle a beau se mettre un pouce de peinture, c'est à ce visage-là qu'elle devra en venir. Faites-la rire avec cela... Je t'en prie, Horatio, dis-moi une chose.

HORATIO. Quoi, monseigneur?

HAMLET. Crois-tu qu'Alexandre ait eu pareille mine dans la terre?

IIORATIO. Exactement la même.

HAMLET. Et cette odeur-là? pouah! (il pose le crâne.)

HORATIO. Exactement la mème, monseigneur.

HAMLET. A quels vils usages nous pouvons retourner, Horatio! Qui empêché l'imagination de suivre aux traces la noble poussière d'Alexandre pour la trouver en fin de compte bouchant le trou d'une barrique?

HORATIO. Ce serait méditer trop subtilement que de

méditer ainsi.

HAMLET. Non, ma foi! pas le moins du monde; ce ne serait que l'accompagner docilement dans ses étapes en prenant la vraisemblance pour guide. Par exemple : Alexandre mourut, Alexandre fut enterré, Alexandre retourna en poussière, la poussière est de la terre, avec la terre nous faisons de la glaise, et pourquoi cette glaise en laquelle il fut converti ne servirait-elle pas à boucher un baril de bière? (il déclame :)

Qui sait? le grand César, effroi du monde entier,

Aux fentes d'un vieux mur est un peu de mortier ;

Ce qui reste de son argile triomphale

Calfeutre une masure et combat la rafale !

Mais doucement, doucement! écartons-nous : voici venir le roi, la reine et les courtisans. Quel mort suivent-ils et pourquoi ces rites mutilés? Cela indique que celui dont ils accompagnent le corps a d'une main désespérée attenté à sa propre vie. C'était quelqu'un de qualité. Couchons-nous un instant contre terre pour les observer. (Il s'écarte avec Horatio. Entrent en procession des prêtres, puis le corps d'Ophélie, Laerte et des pleureuses, le roi, la reine et leur suite.)

LAERTE, au premier prôtre. Quelle cérémonie reste-t-il à faire?

HAMLET, à part. C'est Laerte, un très noble jeune homme : attention.

LAERTE, de môme. Quelle cérémonie reste-t-il à faire?

LE PREMIER PRÊTRE. Nous avons étendu le cérémonial de ses obsèques jusqu'aux dernières limites autorisées. Sa mort était suspecte et, si un ordre souverain n'avait pas fait s'incliner la règle, elle aurait habité en terre non sanctifiée jusqu'à la trompette du dernier jour; au lieu de prières charitables, on eût jeté sur elle des tessons, des cailloux et des pierres; cependant on lui a accordé la couronne des jeunes filles, les jonchées de fleurs des vierges, et d'être conduite à sa dernière demeure en procession et au son des cloches.

LAERTE. Est-ce qu'on ne doit rien faire d'autre? ,

LE PREMIER PRÊTRE. Rien d'autre. Nous profanerions le service des morts en chantant un Requiem et en implorant pour elle le même reposque pourles âmes partiesen paix.

LAERTE. Déposez-la dans la terre, et puissent de sa belle chair immaculée éclore des violettes ! Je te le dis, prètre avare, ma sœur sera un ange du ciel, quand toi tu hurleras en enfer.

HAMLET, à part. Quoi! la belle Ophélie! (Le cercueil est des-cendu dans la fosse. La reine s'approche et jette des fleurs dessus.)

LA REINE. Fleurs sur fleur! adieu! j'espérais que tu serais la femme de mon Hamlet; je pensais orner ton lit nuptial, douce jeune fille, et non pas joncher ta tombe.

LAERTE, penché sur la fosse. Oh! qu'un triple malheur tombe dix fois triplé sur la tête maudite dont l'acte scélérat t'a privée de ta si vive- intelligence!... Ne jetez pas encore vos pelletées de terre; attendez que je l'aie serrée encore une fois dans mes bras. (il saute dans la fosse.) Et maintenant entassez votre poussière sur le vivant et sur la morte jusqu'à faire de cette plaine une montagne qui dépasse le vieux Pélion ou la tète céleste du bleuâtre Olympe !

HAMLET, s'avançant. Quel est celui dont la douleur s'exhale avec une telle emphase? dont le chagrin se répand en phrases capables de conjurer les étoiles errantes et de les tenir immobiles comme des auditeurs pétrifiés d'étonnement?... C'est moi, Hamlet le Danois. (Il saute dans la fosse.)

LAERTE. Le diable prenne ton âme! (il se jette sur Hamlet.)

HAMLET. C'est une mauvaise prière que tu fais là... Je t'en prie, ôte tes doigts de ma gorge, car bien que je ne sois ni violent ni colérique, j'ai pourtant en moi quelque chose de dangereux que ta sagesse ferait bien de craindre... Retire ta main!

LE ROI. Séparez-les!

LA REINE. Hamlet! Hamlet!

Tous. Messieurs !

HORATIO. Mon bon seigneur, calmez-vous. (Les assistants les séparent et ils sortent de la fosse.)

HAMLET. Parbleu! je me battrai avec lui pour cette cause jusqu'à ce que mes paupières ne clignotent plus. . LA REINE. 0 mon fils, pour quelle cause?

HAMLET. J'aimais Ophélie : quarante mille frères ne pourraient pas avec toute la quantité de leur amour atteindre à la somme du mien. (A Laerto.) Que ferais-tu pour elle? (Laerte essaie d'échapper à ceux qui le tiennent pour se jeter de nouveau sur Hamlet.)

LE ROI. Oh! il est fou, Laerte.

LA REINE. Pour l'amour de Dieu, contenez-vous.

HAMLET. Morbleu, montre-moi ce que tu te sens prêt à faire? Veux-tu pleurer? veux-tu te battre? veux-tu jeûner? veux-tu te mettre en pièces? veux-tu boire du vinaigre? manger un crocodile 19 Moi, j'y suis prêt. Est-ce que tu viens ici pour pleurnicher? pour me braver en sautant dans sa fosse? Fais-toi enterrer vif avec elle et j'en ferai autant; et si tu parles de montagnes, qu'on entasse sur nous des millions d'arpents, jusqu'à ce que notre tertre aille se roussir le crâne contre la zone enflammée et fasse paraître l'Ossa pas plus gros qu'une verrue... Va, si je veux faire de grandes phrases, je déclamerai aussi bien que toi.

LA REINE, aux assistants. C'est pure folie; l'accès va le travailler ainsi quelque temps, et puis, aussi patient que la colombe dont la couvée dorée vient d'éclore, il tombera dans un silencieux abattement.

HAMLET, à Laerte. Entendez-moi, monsieur : pour quelle raison me traitez-vous ainsi? Je vous ai toujours aimé... Mais peu importe! Hercule lui-même aura beau faire :

Le chat peut miauler, le chien aura son jour.

(Il sort.) Le drame s'achève dans le sang. Le roi Claudius persuade à Laerte de provoquer Hamlet à un assaut d'escrime et de le tuer au moyen d'un fleuret empoisonné. Il a en outre préparé un breuvage mortel qu'il compte faire boire à Hamlet pendant la joute. Ses précautions sont en partie déjouées. La reine boit le breuvage destiné à son fils. Faisant par erreur échange de leurs armes, Laerte et Hamlet se blessent l'un l'autre mortelle-ment. Enfin, avant de mourir, Hamlet tue le roi d'un coup d'épée. 1. Hamlet raille les absurdes défis que se portaient les rivaux d'amour.

OTHELLO Othello, bien qu'il soit More d'origine, est devenu général des armées de Venise, Il a épousé secrètement Desdémona, fille unique de Brabantio, sénateur vénitien. Mais le bonheur des deux époux est bientôt troublé par les machinations de l'en-seigne Iago. Celui-ci nourrit une sourde rancune contre Othello qu'il soupçonne injustement d'avoir séduit sa propre femme Emilia. Il lui en veut encore de lui avoir préféré pour lieute-nant le jeune Michel Cassio. Par-dessus tout il est aiguillonné par l'instinctive et ténébreuse passion du mal, qu'il masque de. rude franchise et de loyale amitié. Iago commence par réveiller au milieu de la nuit' le vieux Brabantio en lui criant que sa fille est subornée par le More. Brabantio vient sur-le-champ demander raison de cet outrage au Sénat. Il y a justement séance de nuit dans la salle du Conseil, en raison de nouvelles graves venues d'Orient.

Comment Othello s'est fait aimer

de Desdémona.

(La salle du conseil à Venise. Séance do nuit. Le doge et les sénateurs sont assis autour d'une table. Des officiers se tiennent derrière eux.)

LE DOGE. Il n'y a pas assez d'accord entre ces nouvelles pour qu'on y ajoute foi. (Entre tui messager.)

LE MESSAGER. Les Ottomans, révérends et gracieux seigneurs, après avoir cinglé droit sur l'île de Rhodes, y ont fait leur jonction avec une flotte de renfort.

PREMIER SÉNATEUR. Oui, c'est bien ce que je pensais... Quel est leur nombre, selon vous?

LE MESSAGER. Trente voiles; et maintenant, virant de bord, ils découvrent leur véritable dessein et se portent contre Chypre... Le seigneur Mantano, votre fidèle et très vaillant serviteur, vous envoie avec ses hommages ce sincère avis et vous supplie de le croire.

PREMIER SÉNATEUR. Voici venir Brabantio et le vaillant More. (Entrent Brabantio, Othello, Iago et des officiers.) •

LE DOGE. Vaillant Othello, nous avons à vous employer sur-le-champ contre l'ennemi commun, l'Ottoman... (A Brabantio.) Je ne vous voyais pas; soyez le bienvenu, noble seigneur; vos conseils et votre aide nous man-quaient cette nuit.

BRABANTIO. Et moi, il me manquait les vôtres. Que Votre Grâce me pardonne : ce n'est ni mon rang, ni ce que j'ai pu apprendre des affaires publiques qui me tire de mon lit. Ce n'est pas l'intérêt général qui me, préoc-cupe, car ma douleur personnelle est d'une nature si tor-rentielle et si submergeante qu'elle engloutit et absorbe tous les autres chagrins, sans cesser d'être elle-même.

LE DOGE. Qu'y a-t-il donc?

BRABANTIO. Ma fille! ô ma fille!

LE DOGE ET LES SÉNATEURS. Morte?

BRABANTIO. Oui, pour moi; elle m'a été volée; elle a été subornée et corrompue par des sortilèges et des dro-gues achetées à des charlatans; car que la nature humaine se livre à des écarts aussi insensés, quand elle n'est ni défectueuse, ni aveugle, ni estropiée dans sa raison... sans l'aide de la sorcellerie, c'est impossible.

LE DOGE. Quel que soit celui dont les infâmes manoeuvres ont dérobé à votre fille sa raison et à vous votre enfant, vous lirez vous-même le livre sanglant de la loi et vous en appliquerez la lettre rigoureuse selon votre sens; oui, quand l'accusé serait notre propre fils.

BRABANTIO. J'en remercie humblement Votre Grâce. (Il désigne Othello.) Voilà l'homme, c'est ce More que votre mandat spécial, paraît-il; a fait venir ici pour les affaires de l'État.

LE DOGE ET LES SÉNATEURS. Lui! nous en sommes consternés !

LE DOGE, à Othello. Qu'avez-vous, de votre côté, à répondre à cela ?

BRÀBANTK). Rien, sinon que c'est vrai.

OTHELLO. Très puissants, très graves et très révérends seigneurs, mes nobles maîtres dont j'ai éprouvé la bonté, j'ai enlevé la fille de ce vieillard, c'est très vrai, et c'est vrai que je l'ai épousée, voilà toute l'étendue, toute la profondeur de mon crime, rien de plus. Je suis rude dans mon parler et mal exercé aux douces phrases de la paix; car depuis que ces bras eurent la moelle de la septième année jusqu'à ce jour, sauf les neuf der-nières lunes, ils ont trouvé leurs plus chers exercices dans les camps; et je ne sais à peu près rien de ce vaste monde en dehors de ce qui touche aux faits d'armes et aux combats; aussi servirai-je mal ma cause en parlant pour moi-même. Pourtant, avec votre gracieuse patience, je vais vous faire le récit simple et sans fard de tout le cours de mon amour : par quelles drogues, quels charmes, quelles conjurations et quelle puissante magie (puisque telles sont les charges qui pèsent sur moi) j'ai séduit sa fille.

BRABANTIO. Une jeune fille toujours si timide! d'un caractère si chaste et si calme que son moindre mouve-ment rougissait de lui-même! oublier sa nature, son âge, son pays, sa réputation, tout enfin, et s'éprendre d'amour pour cela dont la seule vue lui faisait peur! Il faut avoir le jugement mutilé et tout imparfait pour admettre que la perfection mème a pu violer à ce point toutes les lois de la nature. On en est réduit à chercher dans des pratiques et des maléfices d'enfer l'explication de la chose. Je proteste donc de nouveau que c'est par t des mixtures puissantes sur le sang ou par quelque philtre préparé au moyen de conjurations qu'il a agi sur elle.

LE DOGE. Protester de la chose n'est pas la prouver; il faut un témoignage plus sûr et plus avéré que ces conjectures et ces pauvres apparences alléguées contre lui. --

PREMIER SÉNATEUR. Mais vous, Othello, parlez. Avez-vous par des moyens obliques et violents soumis et empoi-sonné les affections de cette jeune fille, ou bien les avez-vous gagnées par des supplications et par les pures prières que l'âme adresse à l'âme?

OTHELLO. Je vous en supplie, envoyez chercher la dame au Sagittaire et qu'elle vienne parler de moi devant son père : si son témoignage me fait paraître criminel à vos yeux, 'ne vous conténtez pas de m'ôter votre confiance et la haute charge que je tiens de vous, que votre arrèt tombe sur ma vie même. ' .

LE DOGE, aux officiers. Qu'on amène ici Desdémona.

OTHELLO, à lago. Enseigne, conduisez-les, vous qui con-naissez le lieu. (Iago sort avec quelques officiers.) Et en atten-dant qu'elle vienne, aussi sincèrement que je confesse au ciel les vices de mon sang/ je veux confier à vos graves oreilles comment j'ai trouvé le chemin du cœur de cette dame si belle, et elle celui du mien.

LE'DOGE. Dites, Othello.

OTHELLO. Son père m'aimait; il m'invitait souvent, ne se lassait pas de m'interroger sur l'histoire de ma vie, année par année, sur les batailles, les sièges, les hasards où j'avais passé. Je racontais tout, depuis mes jours d'enfant jusqu'au moment même où il me ques-tionnait.' Je lui parlais de mille funestes vicissitudes, d'aventures émouvantes sur terre et sur mer, comment j'avais été plus d'une fois à un cheveu de la piort sur la brèche menaçante, comment j'avais été pris par l'en-nemi insolent et vendu en esclavage, comment j'avais été racheté et ce que j'avais éprouvé dans mes voyages. Et alors c'était le lieu de parler des antres vastes et des déserts vides, des âpres carrières, des rocs et des monts, dont la tête touche le ciel; puis mon récit me menait aux cannibales qui s'entre dévcirent, aux anthro-pophages et à ces hommes dont la tète pousse au-dessous des épaules1. Pour m'entendre, Desdémona prêtait une attention sérieuse, mais toujours les soins domestiques la forçaient à s'éloigner et, aussitôt qu'elle avait pu s'en acquitter à la hâte, elle revenait et d'une oreille avide dévorait mes paroles. Je m'en aperçus et je pris une heure favorable; je trouvai moyen de tirer d'elle une prière faite d'un cœur fervent, celle de lui retracer au long tout mon pèlerinage dont elle avait pu entendre quelques fragments, mais rien de suivi. J'y consentis, et à plus d'une reprise je lui dérobai -des larmes en lui parlant de quelque coup de malheur dont souffrit ma jeunesse. Mon histoire finie, elle me donna pour ma peine tout un monde de soupirs : elle protesta qu'en vérité c'était étrange, étrange au delà de tout; que c'était émouvant, merveilleusement émouvant; elle vou-drait ne pas l'avoir entendu, et pourtant elle" voudrait que le ciel eût fait pour elle un homme pareil; elle me remerciait; elle m'engageait, si j'avais un ami qui eût de l'amour pour elle, à lui apprendre simplement à raconter mon histoire et avec cela il gagnerait son cœur. Sur cette invitation je parlai. Elle m'aima pour les dan-gers que j'avais courus, et je l'aimai d'en avoir pitié. C'est là tout le maléfice dont j'ai fait usage... Voici venir la dame; qu'elle en rende témoignage. (Entrent Desdémona, lago et quelques officiers.) ;

LE DOGE. Je crois que ce récit eût également gagné le cœur de ma fille... Bon Brabantio, faites contre mau-vaise fortune bon cœur; épée brisée vaut encore mieux que main désarmée.

BRABANTIO. Je vous en prie, écoutons-la parler : si elle confesse qu'elle a fait dans cet amour la moitié du che-min, la destruction tombe sur ma tète si ma colère s'abat encore sur cet homme!... Venez ici, fille respee--

1. Les voyageurs contemporains de. Shakespeare, Raleigh, Hakluyt, parlaient sérieusement d'un peuple d'hommes ayant les yeux dans les épaules et la bouche au milieu de la poitrine. tueuse; voyez à qui dans toute cette noble assemblée vous devez le plus d'obéissance?

DESDÉMONA. Mon noble père, je vois ici un devoir par-tagé : à vous je suis redevable de la vie et de l'éduca-tion; ma vie et mon éducation m'enseignent ensemble à vous respecter; vous ètes le seigneur de mon devoir; je suis votre fille jusque-là; mais (désignant Othello) voici mon mari ; et la mème soumission que ma mère vous montra en vous préférant à son père, je revendique -le droit de déclarer que je la dois au More, mon seigneur.

BRABANTIO. Adieu! j'ai fini... (Au doge.) S'il plaît à Votre Grâce, occupons-nous des affaires de l'État... J'eusse mieux fait d'adopter un enfant que d'en engendrer un!... Approche, More; je te donne ici de tout mon cœur ce que, si tu ne l'avais pas déjà, je défendrais de tout mon cœur contre toi... Et vous, ma perle, grâce à vous je suis heureux dans l'âme de n'avoir pas d'autres enfants, car votre incartade m'eût appris à les tyran-niser, à les charger d'entraves... (Au doge.) J'ai fini, mon-seigneur.

LE DOGE. Le Turc avec un appareil de guerre formi-dable se dirige sur Chypre. Othello, nul ne connaît mieux que vous les moyens de défense de l'île. Il vous faut donc vous résigner à ternir le frais éclat de votre heureuse fortune pour aller à cette entreprise plus rude et plus orageuse.

OTHELLO. Très graves sénateurs, l'habitude, ce des-pote, m'a rendu le.lit de pierre et d'acier de la guerre aussi moelleux qu'une couche du plus fin duvet. Je l'avoue, je jouis d'une vive ardeur naturelle qui se trouve à l'aise sur la dure. Je me charge de cette guerre contre les Ottomans. Donc je m'incline très humble-ment devant vos grandeurs et je demande qu'il soit pris de justes dispositions au sujet de ma femme, qu'il lui soit assigné une résidence et une pension convena-bles, enfin un train de vie au niveau de sa naissance.

LE DOGE. Si vous l'agréez, qu'elle demeùre chez son père.

OTHELLO 2û3

BRABANTIO. Je ne l'entends pas ainsi.

OTHELLO. Ni moi.

DESDÉMONA. Ni moi; je ne veux point résider chez mon père, pour lui inspirer des pensées d'impatience en res-tant sous ses yeux. Très gracieux doge, prètez à mes paroles une oreille propice; accordez moi le privilège de votre faveur pour venir en aide à ma simplicité.

LE DOGE. Que voudriez-vous, Desdémona?

DESDÉMONA. Que j'aie aimé le More avec l'idée de par-tager sa vie, les furieux orages de ma destinée peuvent le proclamer au monde. Mon cœur subjugué aime jus-qu'à la profession de mon seigneur. J'ai vu le visage d'Othello dans son âme, et c'est à sa gloire et à sa vail-lance que j'ai consacré mon cœur et ma fortune. Ainsi donc, chers seigneurs, si je suis laissée derrière, à vivre de la paix comme un ver rongeur pendant qu'il part pour la guerre, je me verrai privée des nobles raisons qui me l'ont fait aimer et je serai malheureuse pendant le temps de sa cruelle absence. Laissez-moi partir avec lui.

OTHELLO. Vos voix, messeigneurs. Je vous en conjure, laissez-la libre d'agir à sa guise. J'en atteste le ciel, si je fais cette demande, ce n'est pas pour flatter le palais de mes appétits, ni pour complaire à la chaleur de la passion — les désirs de la jeunesse sont morts en moi — ni pour chercher ma satisfaction personnelle; c'est seulement pour combler les vœux formés par ma femme. Et que le ciel préserve vos esprits bienveillants de croire que je négligerai vos grandes et sérieuses affaires parce qu'elle sera avec moi : non, le jour où les jeux ailés du folâtre amour assoupiraient dans les voluptés ces organes qui ont pour tache de voir et de veiller; le jour où mes plaisirs corrompraient et infec-teraient mes devoirs, que les ménagères fassent de mon casque une marmite, et que toutes les déshonorantes et viles calamités s'attaquent à ma gloire!

LE DOGE. Qu'il en soit comme vous le déciderez entre vous! A vous de voir si elle doit rester ou partir; l'affaire crie de se hâter et la promptitude doit lui répondre.

PREMIER SÉNATEUR. Il vous faut partir cette nuit.

OTHELLO. De tout mon cœur.

LE DOGE, aux sénateurs. Demain matin à neuf heures nous nous réunirons ici... Othello, laissez derrière vous quelque officier qui puisse vous porter votre brevet, ainsi que tous les pouvoirs et toutes les instructions dont vous avez besoin.

- OTHELLO. S'il plaît à Votre Grâce, ce sera monenseigne. C'est un homme honnête et sûr. C'est à lui que je confie le soin de conduire ma femme, ainsi que de m'apporter tout ce que Votre Grâce jugera nécessaire de m'en-voyer.

LE DOGE. C'est entendu. Bonne nuit à tous. (A Brabantio.) Pour vous, noble seigneur, si la vertu n'est pas sans une beauté qui réjouit, votre gendre est bien plus beau qu'il n'est noir.

PREMIER SÉNATEUR. Adieu, brave More; usez-en bien avec Desdémona.

BRABANTIO. Veille bien sur elle, More, si tu as des yeux pour y voir. Elle a trompé son père et peut te tromper aussi. (Le doge ot les sénateurs sortent.)

OTHELLO. Ma vie sur sa foi!... Honriète Iago, il faut que je te laisse ma Desdémona. Je t'en prie, donne-lui ta femme pour compagne, et ensuite amène-les dès que tu jugeras l'instant opportun... Viens, Desdémona; je -n'ai qu'une heure pour te parler de mon amour et pour donner mes ordres. Il faut obçir aux circonstances. (Ils sortent.)

Iago éveille les soupçons d'Othello.

Othello et Desdémona sont à Chypre. Poursuivant ses machi-nations, Tago s'efforce de rendpe Othello jaloux "de son .lieute-nant Cassio. Il réussit à faire commettre par Cassio, après l'avoir enivré, un scandale public pour lequel Othello le destitue. lago persuade alors à Cassio de se concilier Desdémona, toute-puis-sante sur son mari, alin de rentrer en grâce avec son appui. La bonté naturelle de Desdémona l'incline à intercéder avec une insistance suspecte en faveur du lieutenant disgracié. (Chypre le jardin du château. Entrent Desdémona. Cassio et Emilia, fomme d'Iago.)

DESOÉMONA. Soyez assuré, bon Cassio, que je ferai tout mon possible en votre faveur.

É.MILIA. Faites, bonne madame; je certifie que cette affaire tourmente mon mari comme si elle était sienne.

DESDÉMONA. Oh! c'est un brave cœur... N'en doutez pas, Cassio, je vous referai, monseigneur et vous, aussi bons amis que dans le passé.

CASSIO. Généreuse dame, quoi qu'il advienne de Michel Cassio, il ne sera jamais que votre loyal serviteur.

DESDÉMONA. Je le sais et je vous en remercie. Vous aimez mon seigneur : voilà longtemps que vous le con-naissez, et vous pouvez être sûr qu'il ne vous tiendra à l'écart qu'autant que l'exigera la discipline.

CASSIO. Oui, mais, madame, cette discipline peut durer si longtemps, ou si bien se prolonger en vivant de régime et d'eau, oU: se reproduire avec l'aide des circon-stances, que, moi absent et ma place occupée, mon général oubliera mon affection et mes services.

DESDÉMONA. N'aie pas peur de cela; devant Émilia ici présente, je te réponds de ta place. Sois sûr que quand je fais un vœu d'amitié, je l'accomplis jusqu'au dernier article. Mon seigneur n'aura pas de repos; je le domp-terai par l'insomnie et le harcèlerai de paroles à lui faire perdre patience; son lit sera comme une école, sa table comme un confessionnal ; je mêlerai à tout ce qu'il fera la requête de Cassio. Tiens-toi donc en joie, Cassio, car ton avocat mourra plutôt que d'abandonner ta cause.

ÉMILIA. Madame, voici venir monseigneur.

CASSIO. Madame, je vais prendre congé de vous.

))ESt)EMONA. Mais non, restez et écoutez-moi parler.

CASSIO. Non, pas maintenant, madame; je suis très mal à l'aise et incapable de servir ma propre cause.

DESDÉMONA. Bien, faites à votre guise. (Cassio sort. Entrent Othello et Iago qui restent d'abord à distance. Othello tient des papiers dans sa main.)

IAGO, les yeux fixés sur Cassio qui s'éloigne. Ah! je n'aime pas cela.

OTHELLO, se tournant brusquement vers lui. Qu'est-ce que tu dis?

IAGO. Rien, monseigneur, ou si... je ne sais quoi.

OTHELLO, il examine ses papiers; une pause. N'est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme?

IAGO. Cassio, monseigneur? Non, certes, je ne puis croire que Cassio s'esquiverait ainsi comme un coupable' en nous voyant venir.

OTHELLO. Je crois que c'était lui. (Il va s'asseoir à une table et semble absorbé dans ses pensées.)

DESDÉMONA, s'avançant vers lui. Comment allez-vous, mon-seigneur? (Othe110 tressaille, puis la baise au front.) Je viens de causer ici avec un solliciteur, un homme qui languit sous votre déplaisir.

OTHELLO. Qui voulez-vous dire?

DESDÉMONA. Mais votre lieutenant, Cassio. Mon bon seigneur, si j'ai grâce ou puissance pour vous émou-voir, rendez-lui dès à présent votre faveur; car si ce n'est pas un homme qui vous aime sincèrement, qui a péché par ignorance et non par intention, je ne sais pas reconnaître un visage honnête... (D'une voix caressante.) Je t'en prie, rappelle-le.

OTHELLO. Est-ce lui qui vient de s'éloigner d'ici?

DESDÉMONA. Oui vraiment, et si abattu qu'il m'a laissé une partie de son chagrin et que j'en souffre avec lui... Cher amour, rappelle-le.

OTHELLO. Pas maintenant, ma douce Desdémona... une autre fois.

DESDÉMONA. Mais sera-ce bientôt?

OTHELLO. Le plus tôt possible, ma charmante, à cause de vous.

DESDÉMONA. Sera-ce ce soir nu souper?

OTHELLO. Non, pas ce soir.

DESDÉMONA. Demain au dîner, alors?

OTHELLO. Je ne dînerai pas à la maison; j'ai rendez-vous avec les capitaines à la citadelle.

DESDÉMONA. Eh bien alors, demain soir, ou mardi matin, ou mardi à midi, ou le soir; ou mercredi matin... je t'en prie, fixe le moment, mais que cela ne dépasse pas trois jours. Va, il est bien repentant, et cependant sa faute, aux yeux de la simple raison (n'était que, dit-on, la guerre exige des exemples faits aux dépens des meilleurs), est à peine un délit qui mérite une réprimande à l'oreille. Quand voulez-vous qu'il revienne? dites-le-moi, Othello. Je cherche en vain dans mon âme ce que vous pourriez bien me demander que je vous refuserais ou que je resterais ainsi hésitante avant de vous l'accorder. Quoi ! Michel Cassio qui venait avec vous quand vous me faisiez la cour, et qui si sou-vent, lorsque je parlais désavantageusement de vous, a pris votre parti... avoir tant de mal à le faire rappeler! Croyez-moi, je pourrais faire beaucoup...

OTIIELLO. Je t'en prie, assez; qu'il vienne quand il voudra; je ne veux rien te refuser.

DESDÉMONA. Mais ce n'est pas une faveur que je demande; c'est comme si je vous priais de mettre vos gants ou de manger des mets nourrissants, ou de vous tenir chaudement, ou si je vous sollicitais de faire quelque chose pour votre propre bien... (En souriant.) Allez ! quand j'aurai quelque requête par laquelle je veuille vraiment éprouver votre amour, ce sera chose ardue, de poids et d'importance, et terrible à accorder.

OTHELLO. Je ne veux rien te refuser. Mais toi, je t'en conjure, accorde-moi ceci : laisse-moi un instant à moi-même.

DESDÉMONA. Vous refuserai-je, moi? Non, adieu, mon seigneur.

OTHELLO. Adieu, ma Desdémona; je te rejoins sur-le-champ.

DESDÉ.VON A. Émilia, viens... (A Othello, en souriant.) Soyez tel que le veulent vos fantaisies; quoi que-vous soyez, je suis Obéissante. (Desdémona sort avec ÉnÍilia.)

OTHELLO, la regardant s'éloigner. L'adorable friponne! La perdition s'empare de mon âme si je ne t'aime pas! Va, quand je ne t'aimerai plus, le chaos sera revenu.

IAGO. Mon noble seigneur...

OTHELLO. Que dis-tu, Iago?

IAGO. Est-ce que Michel Cassio, quand vous faisiez votre cour à madame, connaissait votre amour?

OTHELLO. Oui, du premier instant jusqu'au dernier... Pourquoi me demandes-tu cela?

L\co. Simplement pour la satisfaction de ma pensée; il n'y a pas d'autre mal.

OTHELLO. Pourquoi de ta pensée, lago?

IAGO. Je ne croyais pas qu'il la connût déjà.

OTHELLO. Oh si ! et il nous a bien souvent servi d'inter-médiaire.

IAGO. En vérité!

OTHELLO. En vérité? oui, en vérité!... Aperçois-tu quelque chose là-dessous? N'est-il pas honnête?

IAGO. Honnête, monseigneur?

OTHELLO. Honnête, oui, honnête. ,

IAGO. Monseigneur, autant que je sache.

OTHELLO. Quelle est donc ta pensée?

L\co. Ma pensée, monseigneur?

OTHELLO. « Ma pensée, monseigneur? » Par le ciel il me fait écho comme s'il y avait dans son esprit quelque monstre trop hideux pour ètre mis au jour. Tu as une arrière-pensée. Je t'ai entendu dire tout à l'heure que tu n'aimais pas cela, quand Cassio a quitté ma femme; qu'est-ce que tu n'aimais pas? Et quand je t'ai dit qu'if était dans ma confidence pendant tout le cours de mes amours, tu t'es écrié : « En vérité! », et tu as contracté et froncé le sourcil, comme si tu avais alors enfermé dans ton cerveau quelque horrible idée. Si tu m'aimes, montre-moi ta pensée.

IAGO. Monseigneur, vous savez que je vous aime?

OTIIELLU. Je crois que oui, et comme je sais que tu es plein d'affection et d'honnêteté et que tu pèses tes mots avant de leur donner le souffle, tes suspensions m'effraient d'autant plus. Car ce sont là, chez un coquin fourbe et déloyal, ruses habituelles; mais chez un homme probe ce sont des révélations secrètes qui s'échappent du cœur et que l'émotion ne peut contenir.

hGu. Pour Michel Cassio, j'oserais jurer que je le crois honnète.

OTHELLO. Je le crois aussi.

IAGO. Les hommes devraient être ce qu'ils paraissent, ou bien ceux qui ne sont pas ainsi faits, plût au ciel qu'ils n'eussent pas l'apparence d'hommes!

OTIIELLO. Certes, les hommes devraient ètre ce qu'ils paraissent.

IAGO. Eh bien alors, je crois que Cassio est un hon-nête homme.

OTHELLO. Non, il y a encore autre chose la-dessous. Je t'en prie, exprime-moi tes pensées telles que tu les rumines, et prète aux pires de tes idées les pires des mots.

IAGO. Mon bon seigneur, pardonnez-moi. Je suis tenu à tous les actes d'obéissance, mais je ne suis pas tenu à ce dont tout esclave est exempté... Révéler mes pensées! Mais admettons qu'elles soient viles et fausses... quel est le palais où des choses immondes ne s'introduisent quelquefois? Qui donc a le cœur si pur que des imagi-nations malsaines n'y tiennent leurs assises et leurs séances en compagnie des méditations légitimes?

OTHELLO. Tu conspires contre ton ami, Iago, si, le croyant outragé, tu laisses son oreille étrangère à tes pensées.

IAGO. Je vous en conjure, si moi je m'égare, qui sait? dans mes suppositions (car, je le confesse, c'est une malédiction de ma nature de furcter'dans les mauvaises actions, et souvent ma défiance imagine des fautes qui ne sont pas), que du moins votre sagesse n'accorde aucune attention à un homme capable d'aussi douteuses conjectures ; et n'allez point vous bâtir un tourment avec ses observations sans solidité et sans lien!... Ce serait chose contraire à votre repos et à votre bien, contraire aussi à mon honneur d'homme, à mon honnêteté et il ma sagesse, de vous faire connaître mes pensées.

OTHELLO. Que veux-tu dire?

IAGo. Le bon renom, chez l'homme et chez la femme, mon cher seigneur, est le joyau par excellence de l'âme. Qui vole ma bourse vole de la camelote; c'est quelque chose et ce n'est rien; elle était à moi, elle est il lui, et elle a été l'esclave de mille autres; mais celui qui me filoute mon bon renom me dérobe ce qui ne l'enrichit pas, et il me fait pauvre vraiment.

OTHELLO, empoignant le bras d'Iago. Par le ciel, je veux savoir ta pensée.

I.\Go. Vous ne le pourriez pas quand mon cœur serait dans votre main, et je vous en défie bien tant qu'il res-tera en ma garde.

OTHELLO, menaçant. Ah!

IAGO. Oh! prenez garde, monseigneur, à la jalousie: c'est le monstre aux yeux verts qui se joue de la proie dont il se repaît. Ce mari trompé vit heureux qui, cer-tain de son sort, n'aime pas son infidèle; mais, oh! quelles minutes damnées il compte, celui qui idolâtre et pourtant doute, qui soupçonne et pourtant aime avec force !

OTIIELLO. 0 misère!

IAGO. Être pauvre et content c'est ètre riche; mais la richesse sans borne est pauvre comme l'hiver pour celui qui a toujours peur de devenir pauvre. Ciel clément! préserve les âmes de toute ma tribu de la jalousie

OTIIELLO. A quoi donc, mais à quoi tend tout cela? Penses-tu que je voudrais mener une vie de jalousie, marquant tous les changements de lune par de nouveaux soupçons? Non : douter une fois, c'est être une fois pour toutes résolu. Échange-moi contre un bouc le jour où je ferai l'unique affaire de mon âme de ces conjectures enflées et creuses que tu viens de décrire. On ne me rend pas jaloux en Ille disant que ma femme est belle, qu elle aime la bonne chère, la compagnie, qu'elle a le parler libre, qu'elle chante, joue et danse bien ; où est la vertu, cela ne fait qu'en rehausser le prix. Ce n est pas non plus de la faiblesse de mes mérites que je tirerai la plus petite crainte ni appréhension de son infidélité, car elle avait des yeux et elle m'a choisi. Non, Iago, je veux voir avant de douter, et quand je douterai, faire la preuve ; et la preuve faite, il ne reste plus que ceci : adieu aus-sitôt à l'amour ou à la jalousie!

IAGO. J'en suis bien aise, car je vais maintenant me sentir autorisé il vous montrer mon affection et mon dévouement en toute franchise. En conséquence, recevez cet avis que le devoir m'engage à vous donner je ne parle pas encore de preuves — : veillez sur votre femme ; observez-la bien avec Cassio; servez-vous de vos yeux, ni jaloux, ni confiant ; je ne voudrais pas que votre franche et noble nature lut victime de sa générosité inhérente; veillez-y! Je connais bien les mœurs de notre pays : à Venise, les femmes laissent voir au ciel les fre-daines qu'elles n'osent pas montrer à leur mari; pour elles, le cas de conscience est, non de ne pas faire, mais de tenir caché.

OTHELLO. Dis-tu cela?

IAGO. Elle a trompé son père en vous épousant, et c est au moment où elle semblait frissonner et avoir peur en votre présence qu'elle aimait le plus vous, voir.

OTHELLO. C'est vrai.

IAGO. Eh bien, allez! celle qui si jeune était capable d'assez de dissimulation pour mettre sur les yeux de son père un bandeau épais comme un mur... N'a-t-il pas cru ensuite qu'il y avait là de la magie?... Mais je suis bien à blâmer ; j'implore humblement votre pardon de trop vous aimer.

OTHELLO , d'une vois. faible. Je te suis obligé à tout jamais.

IAGO. Je vois que cela a un peu abattu vos esprits.

OTHELLO, une voix étranglée. Pas du tout! pas du tout!

IAGO. Sur ma foi, j'en ai peur, \ ous voudrez bien con-sidérer, je l'espère, que ce que j'ai dit vient de mon affection... Mais je vois que vous êtes ému; je dois vous prier de ne pas forcer mes paroles pour leur attribuer de' plus grosses conséquences ni une plus grande portée qu'à de simples soupçons.

OTHELLO. C'est entendu.

- IAGO. Si vous faisiez cela, monseigneur, mes paroles auraient un odieux effet qui serait très loin du but où tendent mes pensées. Cassio est mon digne ami... Mon-seigneur, je vois que vous êtes ému.

OTHELLO. Non, pas très ému... Je ne doute pas que Desdémona ne soit honnête.

IAGO. Puisse-t-elle vivre longtemps ainsi ! et vous, puissiez-vous vivre longtemps à la croire telle !

OTHELLO. Et pourtant, quand la nature s'égare...

IAGO, vivement. Oui, voilà le point; ainsi, à vous parler franchement, avoir repoussé tant de mariages qui s'of-fraient, avec des hommes de sa contrée, de sa couleur et de sa condition, selon les tendances naturelles de tous les êtres... hum! on sent là un goût bien cor-rompu, une dépravation odieuse, des pensées contre nature... Mais pardonnez-moi, ce n'est pas à elle préci-sément que s'appliquent mes paroles ; et pourtant je craindrais que son goût, mieux éclairé par .son juge-ment, n'en vînt à vous comparer aux visages de son pays, et peut-être à se repentir.

OTHELLO. Adieu, adieu! Si tu en aperçois plus, fais-moi savoir ce plus. Mets ta femme en observation. Laisse-moi, Iago.

IAGO. Monseigneur, je prends congé de vous. (Iaga s'éloigne.)

OTHELLO, seul. Pourquoi me suis-je marié? Cet honnète garçon, à coup sûr, en voit et en sait plus, beaucoup plus qu'il n'en dévoile.

IAGO, revenant sur ses pas. Monseigneur, je voudrais pou-voir décider Vôtre Honneur à ne pas scruter cette affaire plus avant; laissez faire le temps. Sans doute il est juste que Cassio recouvre sa place, car certes il

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l'occupe avec beaucoup de capacité... pourtant s'il vous plaît de le tenir quelque temps à l'écart, vous le péné-trerez par là, lui et les moyens dont il use; remarquez si votre femme vous presse de le reprendre en grâce avec une insistance trop vive ou trop véhémente; on pourra par là voir bien des choses. En attendant, croyez que je suis excessif dans mes craintes (et j'ai de justes raisons de craindre de l'être) et tenez-la pour innocente, j'en conjure Votre Honneur.

OTHELLO. Ne crains rien, je saurai me conduire.

IAGO. Encore une fois, je prends congé de vous. (Il sort.)

OTHELLO, seul. Ce garçon est d'une extrême honnêteté, et son esprit sagace connaît tous les ressorts des aètions humaines... Si j'avais la preuve qu'elle est un faucon rebelle, ah! ses attaches fussent-elles les fibres mèmes de mon cœur, je donnerais le coup de sifflet pour la faire partir au fil du vent et la laisserais chercher sa. proie à l'aventure 1. C'est peut-ètre parce que je suis noir et n'ai pas les souples manières des gentilshommes de salon, ou parce que je décline dans la vallée des ans, — et pourtant c'est peu sensible encore, — c'est pour cela peut-être qu'elle m'échappe. Je suis trompé, et la consolation qui me reste est de l'exécrer. 0 malédiction du mariage ! Dire que nous pouvons appeler nôtres ces créatures délicates et non leur coeur ! L'infidélité est le fléau des grands; ils sont en cela moins privilégiés que les petits ; c'est une destinée inévitable comme la mort ; ce fléau nous est fatalement réservé dès le jour où nous prenons vie... Voici venir Desdémona. (Entrent Desdémona et Émilia.) Si elle me trompe, oh ! alors, le ciel se moque de lui-même ! Je ne veux pas le croire.

DESDÉMONA, Que devenez-vous, mon cher Othello? Votre dîner et les nobles de l'île invités par vous atten-dent votre présence.

1. Le fauconnier ne reste maître de son faucon que s'il le fait voler contre le vent. Dans le cas contraire, l'oiseau peut reprendre sa liberté et ne plus revenir.

OTHELLO. Je suis dans mon tort.

DESDÉMONA. Pourquoi parlez-vous d'une voix si £aible?

Est-ce que vous n'ètes pas bienl

OTHELLO. J'ai une douleur au front, là.

DESDÉMONA. Croyez-moi, cela vient d'un excès de

veilles; cela se passera. Laissez-moi seulement vous

bander le front et dans une heure tout ira bien. (Elle bando

avec son mouchoir le front d'Othello.)

OTHELLO. Votre mouchoir est trop petit. (il défait le mouchoir qui tombe par terre.) Laissez cela. Allons, je vais

rentrer avec vous.

DESDÉMONA. Je suis vraiment chagrine que vous ne soyez pas bien. (Othello et Desdémona sortent.)

EMILIA, ramassant le mouchoir. Je suis bien aise d'avoir trouvé ce mouchoir. C'est le premier souvenir qu'elle ait eu du More : mon fantasque de mari m'a cent fois priée et suppliée de le voler; mais elle aime tant ce gage (car l'autre l'a conjurée de le garder toujours) qu'elle le porte sans cesse sur elle pour le baiser et lui parler. J'en ferai copier un autre sur ce modèle pour le donner à Iago. Ce qu'il en veut faire, le ciel le sait, mais pas moi; je ne veux rien que satisfaire sa fantaisie. (Entro Iago.)

IAGO. Eh bien! que faites-vous ici toute seule?

ÉMILIA. Ne grondez pas : j'ai quelque chose pour vous.

IAGo,' Quelque chose pour moi? C'est une chose com mune...

ÉMILIA. Ah!

IAGO. D'avoir une femme sotte.

ÉMILIA. Oh! est-ce là tout? Que me donnerez-vous maintenant pour ce même mouchoir?

IAGO. Quel mouchoir?

ÉMILIA. Quel mouchoir? mais celui que le More donna pour son premier cadeau à Desdémona ; celui que vous m'avez si souvent demandé de voler.

IAGO. Tu le lui as volé?

ÉMILIA. Non, ma foi; elle l'a laissé tomber par mégarde

OTHELLO 2i5 et la chance ayant voulu que je fusse là, je l'ai ramassé... Regardez, le voici.

IAGO. Tu es une bonne fille; donne-le-moi.

EMILIA. Qu'en voulez-vous faire pour m'avoir si ins' tamment pressée de le filouter?

lAGO, lui arrachant le mouchoir. Eh bien! qu'est-ce que cela vous fait?

EMILIA. Si ce n'est pas pour quelque usage important, rendez-le moi. Pauvre dame! elle va devenir folle en s'apercevant qu'il lui manque.

IAGO. Faites comme si vous ne saviez rien. J'ai l'em-ploi de ceci. Allons, laissez-moi. (Émilia sort.) Je vais perdre ce mouchoir dans le logement de Cassio pour que lui le trouve. Des riens plus légers que l'air sont pour les jaloux des confirmations aussi fortes que paroles d'Écriture sainte; ceci peut faire quelque chose. Le More change déjà sous l'influence de mon poison. Les idées dangereuses sont par leur nature des poisons dont le mauvais goût est d'abord à peine sensible, mais qui, dès qu'ils commencent à agir sur le sang, brûlent comme des mines de soufre... Je le disais bien! tenez! le voici qui vient. (Entre OthelIo.) Ni le pavot, ni la man-dragore, ni tous les sirops narcotiques du monde ne te rendront jamais ce doux sommeil que tu possédais hier.

OTIIELLO, sans voir lago. Ah! ah! fausse envers moi!

IAGO, allant vers lui. Allons, allons, général! ne songez plus à cela.

OTIIELLO. Arrière! va-t'en! tu m'as mis sur la roue. Je jure qu'il vaut mieux être trompé beaucoup que de le savoir un peu.

IAGO. Qu'est-ce donc, monseigneur?

OTIIELLO. Quel sentiment avais-je des heures qu'elle me volait? Je ne le voyais pas, je n'y pensais pas, cela ne me faisait pas de mal, je dormais bien la nuit d'après, j'avais l'esprit libre et joyeux .. Celui qui est volé, du moment que la chose dérobée ne lui fait pas défaut et qu'il n'en sait rien, il n'est pas volé du tout.

IAGO. Je suis fâché d'entendre ceci.

OTHELLO. Mairitenant adieu pour toujours l'esprit tranquille! Adieu le contentement! Adieu les troupes empanachées et les guerres viriles qui font de l'am-bition une vertu! 0 adieu! adieu le coursier hennissant et la stridente trompette, le tambour qui enflamme le cœur et le fifre qui perce l'oreille, la bannière royale et tout l'attribut, l'orgueil, la pompe et l'accompagnement de la guerre glorieuse! Et vous, engins de mort dont les gosiers rudes contrefont les redoutables clameurs de l'immortel Jupiter, adieu! La carrière d'Othello est finie!

IAGO. Est-ce possible, monseigneur?

OTHELLO, se jetant sur lui et le prenant à la gorge. Misérable! prouve-moi que ma bien-aimée est une infâme, entends-tu ? Donne-m'en la preuve oculaire ; ou bien, par le prix de l'âme immortelle de l'homme, il t'aurait mieux valu naître chien que d'avoir à répondre à ma fureur éveillée !

IAGO. En est-ce donc venu là?

OTHELLO. Fais-moi voir la chose; ou du moins prouve-. la si bien, que la démonstration ne porte ni saillie ni trou où se puisse accrocher un doute, sinon, malheur à ta vie!

IAGO. Mon noble seigneur...

OTHELLO. Si tu la calomnies et si tu me tortures, ne prie jamais plus, renonce à tout remords; accumule les horreurs sur la tête de l'horreur; fais des choses à faire pleurer le ciel, à stupéfier toute la terre, car tu ne peux rien ajouter à ta damnation qui dépasse cela!

IAGO. 0 grâce divine! ô ciel! pardonnez-moi... Êtes-vous un homme? Avez-vous une âme ou une raison?... Dieu vous assiste! Reprenez-moi mon emploi... 0 misé-rable niais qui vis pour faire de ton honnêteté un vice! 0 monde monstrueux! Note ceci, note ceci, ô monde : ètre franc et honnête n'est pas sûr... Je vous remercie de la leçon; dorénavant je n'aimerai plus aucun ami, puisque l'affection provoque une pareille offense, (il feint de s'en aller.)

OTHELLO. Non, reste... tu dois être honnête.

IAGO. Je devrais être sensé, car l'honnêteté est une sotte, et perd ce qu'elle travaille à sauver.

OTHELLO. Par l'univers, je crois que ma femme est honnète et je crois qu'elle ne l'est pas; je crois que tu es juste et je crois que tu ne l'es pas. Je veux une preuve. Son nom qui était aussi frais que le visage de Diane, est maintenant aussi barbouillé et noir que ma propre face. S'il y a des cordes ou des couteaux, du poison ou du feu, ou des flots qui suffoquent, je n en-durerai pas cela. Oh! avoir la certitude!

IAGO. Je vois, monsieur, que vous êtes dévoré par la passion; je me repens de vous avoir mis dans cet état. Vous désirez avoir la certitude?

OTHELLO. Je le désire? non, je le veux.

IAGO. Et vous le pouvez. Mais comment? Quelle cer-titude vous peut satisfaire, monseigneur?... Si l'induction et les fortes présomptions qui mènent droit à la porte de la vérité sont pour vous une certitude satisfaisante, vous pouvez avoir cela.

OTHELLO. Donne-moi une preuve vivante qu'elle est déloyale.

IAGO. Je n'aime pas cet office-là; mais, puisque je me suis engagé si avant dans cette affaire, éperonné par une honnèteté et une affection stupides, je vais pour-suivre. J'étais éouché dernièrement avec Cassio, et, tourmenté d'une rage de dents, je ne pouvais pas dormir. Il est une sorte d'hommes dont l'âme est si relâchée que dans le sommeil ils marmottent leurs affaires. De cette sorte est Cassio. Dans son sommeil je l'entendis qui disait « Douce Desdémona, soyons pru-dents, cachons nos amours. » ... Après quoi il eut un soupir, et puis s'écria : « Destin maudit qui t'a donnée a\1 More ! »

OTIIELLO. Oli! monstrueux! monstrueux!

IAGO. Mon Dieu ! ce n'était qu'en rève.

OTHELLO. Mais cela dénotait un fait accompli ; c'est un terrible indice, bien que ce ne soit qu'en rêve.

IAGO. Et cela peut aider à renforcer d'autres preuves qui n'ont qu'une faible consistance.

OTHELLO. Je la mettrai en pièces.

IAGO. Allons, soyez calme. Nous ne voyons encore là rien de fait; elle peut encore être honnête... Dites-moi seulement : n'avez-vous pas quelquefois vu un mouchoir ayant un dessin de fraises entre les mains de votre femme?

OTHELLO. Je lui en ai donné un de ce genre; ç'a été mon premier présent.

IAGO. Cela, je n'en sais rien; mais c'est avec un mou-choir pareil (je suis sûr que c'était celui de votre femme) que j'ai vu aujourd'hui Cassio s'essuyer la barbe.

OTHELLO. Si c'est celui-là...

IAGO. Si c'est celui-là 'ou tout autre qui lui ait appar-tenu, cela parle contre elle avec les"autres preuves.

OTHELLO. Oh! que n'a-t-il quarante mille vies, le misérable! Une seule est trop pauvre, trop chétive pour ma vengeance; maintenant je vois que c'est vrai... Regarde bien, Iago : tout mon fol amour, je le souffle comme ceci vers le ciel : il est parti. Lève-toi, noire vengeance, du creux de l'enfer! Cède, ô mon amour, ta couronne et le trône de mon cœur à l'impitoyable haine! Gonfle-toi, mon sein, car -ce que tu renfermes n'est que langues d'aspics !

IAGO. Contenez-vous, cependant.

OTHELLO. 0 du sang! du sang! du sang!

IAGO. Patience, vous dis-je! vos sentiments peuvent • changer..

OTHELLO. Jamais, Iago! De même que la mer Pontique dont le courant glacé et le cours inévitable, sans con-naître jamais retour en arrière ni reflux, poursuivent leur marche en avant vers la Propontide et l'Hellespont, de même mes pensée's de sang, dans leur course violente, ne regarderont jamais en arrière, ne reflueront jamais vers l'humble amour, mais iront s'engloutir d'abord dans une profonde et immense vengeance... Oui, par ce ciel de marbre qui est là-haut, au respect religieux de ce vœu sacré j'engage ici ma parole, (il s'agenouille.)

IAGO. Ne vous relevez pas encore, (il s'agenouille aussi.) Soyez témoins, lumières qui brûlez éternellement au-dessus de nous; et vous, éléments qui nous enve-loppez de toutes parts, soyez témoins qu'ici même Iago voue l'activité de son esprit, de ses mains et de son cœur au service d'Othello outragé! Qu'il commande, et lui obéir sera de ma part acte de pitié, quelque san-glante que soit la chose prescrite.

OTHELLO. J'accueille ton dévouement non par des remercîments vains mais par une acceptation cordiale et je vais sur-le-champ le mettre à l'épreuve : avant trois jours, apprends-moi que Cassio n'est plus en vie.

IAGO. Mon ami est mort, c'est chose faite, à votre requête : mais elle, laissez-la vivre.

OTHELLO. Damnation sur elle, l'impure coquine! Dam-nation sur elle! Allons, viens avec moi à l'écart; je me retire afin de me procurer des moyens de mort rapides pour ce démon si beau. A présent, c'est toi mon lieu-tenant.

LAGO. Je suis à vous pour toujours, (ils sortent.)

Othello réclame à Desdémona le mouchoir,

(Devant le château. Entrent Desdémona et Émilia.)

DESDÉMONA. OÙ ai-je bien pu perdre ce mouchoir, Émilia?

ÉMILIA. Je ne sais pas, madame.

DESDÉMONA. Crois-moi, j'aurais mieux aimé perdre ma bourse pleine de crusades ; et si mon noble More n était pas une âme droite, incapable de cette bassesse dont sont faits les jaloux, c'en serait assez pour lui donner de vilaines idées.

1. Monnaie d'or portugaise. ÉMILIA. Est-ce qu'il n'est pas jaloux?

DESDÉMONA. Qui? lui? Je crois que le soleil sous lequel il est né a séché en lui toutes ces humeurs-là.

ÉMILIA. Tenez, le voici qui vient.

DESDÉMONA. Je ne le laisserai pas cette fois qu'il n'ait rappelé Cassio. (Entre Othello.) Comment vous sentez-vous, mon seigneur?

OTHELLO. Bien, ma chère dame.... (A part.) Oh! que de peine à dissimuler! (Haut.) Comment allez-vous, Desdé-mona?

DESDÉMONA. Bien, mon cher seigneur.

OTHELLO. Donnez-moi votre main : cette main est moite, madame.

DESDÉMONA. Elle n'a pas encore senti l'âge ni connu le chagrin.

OTHELLO. Ceci annonce de l'exubérance et un cœur libéral... chaude, chaude et moite. Cette main-là requiert le renoncement à la liberté, le jeûne et la prière, beaucoup de mortifications, des pratiques de dévotion; car il y a ici un jeune diable tout en sueur qui fait souvent le révolté... C'est une bonne main franche.

DESDÉMONA. VOUS pouvez vraiment le dire, car c'est cette main qui a donné mon cœur.

OTHELLO. La main libérale! Jadis c'étaient les cœurs qui donnaient les mains, mais notre nouveau blason c'est : les mains sans les cœurs.

DESDÉMONA. Je ne puis pas parler de cela... Revenons à votre promesse.

OTHELLO. Quelle promesse, ma poulette?

DESDÉMONA. J'ai envoyé dire à Cassio de venir vous parler.

OTHELLO. J'ai un méchant rhume opiniâtre qui me tourmente; prête-moi ton mouchoir.

DESDÉMONA. Voici, mon seigneur.

OTHELLO. Celui que je vous ai donné.

DESDEMONA. Je ne l'ai pas sur moi.

OTHELLO. Non?

DESDÉMONA. Non, ma foi, mon seigneur.

OTHELLO. C'est une faute. Ce mouchoir, une Égyp-tienne le donna à ma mère. C'était une magicienne qui savait presque lire les pensées. Elle lui dit que, tant qu'elle le garderait, elle aurait le don de plaire et sou-mettrait entièrement mon père à son amour, mais que, si elle le perdait ou en faisait présent, l'œil de mon père ne la verrait plus qu'avec horreur , et que son cœur irait pourchasser d'autres caprices. A sa mort, ma mère me le donna en me recommandant, lorsque ma destinée voudrait queje me mariasse, de le donner à ma femme. C'est ce que j'ai fait. Ayez-en donc soin; ché-rissez-le comme la prunelle de vos yeux; le perdre ou le donner, ce serait une catastrophe qui n'aurait pas d'égale.

DESDÉMONA. Est-ce possible?

OTHELLO. C'est la vérité; il y a une vertu magique dans le tissu ; une sibylle qui avait vu dans ce monde le soleil accomplir deux cents fois son voyage broda le dessin dans sa fureur prophétique; les vers qui en filèrent la soie étaient sacrés, et cette soie fut teinte dans une essence extraite de cœurs de vierges momifiés et conservés par son art.

DESDÉMONA. Vraiment, est-ce exact?

OTHELLO. Très véritable. Ainsi, veillez-y bien.

DESDÉMONA. Alors plût à Dieu que je ne l'eusse jamais vu!

OTHELLO, avec violence. Ah ! pourquoi?

DESDÉMONA. Pourquoi me parlez-vous d'un ton si brusque et si emporté?

OTHELLO. Est-il perdu? est-il disparu? parlez, est-il égaré ?

DESDÉMONA. Le ciel nous bénisse!

OTHELLO. Vous dites?

DESDÉMONA. Il n'est pas perdu, mais quand il le serait?

OTIIELLO. Comment?

DESDÉMONA. JP dis qu'il n'est pas perdu.

OTHELLO. Allez le chercher; montrez-le-moi.

DESDÉMONA. Certes, je le pourrais, monsieur, mais je ne le veux pas à présent. C'est une ruse pour me faire oublier ma requête. Je vous en prie, que Cassio soit rappelé !

OTHELLO. Allez me chercher le mouchoir! mon esprit ,s'alarme.

DESDÉMONA. Allons, allons! vous ne trouverez jamais un homme plus capable... /

OTHELLO. Le mouchoir!

DESDÉMONA. Je vous en prie, parlez-moi de Cassio.

OTHELLO. Le mouchoir!

■ DESDÉMONA. Un homme qui de tout temps a fondé sa fortune sur votre affection, qui a partagé vos périls...

OTHELLO, la repoussant brutalement. Le mouchoir!

DESDÉMONA. En vérité, vous ètes à blâmer.

OTHELLO. Arrière ! (il sort.) r ÉMILIA. Et cet homme-là n'est pas jaloux?

DESDÉMONA. Je n'avais jamais vu cela encore... A coup sûr, il y a de la sorcellerie dans ce mouchoir. Je suis très malheureuse de l'avoir perdu.

Le coucher de Desdémona.

Othello, dont la jalousie a été exaspérée par Iago jusqu'au paroxysme de la fureur et à qui les ruses habiles du traître ont enlevé les derniers doutes, a traité Desdémona d'infâme et est allé jusqu'à la frapper en public, devant Lodovico envoyé cle Venise pour signifier à Othello son-rappel. Il est décidé à tuer sa femme le soir même, dans son lit.

(Une chambre du château. Entrent Othello, Lodovico, Desdémona, Émilia et leur suite.)

LODOVICO. Je vous en supplie, monsieur, ne vous dérangez pas davantage.

OTHELLO. Oh! pardonnez-moi; cela me fera du bien de sortir.

LODOVICO. Madame, bonne nuit; je remercie humble-ment Votre Seigneurie.

DESDÉMONA. Votre Honneur est le très bienvenu.

OTHELLO. Sortons-nous, monsieur? (Lodovico se dirige vers la porte. Othello se retourne vers Desdémona.) Ah! Desdémona...

DESDÉMONA. Mon.seigneur?

OTHELLO. Mettez-vous au lit tout de suite; je revien-drai dans un instant. Congédiez votre suivante, vous m'entendez ?

DESDÉMONA. Oui, mon seigneur. (Tous sortent, sauf Desdémona et Émilia.)

ÉMiLrA. Comment cela va-t-il à présent? Il a l'air plus doux que tantôt.

DESDÉMONA. Il dit qu'il va revenir incontinent : il m'a commandé de me mettre au lit et enjoint de vous con-gédier.

ÉMILIA. De me congédier?

DESDÉMONA. Ce sont ses ordres. Ainsi, ma bonne Émi-lia, donne-moi mes effets de nuit et adieu. N'allons pas lui déplaire à présent.

ÉMILIA. Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu!

DESDÉMONA. Je ne le voudrais pas, moi! Mon amour lui est si partial que même sa rudesse, ses rebuffades, ses colères, — dégrafe-moi, je t'en prie, — ont de la grâce et du charme à mes yeux.

ÉMILIA. J'ai mis au lit vos draps de noce, comme vous me l'aviez dit.

DESDÉMONA. C'est bien. — Mon Dieu! que nos pensées sont folles! — Si je meurs avant toi, je t'en prie, ense-velis-moi dans un de ces draps.

ÉMILIA. Allons, allons, vous dites des balivernes.

DESDÉMONA. Ma mère avait une servante appelée Bar-bara qui était amoureuse; et celui qu'elle aimait fut pris de folie et l'abandonna. Elle avait une chanson du Saule ; c'était une vieille chose mais qui exprimait bien son sort et elle est morte en la chantant; cette chanson ne veut pas me sortir de, l'esprit ce soir. J'ai grand' peine à me retenir de pencher la tête tout d'un côté et

1. Le saule était le symbole de l'amour délaissé. de la chanter comme la pauvre Barbara.... Je t'en prie, dépêchons-nous.

, ÉMILIA. Irai-je vous chercher votre robe de nuit?

DESDÉMONA. Non, dégrafe-moi ici... Ce Lodovico est un homme de bonne mine.

ÉMILIA. Un très bel homme.

DESDÉMONA. Il parle bien.

ÉMILIA. Je connais une dame de Venise qui serait allée pieds nus jusqu'en Palestine pour un baiser de ses lèvres.

DESDEMONA, elle chante.

La pauvre âme s assit soupirant sous les branches,

Chantons tous! chantons le saule!

Sa main est sur son cœur et sa tête se penche; ^

Le saule! chantons le saule!

Le clair ruisseau coulait, murmurant ses misères,

Le saule! chantons le saule!

Ses pleurs amers tombaient, attendrissant les pierres. (Elle tend un objet de toilette à Émilia.) Mets ceci de côté.

(Elle chante ;)

Le saule! chantons le saule!

Je t 'en prie prie, hâte-toi ; il va rentrer. (Elle chante.)

Chantons le saule vert qui sera ma guirlande;

Ne blâmez mon amant, j'approuve ses dédains...

Non, ce n'est pas cela qui vient après..... Écoute! Qui est-ce qui frappe?

ÉMILIA. C'est le vent.

DESDÉMONA, elle chante.

Je l appelai parjure, il rit de mon tourment :

Le saule! chantons le saule!

« Si j'aime une autre belle, aimez un autre amant. *

Allons, va-t'en; bonne nuit. Les yeux me picotent; est-ce un présage de larmes?

ÉMILIA. Cela ne fait ni chaud ni froid.

DESDÉMONA. Je l'ai entendu dire pourtant... Oh! ces hommes, ces hommes !,.. CrQÏs-tu en conscience, dis-moi, Emilia, qu'il y ait des femmes qui trahissent -si grossiè-rement leur devoir?

ÉMILIA. Il, y en a sans aucun doute.

DESDÉMONA. Ferais-tu pareille chose pour le monde entier?

ÉMILIA. Le monde entier est une grosse affaire : c'est un grand prix pour un petit péché.

DESDÉMONA. Je ne crois pas qu'il existe une femme pareille.

ÉMILIA. Si fait, une douzaine... Mais je crois, moi, que c'est la faute de leurs maris si les femmes succombent. Mettez que ceux-ci se relâchent de leurs devoirs, ou écla-tent en sottes jalousies et nous soumettent à la contrainte; ou mettez qu'ils nous battent, ou qu'ils nous rognent méchamment l'argent de nos épingles... eh bien! nous avons du fiel, et nous avons beau avoir de la vertu, nous avons aussi de la rancune... Donc qu'ils nous traitent bien ; autrement qu'ils le sachent : si nous nous condui-sons mal, c'est leur mauvaise conduite qui nous enseigne à le faire.

DESDÉMONA. Bonne nuit! bonne nuit! Le ciel m'accorde de ne pas tirer le mal du mal, mais de me servir du' mal pour devenir meilleure!

Mort de Desdémona.

(La chambre de Desdémona. Celle-ci est au lit, endormie. Un flambeau brûle près d'elle. Othello entre et contemple Desdémona.)

OTHELLO. C'est la cause, ô mon âme!.... Laissez-moi vous en taire le nom à vous, chastes étoiles!... c'est la cause.... Pourtant je ne veux pas répandre son sang ni balafrer cette peau plus blanche que la neige et aussi lisse que l'albâtre monumental... Pourtant il faut qu'elle meure , sans quoi elle trahira d'autres hommes... (Il prend le flambeau.) Éteignons cette lumière, et puis,.. (se retournant vers Desdémona) éteignons cette lumière. Si je souffle sur toi, flamme qui nous éclaires, je puis res-susciter ta clarté première au cas où je me repentirais. Mais toi, ta lumière une fois soufflée, ô chef-d'œuvre exquis de la nature, je ne sais où est le feu prométhéen qui pourrait raviver ta lumière... Quand j'aurai cueilli la rose, je ne pourrai plus lui rendre sa sève vitale; il faudra qu'elle se flétrisse... Je veux la respirer sur la tige! (Il lui donne un baiser.) 0 haleine embaumée qui per-suade presque à la justice de briser son glaive!... Encore un! encore un!... Reste ainsi quand tu seras morte, et je te tuerai, et je t'aimerai après... Encore un! et c'est le dernier; jamais chose si douce ne fut si fatale... Il faut que je pleure, mais ce sont des larmes cruelles; cette douleur est céleste : elle frappe où elle aime... Elle s'éveille.

DESDÉMONA. Qui est là? Othello?

OTHELLO. Oui, Desdémona.

DESDÉMONA. Voulez-vous venir au lit, mon seigneur?

OTHELLO. Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdé-mona? .

DESDÉMONA. Oui, mon seigneur.

OTHELLO. Si vous avez souvenir de quelque crime que n'ait pas encore absous la grâce du ciel, implorez-la vite.

DESDÉMONA. Hélas ! mon seigneur, que voulez-vous dire par là?

OTHELLO. Allons! faites et soyez brève. Je vais faire quelques pas en attendant... Je ne voudrais pas tuer ton âme sans qu'elle fût préparée... Non! le ciel m'en préserve! je ne voudrais pas tuer ton âme.

DESDÉMÔNA. Vous parlez de tuer!

OTHELLO. Oui, j'en parle.

DESDÉMONA. Alors le ciel ait pitié de moi !

OTHELLO. Amen ! de tout mon cœur.

DESDÉMONA. Si vous dites cela, j'espère que vous ne me tuerez pas.

OTHELLO. Hum!

DESDÉMONA. Et pourtant j'ai peur de vous, car vous ètes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi aurais-je peur? je l'ignore, puisque j'ignore ma faute : mais pourtant je sens que j'ai peur.

OTHELLO. Pense à tes péchés.

DESDÉMONA. Ce sont les tendresses que j 'ai pour vous.

OTIIELLO. Oui, et c'est pour cela que tu meurs.

DESDÉMONA. C'est une mort contre nature, celle qui tue qui vous aime... Hélas! pourquoi rongez-vous ainsi votre lèvre inférieure? Quelque passion sanguinaire secoue tout votre être! Ce sont de mauvais présages... Mais pourtant j'espère, j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.

OTIIELLO. Paix! et tais-toi.

DESDÜIONA. Je le veux bien... (Une pause.) De quoi s'agit-il? ... • .<

OTHELLO. Ce mouchoir que j'aimais tant et que je tai donné, tu l'as donné à Cassio.

DESDÉMONA. Non, sur ma vie et sur mon âme! Faites venir l'homme et interrogez-le.

OTHELLO. Chère âme, prends garde au parjure. Tu es sur ton lit de mort.

DESDÉMONA. Oui, mais pas pour mourir encore.

OTHELLO. Si fait! sur l'heure. Donc confesse franche-ment ton péché, car quand tu le nierais, article par article, sous serment, tu ne pourrais écarter ni étouffer la forte conviction dont je gémis. Tu vas mourir.

DESDÉMONA. Alors le Seigneur ait pitié de moi

OTIIELLO. Amen! dis-je.

DESDÉMONA. Et vous aussi, ayez pitié ! Jamais je ne vous ai offensé de ma vie; jamais je n'ai aimé Cassio que de cette affection commune que le ciel m'autorisait à lui porter; jamais je ne lui ai donné de gage.

OTHELLO. Par le ciel! j'ai vu mon mouchoir dans sa main. 0 femme parjure! tu changes mon cœur en pierre, et ce que j'ai résolu, tu me le fais appeler meurtre quand je pensais à un sacrifice... J'ai vu le mouchoir.

DESDÉMONA. Alors c'est qu'il l'a trouvé. Jamais je ne le lui ai donné. Faites le venir, qu'il avoue la vérité.

OTHELLO. Il a avoué.

DESDEMONA. Quoi, mon seigneur?

OTHELLO. Qu'il t'avait possédée...

DESDÉMONA. Quoi? criminellement? '

OTHELLO. Oui.

DESDÉMONA. Il ne dira pas cela.

OTHELLO. Non, sa bouche est close; l'honnête Iago y a mis bon ordre.

DESDÉMONA. Oh ! ma frayeur devine : quoi ! il est mort?

OTHELLO. Quand il aurait eu autant de vies que de cheveux, ma grande vengeance avait assez faim pour les dévorer toutes.

DESDÉMONA. Hélas! il est trahi, et moi je suis perdue t

OTHELLO, se jetant sur elle. Ah'çà! infâme, oses-tu le pleurer à ma face?

DESDÉMONA. 0 bannissez-moi, mon seigneur, mais ne me tuez pas.

OTHELLO. A bas, infâme!

DESDÉMONA. Tuez-moi demain; laissez-moi vivre cette nuit.

OTHELLO. Ah! si vous vous débattez!...

DESDÉMONA. Rien qu'une demi-heure.

OTHELLO. C'est en marche, plus d'arrêt!

DESDÉMONA. Rien que le temps de dire une prière !

OTHELLO. Il est trop tard. (il l'étouffe.)

ÉMILIA, derrière la porte. Monseigneur! monseigneur! holà! monseigneur! monseigneur!

OTHELLO. Quel est ce bruit?... Pas morte? pas encore tout à fait morte ! Je suis cruel mais non sans pitié ; je ne voudrais pas faire traîner ton supplice... Allons, allons! (Il essaie de l'achever.)

ÉMILIA, de même. Holà! monseigneur! monseigneur!

OTHELLO. Qui est là?

ÉMILIA, de même. Oh! mon bon seigneur, je voudrais vous dire un mot.

OTHELLO. Oui!... (Bas.) C'est Émilia... (lIaut.) Tout à l'heure!... (Bas.) Elle est morte... Il est probable qu'elle vient me parler de la mort de Cassio; le bruit a été grand... Ah! plus un mouvement! immobile comme la tombe!... La ferai-je entrer? serait-ce bon?... Je crois qu'elle remue encore. Non!... Que dois-je faire? Si elle entre, elle voudra certainement parler à ma femme... ma femme! ma femme! quelle femme? je n'ai plus de femme... Oh! insupportable idée! Oh! heure trop lourde! Il me semble qu'il devrait y avoir à présent une énorme éclipse du soleil et de la lune, et que le globe épouvanté devrait s'ouvrir béant de stupeur!

ËMiLiA, de même. Je vous en supplie, laissez moi entrer, mon bon seigneur!

OTIIELLO. Je t'avais oubliée. Oh! entre, Émilia... Douce-ment! tout à l'heure!... Tirons les rideaux... Où es-tu? (Il ouvre la porte. Émilia entre.) Eh bien! qu'est-ce que tu me veux?

ÉMILIA. Oh! mon bon seigneur, un meurtre infâme vient d'être commis là-bas.

OTHELLO. Quoi! à l'instant?

ÉMILIA. A l'instant mème, monseigneur.

OTHELLO. C'est l'effet de l'aberration de la lune ; elle s'approche de la terre plus près que de coutume et rend les hommes fous.

É,NIILI.I. Cassio, monseigneur, a tué un jeune Vénitien nommé Roderigo 1.

OTHELLO. Roderigo tué! et Cassio tué!

ÉMILIA. Non, Cassio n'est pas tué.

OTHELLO. Cassio n'est pas tué! Alors le meurtre joue faux et la voix si douce de la vengeance détonne.

DESDÉMONA, d'une voix mourante. Oh! l'injuste, l'injuste meurtre !

ÉMILIA. Hélas! quel est ce cri?

OTIIELLO. Ce cri! Lequel?

1. Roderigo est un débauché naïf, amoureux de Desdémona, et dont Iago a fait son instrument.

ÉMILIA, s'élançant vers le lit. Hélas! mon Dieu! c'était la

voix de madame... Au secours! au secours! holà! au

secours!... 0 madame, parlez encore! douce Desdémona !

ô ma douce maîtresse, parlez !

DESDÉMONA, do même. C'est sans crime que je meurs.

ÉMILIA. Oh ! qui a commis cette action?

DESDÉMONA: de môme. Personne; moi-même. Adieu! Recommandez-moi à mon bon seigneur... oh! adieu! (Elle meurt.)

OTHELLO. Mais comment aurait-elle été mise à mort?

ÉMILIA. Hélas! qui sait?

OTHELLO. Vous lui avez entendu dire à elle-même que ce n'est pas moi.

ÉMILIA. Elle l'a dit : je dois rapporter la vérité.

OTHELLO. Elle est allée au feu de l'enfer comme une menteuse qu'elle était : c'est moi qui l'ai tuée.

ÉMILIA. Oh! elle n'en est que plus un ange, et vous,, vous n'en êtes qu'un plus noir démon.

OTHELLO. Elle avait mal tourné. C'était une infâme.

ÉMILIA. Tu la calomnies, et tu es un démon.

OTHELLO. Elle était perfide comme l'onde.

ÉMILIA. Et toi, tu es fou comme le feu de dire qu'elle était perfide... Oh! elle était d'une loyauté céleste.

OTHELLO. Cassio l'a possédée; demande à ton mari. Oh! je serais damné au-dessous de toutes les profondeurs de l'enfer, si j'en étais venu sans de justes causes à cette extrémité. Ton mari savait tout.

ÉMILIA. Mon mari!

OTHELLO. Ton mari.

ÉMILIA. Qu'elle était une épouse infidèle?

OTHELLO. Oui, avec Cassio. Va, si elle avait été fidèle, quand le ciel m'eût offert un autre univers fait d'une seule topaze massive et pure, je ne l'aurais pas échangée.

ÉMILIA. Mon mari !

OTHELLO. Oui, c'est lui qui m'a le premier averti. C'est un honnête homme, et il a en horreur la boue qui s'at-tache aux sales actions.

OTIIELLO 291 ÉMILIA. Mon mari OTHELLO. A quoi bon ces répétitions, femme? Je dis ton mari.

ÉMILIA. 0 maîtresse, la scélératesse s'est jouée de l'amour!... Mon mari a dit qu'elle était infidèle?

OTHELLO. Lui-mème, femme, je dis ton mari. Com-prends-tu le mot? mon ami, ton mari, l'honnête, l'hon-nête lago.

ÉMILIA. S'il a dit cela, que son âme pernicieuse pour-risse de la moitié d'un atome par jour! Il ment du fond du cœur!... Elle n'était que trop folle de son affreux choix.

OTHELLO, s'élançant sur elle. Ah !

ÉMILIA. Fais ce que tu voudras ; ton action n'est pas plus digne du ciel que tu n'étais digne d'elle.

OTHELLO, la menaçant. Paix! vous ferez bien.

ÉMILIA. Tu n'as pas moitié autant de force pour me faire du mal que j'en ai pour le supporter. 0 dupe! ô imbécile! ignorant comme la crasse! tu as fait une chose... Je n'ai pas peur de ton épée... je te ferai con-naître, quand je devrais perdre vingt vies... Au secours! au secours! holà! au secours! Le More a tué ma maî-tresse! Au meurtre! au meurtre!...

Othello reconnaissant son erreur se tue. Iago, dévoilé par sa propre femme qu'il poignarde dans sa rage, est arrêté et réservé aux plus affreux supplices.

Lear partage ses États entre ses filles.

Lear, roi de la Grande-Bretagne, se sentant vieux, a résolu de partager ses États entre ses trois filles, Goneril mariée au duc d'Albany, Régane mariée au duc de Cornouailles et Cordé-lia dont le roi de France et le duc de Bourgogne se disputent la main.

(La scène se passe dans le palais du roi. Entre un officier portant sur un coussin la couronne royale ; derrière lui Lear, le duc de Cornouailles. II' duc d'Albany, Goneril, Régane, Cordélia, le comte de Kent, et plusieurs officiers du palais.)

LEAR. Nous allons exposer nos desseins secrets... Donnez-moi la carte de mes États... Sachez que nous avons divisé en trois notre royaume, et que nous sommes résolu d'affranchir notre vieillesse de tous soins et de toutes affaires, pour les reporter sur des forces plus jeunes, tandis que, débarrassé de ce fardeau, nous nous traînerons jusqu'à la mort. Notre fils de Cor-nouailles, et vous, notre non moins tendre fils d'Albany, nous avons en cette heure le ferme propos de publier les différentes dots de nos filles, pour prévenir dès maintenant toute querelle future. Les princes de France et de Bourgogne, illustres rivaux qui se disputent l'amour de notre plus jeune fille, ont séjourné longtemps dans notre palais pour faire leur cour et doivent enfin recevoir une réponse... Dites-moi, mes filles, puisque nous allons nous dépouiller à la fois du gouvernement, de la possession du territoire et des soucis d'État, de laquelle de vous pouvons-nous nous dire le plus aimé, afin de répandre nos plus généreuses largesses où le cœur le mérite le plus... Goneril, notre fille aînée, parlez la première.

GONERIL. Sire, je vous aime plus que les mots n'ont la force de l'exprimer; plus chèrement que la vue, l'es-pace et la liberté; au delà de tout ce qu'on peut évaluer, de riche ou de rare ; non moins que la vie, avec la grâce, la santé, la beauté et l'honneur; autant que jamais enfant aima ou que père fut aimé; mon amour rend le souffle pauvre, la parole impuissante; c'est au delà de toute espèce de comparaison que je vous aime.

CORDÉLIA, à part. Que pourra faire Cordélia? Aimer et se taire.

LEAR, à Goncril, en lui montrant la carte du royaume. Sur tous ces territoires, depuis cette ligne-ci jusqu'à celle-là, pays aux forèts ombreuses et aux riches plaines, aux rivières fertilisantes et aux vastes prairies, nous te faisons sou-veraine; qu'ils soient à ta lignée et à celle d'Albany à perpétuité... Que dit notre seconde fille, notre très chère Régane, épouse de Cornouailles? Parlez.

RÉGANE. Je suis faite de la mème étoffe que ma sœur, et je m'estime à sa valeur. Du plus profond de mon cœur je trouve qu'elle nomme la vraie nature de mon amour; seulement elle reste encore en deçà, attendu que je me déclare ennemie de toutes les autres joies dont soit sus-ceptible le point le plus exquis de la sensibilité, que je ne trouve la félicité parfaite que dans l'amour de votre chère Altesse.

CORDÉLIA, à part. En ce cas, pauvre Cordélia!... et pour-tant non, puisque je suis sûre que mon amour est plus riche que ma langue.

LEAR, à Hégane, en désignant la carte. Qu'à toi et aux tiens de-meure à jamais héréditaire cet ample tiers de notre beau royaume, qui ne le cède ni en étendue, ni en valeur ni en agrément à celui qui a été conféré à Goneril... (Avec un tendre sourire.) Et vous maintenant, notre joie, la der-nière venue, mais non la moindre, vous dont les vignes de France et le lait de Bourgogne 1 se disputent le jeune amour, que pouvez-vous dire pour gagner un tiers plus opulent que vos sœurs? Parlez.

CORDÉLIA. Rien, monseigneur.

LEAR. Rien!

CORDÉLIA. Rien.

LEAR. Rien ne sortira de rien... Parlez encore.

CORDÉLIA. Malheureuse que je suis, je ne puis faire monter mon cœur jusqu'à ma bouche : j'aime Votre Majesté selon mon devoir; ni plus, ni moins.

LEAR. Comment, comment, Cordélia ! Corrigez un peu vos paroles de peur de gâter votre fortune.

CORDÉLIA. Mon bon seigneur, vous m'avez engendrée, élevée, aimée; je vous rends en retour les devoirs qui vous reviennent très justement : je vous obéis, vous aime et par-dessus tout vous honore. Pourquoi mes sœurs ont-elles des maris, si elles disent qu'elles n'ai-ment que vous? Peut-être, quand je me marierai, le sei-gneur dont la main recevra mon engagement empor-tera-t-il avec lui la moitié de mon amour, la moitié de mes soins et de mon devoir... Assurément je ne me marierai point comme mes sœurs, pour n'aimer que mon père.

LEAR. Mais est-ce ton cœur qui parle ainsi?

CORoÉLIA. Oui, mon bon seigneur.

LEAR. Si jeune et si .froide!

CORDÉLIA. Si jeune, monseigneur, et si sincère.

LEAR. Soit! que ta sincérité soit donc ta dot! car, par le rayonnement sacré du soleil, par les mystères d'Hécate et de la nuit, par toutes les influences des astres

1. Shakespeare semble avoir songé aux pâturages de la Bel-gique qui firent quelque temps partie du duché de Bourgogne.

LE ROI LEAR gg-5 par lesquels nous existons et cessons d'être t, je répudie ici toute ma sollicitude paternelle, toutes les attaches et tous les droits du sang, et je te tiens désormais comme étrangère à mon cœur et à moi, pour toujours. Le Scythe barbare ou le sauvage qui fait de sa progéniture un alimen t pour assouvir sa faim trouvera dans mon cœur autant de tendresse, de pitié et d'assistance que toi, ma ci-devant fille !

KENT. Mon bon suzerain...

LEAR. Paix, Kent! Ne te mets pas entre le dragon et sa fureur... C'est elle que j'aimais le plus, et je pen-sais confier mes vieux jours à ses tendres soins. (A Cor-délia.) Hors d'ici, et fuis ma vue!... Sur la paix de mon tombeau, je lui retire le cœur de son père!... Qu'on appelle le roi de France!... Qu'on appelle le duc de Bour-gogne!... Cornouailles et Albany, avec les dots de mes deux filles absorbez celle de la troisième. Que l'or-gueil, qu'elle appelle franchise, se charge de la marier! Je vous investis conjointement de ma puissance, de ma prééminence et de toutes les grandes prérogatives qui font cortège à la majesté. Nous-même, avec cent cheva-liers que nous nous réservons et que vous devrez entre-. tenir, nous séjournerons régulièrement chez chacun de vous pendant un mois tour à tour. Nous conserverons seulement le nom et tous les titres de la personne royale ; à vous, mesbien:aimés fils, le gouvernement, les revenus de l'État et l'administration de tout le reste; en confir-mation de quoi, partagez entre vous cette couronne, (il leur présento la couronne.)

KENT. Royal Lear, toi que j'ai toujours honoré comme mon roi, aimé comme mon père, suivi comme mon maître, invoqué comme mon grand patron dans mes prières...

1. Lear appartient à l'histoire fabuleuse de la Grande-Bretagne païenne. Shakespeare prête aux personnages de la pièce un paga-nisme composite où les divinités de la Grèce sont souvent invo. quées, mais qui a pour trait le plus marquant l'adoration de la Nature et des forces élémentaires.

LEAR. L'arc est tendu et tiré; écarte-toi de la flèche.

KENT. Que plutôt elle frappe, dût sa pointe fourchue pénétrer dans la région de mon cœur! Que Kent manque de respect quand Lear manque de raison! (Lear met la main sur son épée.) Que veux-tu faire, vieillard? Penses-tu que le devoir ait peur de parler quand la puissance s'incline devant la flatterie? L'honneur est obligé à la franchise quand la Majesté s'abaisse jusqu'à la folie. Casse ta sentence, et que ta réflexion plus sage refrène cet odieux emportement... Que ma vie réponde de mon opinion! ta plus jeune fille n'est pas celle qui t'aime le moins, et ils n'ont pas le cœur vide ceux dont le son est faible parce qu'il n'y a rien de creux au dedans pour le rendre sonore.

LEAR. Kent, sur ta vie, pas un mot de plus!

KENT. Je n'ai jamais estimé ma vie que comme un enjeu à risquer contre tes ennemis, et je n'ai pas peur de la perdre quand ton salut est mon objet.

LEAR. Hors de ma vue !

KENT. Aie de meilleurs yeux, Lear, et fais toujours de moi la vraie cible de tes regards.

LEAR. Or çà, par Apollon!...

KENT. Or çà, par Apollon, roi, tu adjures tes dieux en vain...

LEAR, tirant son épée. 0 misérable ! mécréant !

LES DUCS D'ALBANY ET DE CORNOUAILLES. Cher seigneur, arrêtez

KENT, à Lear. Fais! Tue ton médecin et offre ses hono-raires à l'impure maladie. Révoque ta sentence, ou bien, tant que je pourrai tirer un cri de ma gorge, je te dirai que tu fais mal.

LEAR . Entends-moi, traître ! Sur ton allégeance , entends-moi ! Puisque tu as cherché à nous faire rompre notre vœu, ce que jamais encore nous ne fîmes, et à t'interposer avec ton fol orgueil entre notre sentence et notre pouvoir (chose que ni notre nature ni notre dignité ne peuvent endurer), éprouve notre omnipo-tence et reçois ton salaire. Nous t'accordons cinq jours pour faire provision de quoi t'abriter des misères de ce monde, et le sixième, tu devras tourner le dos à notre royaume; si quand le dixième jour viendra on trouve dans nos États ta carcasse bannie, ce moment sera celui de ta mort. Va-t'en! Par Jupiter, cette sentence-ci ne sera pas révoquée.

KENT. Adieu, roi; puisque c'est ainsi que tu te mon-tres, la liberté habite où tu n'es pas et c'est ici qu'est le bannissement. (A Cordélia.) Les dieux te prennent sous leur chère protection, jeune fille, toi qui penses si juste et qui parles si droit! (A Régane et àGoneril.) Et vous, puissent vos actes confirmer vos grands mots, et de bons effets sortir de vos protestations d'amour : (Aux ducs.) Or donc Kent, ô princes, vous -dit à tous adieu; il va façonner son vieux corps à de nouveaux climats. (Il sort.)

Adieux de Cordélia à ses sœurs.

Cependant le roi de France épouse sans dot Cordélia, pour sa seule vertu, et l'emmène dans son royaume.

LE ROI DE FRANCE, à Cordélia. Dites adieu à vos sœurs.

CORDÉLlA. Joyaux de mon père, c'est les yeux bai-gnés de pleurs que Cordélia vous quitte : je vois ce que vous ètes, et une sœur répugne à donner à vos défauts le nom qui leur revient. Traitez bien notre père : je le confie à vos cœurs qui ont professé tant d'amour... mais pourtant, hélas ! si j'étais dans ses bonnes grâces c'est un meilleur asile que je lui voudrais donner. Adieu donc à toutes les deux.

RÉGANE. Ne nous prescrivez pas nos devoirs.

GONERIL. Faites votre étude de contenter votre seigneur qui vous a reçue comme une aumône de la Fortune. Vous avez été avare d'hommages, et vous méritez bien la perte qui vous a punie.

CORDÉLIA. Le temps dévoilera ce que l'artifice cache sous ses plis. Ceux qui couvrent leurs fautes finissent par être exposés au mépris et à la honte. Puissiez-vous prospérer !

LE ROI DE FRANCE. Venez, ma belle Cordél,ia. (Le roi de France et Cordélia sortent.)

GONERIL. Ma sœur, je n'ai pas peu à vous dire sur un sujet qui nous concerne de très près l'une et l'autre. Je crois que mon père va partir d'ici ce soir.

RÉGANE. C'est très certain, et avec vous ; le mois pro-chain, ce sera avec nous.

GONERIL. Vous voyez comme sa vieillesse est pleine de caprices ; l'observation que nous en avons pu faire n'est pas peu significative : il avait toujours chéri notre sœur par-dessus tout, et avec quel pauvre jugement il vient de la proscrire ! l'aberration est d'une trop grossière évidence.

RÉGANE. C'est l'infirmité de l'âge : pourtant il ne s'est jamais que médiocrement possédé.

GONERIL. Les meilleurs et les plus sensés de ses jours n'ont été qu'emportement : attendons-nous donc avec la vieillesse non seulement aux défauts dès long-temps enracinés dans son caractère, mais encore aux accès d'humeur fantasque que les années infirmes et colériques amènent avec elles.

RÉGANE. Nous sommes exposées avec lui à de brus-ques boutades, comme ce bannissement de Kent.

GONERIL. Ils ont encore des politesses à échanger, le roi de France et lui, avant de se séparer. Je vous en prie, concertons-nous : si notre père conserve de l'auto-rité avec les dispositions qu'on lui voit, l'abandon volon-taire qu'il vient de faire de son pouvoir ne fera que nous nuire.

RÉGANE. Nous y repenserons.

GONERIL. Il nous faut battre le fer pendant qu'il est chaud. (Elles sortent.)

Lear quitte Goneril en la maudissant.

Lear s'installe d'abord chez Goneril, mariée au duc d'Albany, homme bon mais faible et dominé par sa femme. Au bout de peu de temps, il s'aperçoit que l'accueil qui lui est fait va se refroidissant. Les cent chevaliers qu'il a retenus près de lui sont la cause de cette froideur. D'ailleurs Lear en abdiquant le pouvoir n'a nullement abdiqué son humeur impérieuse. Partout où il est il continue de commander en roi, sans s'en douter. Goneril oubliant toute reconnaissance n'a bientôt plus que de l'irritation contre son père.

(Une salle du palais du duc d'Albany. Lcar a auprès de lui son fou de cour qui plaisante le roi sur son imprudente conduite, et le comte de Kent revenu déguisé pour servir son maitre dont il prévoit les malheurs. Goneril entre, le sourcil froncé.)

LEAR. Qu'y a-t-il, ma fille? que fait ce bandeau sur votre front? Il me semble que depuis quelque temps vous froncez trop le sourcil.

LE FOU. Tu étais un beau compagnon quand tu n'avais pas à te soucier de son sourcil froncé ; maintenant tu es un zéro saris chiffre. Je vaux mieux que toi mainte-nant : je suis un fou, et toi tu n'es rien. (A Goneril, qui lui jette un regard de colère.) Oui, vraiment, je retiendrai ma langue; votre air me l'ordonne, quoique vous ne disiez rien. Motus, motus!

Celui qui donna sa croûte et sa mie

Se sent tout penaud quand son ventre crie.

(Désignant Lear.) C'est une gousse de pois écossés.

GONERIL. Sire, non seulement ce fou à qui vous donnez pleine licence, mais d'autres encore de votre insolente escorte cherchent chicane et noise à toute heure du jour et se livrent à des désordres si scandaleux qu'on ne peut les tolérer. Je m'étais crue assurée, sire, en vous faisant bien connaître ces choses, d'en obtenir le redressement, mais maintenant j'ai grand peur, étant donné ce que vous-même avez fait et dit récemment, que vous ne protégiez cette conduite et ne l'encouragiez par votre tolérance. S'il en était ainsi7 cette faute n'échapperait pas' à la censure et le redressement du mal ne s'endormirait pas ; et alors il se pourrait que les mesures prises dans l'intérêt d'un ordre salutaire vous donnassent sujet d'offense... ce qui dans tout autre cas serait une indignité, mais que la nécessité qualifierait de mesure de prudence.

LE FOU. Car vous savez, mon oncle :

Le moineau nourrit si bien le coucou

Que son nourrisson lui mangea le cou.

(Goneril lui lance un regard irrité.) Et Voilà pourquoi : Notre chandelle est morte, nous n'avons plus de feu.

LEAR. Êtes-vous noire fille?

GONERIL. Allons, sire, je voudrais vous voir faire usage de ce grand sens dont je vous sais pourvu, et chasser les humeurs qui depuis peu vous transforment au point d'effacer votre vraie nature.

LE FOU. L'âne même ne peut-il pas reconnaître quand c'est la charrette' qui traîne le cheval? (Gonerilfronce le sourcil.) y

Tout doux ! ma Jeanneton, je t'aime !

LEAR. Quelqu'un me reconnaît-il! Ce n'est pas Lear? Est-ce Lear qui marche ainsi? qui parle ainsi? Où sont ses yeux? Sans doute son esprit faiblit, son discerne-ment est en léthargie... Quoi! réveillé? cela n'èst pas. Qui peut me dire qui je suis?

LE FOU. L'ombre de Lear.

LEAR, à Goneril. Votre nom, belle dame?

GONERIL. Cet émerveillement, sire, est tout à fait dans le goût de vos autres incartades récentes. Je vous adjure de bien comprendre mes intentions; comme vous êtes vieux et vénérable, vous devriez être sage. Vous entretenez ici cent chevaliers et écuyers, hommes si désordonnés, si débauchés et impudents que notre cour, infectée par leurs mœurs, a l'air d'une auberge tapageuse ; l'épicurisme et la luxure la font ressembler à une taverne ou à un bouge plus qu'à un palais respecté. La honte est telle qu'elle réclame un remède immédiat; laissez-vous donc persuader, par celle qui à défaut prendra ce qu'elle demande, de diminuer votre suite ; et que ceux qui resteront à votre service soient des hommes assortis à votre âge, sachant ce qu'ils sont et ce que vous êtes.

LEAR. Enfer et démons!... Sellez mes chevaux; ras-semblez ma suite... Bâtarde dégénérée, je ne t'impor-tunerai pas davantage. Il me reste encore une fille.

GONERIL. VOUS frappez mes gens, et votre racaille effrénée se fait servir par ceux qui valent mieux qu'elle. (Entre le due d'Albany.)

LEAR. Malheur à qui se repent trop tard ! (Au duc d'Albany.) Ah! seigneur! vous voilà! Est-ce votre volonté? Parlez, seigneur... Qu'on prépare mes chevaux!... Ingratitude, furie au cœur de marbre, plus hideuse quand tu te montres chez un enfant que le monstre des mers !

LE DUC D'ALBANY. Je vous en prie, calmez-vous.

LEAR, à Goneril. Exécrable vautour, tu mens ! Ma suite est composée d'hommes d'élite et de rare vertu, qui con-naissent tous les points du devoir et qui veillent avec un extrême scrupule sur l'honneur de leur nom... 0 toute petite faute, comme tu me parus hideuse en Cordélia ! au point de tordre et de disloquer la char-pente de mon être comme sur un chevalet de torture, arrachant de mon cœur tout amour, et me gorgeant de fiel ! 0 Lear, Lear, Lear ! (il se frappe le front) frappe à cette porte qui a laissé entrer la folie et sortir la précieuse raison!... Venez, venez, mes gens.

LE DUC D'ALBANY. Sire, je suis innocent autant qu'igno-rant de ce qui vous émeut ainsi.

LEAR. C'est possible, monseigneur... Écoute, Nature, écoute; chère déesse, écoute! Suspends ton dessein, si tu te proposais de rendre cette créature féconde ; porte la stérilité dans ses entrailles, et que de son corps dégradé il ne sorte jamais un enfant qui l'honore' Si toutefois elle doit concevoir, pétris de fiel son enfant; qu'il vive pour lui ôtre une croix douloureuse, un tourment déna-turé ! Qu'il imprime des rides au front de sa jeunesse ! qu'à force de faire couler ses larmes il creuse des ravins dans ses joues! qu'il tourne toutes les peines et tous les bienfaits de sa mère en mépris et en dérision, afin qu'elle sente combien est plus aiguë que la dent du ser-pent la douleur d'avoir un enfant ingrat!... Partons, partons ! (il sort.)

LE DUC D'ALBANY. Voyons, par les dieux que nous ado-rons, d'où vient ceci?

GONERIL. Ne vous tourmentez pas pour en- connaître la cause, et laissez libre cours aux caprices de son rado-tage. (Lear rentre.)

LEAR. Comment! cinquante de mes chevaliers d'un seul coup! au bout d'une quinzaine!

LE DUC D'ALBANY. De quoi s'agit-il, sire?

LEAR. Je vais te le dire. (Il pleure et se tourne vers Goneril.) Vie et mort! J'ai honte que tu aies le pouvoir d'ébranler ainsi ma virilité, et l'honneur de m'arracher ces chaudes larmes qui coulent malgré moi. Puissent tomber sur toi les souffles et les brouillards pestilentiels! Que les blessures insondables, de la malédiction d'un père transpercent chacun de tes sens ! (Il essuie ses larmes.) Vieilles prunelles folles, pleurez encore pour cette cause-là, et je vous arrache et je vous énvoie, avec les eaux que vous perdez, tremper l'argile! En est-ce venu là? Eh bien, soit ! il me reste encore une fille qui, j'en suis sûr, est bonne et compatissante. Quand elle apprendra ce que tu as fait, elle écorchera de ses ongles ta face de louve. Tu t'apercevras que je puis reprendre la forme que tu crois que j'ai dépouillée pour toujours. Tu t'en apercevras, je te le garantis. (Lear sort avec sa suite.)

Comment Lear fut accueilli par Régane.

Lear rouve un pire accueil auprès de sa seconde fille qu'au-près de la première. La méchanceté de Goneril était encore Lenue en bride par la bonté du duc d'Albany; Régane a dans le duc de Cornouailles un mari assorti 'à elle. Rien donc ne l'arrête. Avertie, par un envoyé de Goneril, l'intendant Oswald, que Lear vient lui demander asile, elle quitte aussitôt son palais et se rend au château du. duc de Gloucester. Son mari et elle font froid visage à Kent, messager de Lear, et comme celui-ci emporté par son zèle a rossé Oswald, coupable d'insolence envers le vieux roi, ils le font mettre aux ceps, instrument de correc-tion destiné aux malfaiteurs, assis par terre, les jambes prises entre deux planches de bois. Quand Lear, à la recherche de Régane, arrive au château de Gloucester, il trouve dans la cour du château son serviteur en train de subir ce supplice infamant.

Devant le château du duc do Gloucester. Kent est aux ceps. Entrent Lear, son fou, et un gentilhomme.

LEAR. C'est étrange qu'ils soient ainsi partis de chez eux sans me renvoyer mon messager.

LE GENTILHOMME. A ce que j'ai appris, ils n'avaient pas encore hier soir l'intention de faire ce voyage.

KENT, aux ceps. Salut à toi, mon noble maître!

LEAR. Oh! fais-tu de cette honte ton passe-temps?

KENT. Non, sire.

LE FOU. Ah! ah! les belles jarretières qu'il vous a! On attache les chevaux par la tète, les chiens et les ours par le cou, les singes par les reins, et les hommes par les jambes. Quand un homme est trop gaillard des jambes, on lui met des chausses de bois.

LEAR. Qui donc a méconnu assez ta qualité pour te placer là?

KENT. C'est lui et elle, tous les deux, votre fils et votre fille.

LEAR. Non.

KENT. Si!

LEAR. Non, te dis-je.

KENT. Si, vous dis-je.

LEAR. Non, ils ne feraient pas cela.

KENT. Si, ils l'ont fait.

LEÀR. Par Jupiter, je jure que non.

KENT. Par Junon, je jure que si.

LEAR. Ils n'auraient pas osé le faire ; ils n'auraient pas pu, pas voulu le faire; c'est pire qu'un meurtre de com-mettre délibérément un si violent outrage. Explique-moi, avec toute la hâte que permet la clarté, de quelle manière tu as pu mériter, ou eux t'imposer ce traite-ment, quand tu venais de notre part.

KENT. Sire, quand je leur remis dans leur propre palais la lettre de Votre Altesse, avant que je me fusse relevé de la place où le respect m'avait agenouillé, arriva un courrier tout fumant et suant de sa course rapide, à moitié hors d'haleine, qui se mit à haleter les salutations de sa maîtresse Goneril, présenta une lettre que, sans prendre garde que j'attendais, ils lurent sur-le-champ. Au contenu de ce message ils rassemblèrent leur suite, montèrent aussitôt à cheval, me commandè-rent de suivre et ,d attendre qu'ils eussent le loisir de me répondre, me firent froid visage. Or moi, rencontrant ici l autre messager (celui dont j'avais vu la bienvenue empoisonner la mienne), et ce drôle, étant d'ailleurs celui-là même qui s'était récemment montré si imperti-nent envers Votre Altesse... la colère l'a emporté en moi sur la prudence, j'ai dégainé. Les cris perçants du poltron ont ameuté toute la maison. Votre fils et votre fille ont jugé, que cette faute méritait la honte qu'elle -subit ici.

LE FOU. L'hiver n'est pas près de finir si les oies sau-vages volent de ce côté. (Il chantonne :)

Pères portant de vieilles loques

Trouvent leurs enfants pleins de fiel;

Pères portant belles breloques

Trouvent les leurs tout sucre et miel.

Mais, malgré tout ça, tu peux être sûr de trouver chez tes filles jolie provision de bois vert pour te chauffer le dos.

LEAR. Oh! comme la suffocation me monte au cœur! A bas, hystérie, douleur grimpante; c'est en bas qu'est ton élément M... Où est cette fille?

KENT. Avec le comte, sire, dans ce château.

LEAR. Ne me suivez pas, restez ici. (Il entre dans le château.)

LE GENTILHOMME, à Kent. N'avez-vous pas commis d'autre offense que celle que vous dites?

KENT. Aucune autre... Comment se fait-il que le roi vienne avec une si petite escorte?

LE FOU. Si c'était pour cette question-là qu'on t'avait mis dans les ceps, tu ne l'aurais pas volé.

KENT. Pourquoi, fou?

LE FOU. Nous t'enverrons à l'école chez la fourmi, pour apprendre d'elle que ce n'est pas en hiver qu'on travaille. Tous ceux qui suivent leur nez sont conduits par leurs yeux, sauf les aveugles ; et il n'y a pas un nez sur vingt qui ne puisse reconnaître à l'odeur celui qui est faisandé. Lâche prise quand une grande roue descend la colline à toute vitesse, de peur de te rompre le cou en voulant la suivre ; mais si quelqu'un de grand monte la colline, fais-toi traîner, par lui. Le jour où un sage te donnera un meilleur conseil, rends-moi le mien. Je vou-drais qu'il n'y eût que dea»drôles pour le suivre, puisque c'est un fou qui le donne.

Ce beau sire aimable et docile

Qui longtemps à toi se colla,

Aux premières gouttes d'eau file,

Sous l'orage te plante là.

Moi qui vois venir le nuage,

Je reste ici hors de saison

Et laisse décamper le sage.

Parbleu! les fous sont sans raisoil.

1, Lear est un malade et les cris de douleur physique alternent chez lui avec ceux de la douleur morale.

KENT. Où as-tu appris cela, fou?

LE FOU. Pas dans les ceps, fou. (Lear reparaît sortant du châ-teau avec le duc de Gloucester.)

LEAR. Refuser de me parler! Ils sont malades! Ils sont fatigués! Ils ont voyagé toute la nuit! Purs pré-textes; faux-fuyants de la révolte et de la défection! Va me chercher une autre réponse.

GLOUCESTER. Mon cher seigneur, vous connaissez le caractère emporté du duc, comme il est obstiné et iné-branlable dans ses décisions.

LEAR. Vengeance! peste! mort! confusion! Emportât c'est son caractère? Gloucester, Gloucester, tu m'en-tends : je veux parler au duc de Cornouailles et à. sa femme.

GLOUCESTER. Eh bien! mon bon seigneur, je les en ai informés.

LEAR. Informés! Est-ce que tu comprends, l'ami?

GLOUCESTER. Oui, mon bon seigneur.

LEAR. Le roi voudrait parler au duc de Cornouailles; le cher père voudrait parler à sa fille; il réclame ses services : les as-tu informés de cela? Par mon souffle et mon sang, emporté? le duc emporté! Va dire à ce duc bouillant que... Mais non, pas encore : peut-êtré n'est-il pas bien; la maladie néglige tous les devoirs auxquels la santé s'astreint; nous ne sommes pas nous-mêmes quand la nature accablée foret l'âme à souffrir avec le corps. Je patienterai; j'en veux à mon impétuosité d'avoir confondu l'accès maladif avec l'homme sain.., (Ses yeux tombent sur Kent.) Mort de ma grandeur! pourquoi est-il assis là? Cet acte me donne à penser que le brusque départ du duc et d'elle n'est qu'une manœuvre... Qu'on délivre mon serviteur ! (A Gloucester.) Va dire au duc et à sa femme que je voudrais leur parler, maintenant, sur-le-champ; dis-leur de sortir pour m'entendre, ou j'irai à la porte de leur chambre battre le tambour jusqu'à ce que son tapage tue leur sommeil.

GLOUCESTER. Je voudrais que tout fût bien entre vous. (Il entre dans le château.)

LEAR. 0 mon cœur, mon pauvre cœur qui se soulève ! Allons, calme-toi!

LE FOU. Crie-lui donc, mon oncle, ce que la ménagère disait aux anguilles en les mettant toutes vives dans la pâte; elle leur tapait sur la tète avec une baguette en criant : « Du calme, petites folles, du calme! »... C'est -le frère de celle-là qui par pure bonté d'âme pour son cheval lui beurrait 'son foin. (Gloucester revient du château avec le due de Cornouailles, Régane et des serviteurs.)

LEAR. Bonjour à vous deux.

LE DUC DE CORNOUAILLES. Salut à Votre Grâce ! (Kent est mis en liberté.)

RÉGANE. Je suis heureux de voir Votre Altesse.

LEAR. Je le crois, Régane ; je sais quelle raison j'ai de le croire; si tu n'en étais pas heureuse, je divorcerais avec la tombe de ta mère, sépulcre d'une adultère. (A Kent.) .A.h! vous voilà libre!... de cela nous parlerons dans un autre moment... Bien-aimée Régane, ta sœur ne vaut rien; elle a attaché l'ingratitude aux dents aiguës, ici (il met la main sur son cœur)... Je puis à peine te parler; tu ne saurais croire quelle âme dénaturée!... 0 Régane!

RÉGANE. Je vous en prie, sire, prenez patience : j'ai espoir qu'il y a plutôt de votre part méconnaissance de ses mérites, que de la sienne oubli de ses devoirs.

LEAR. Qu'est-ce à dire?

RÉGANE. Je ne puis croire ma sœur capable de man-quer en rien à ses obligations; si par hasard, sire, elle a refréné les désordres de vos suivants, c'est sur des motifs tels et pour un objet si salutaire qu'elle est pure de tout blâme.

LEAR. Mes malédictions sur elle!

RÉGANE. Oh! sire, vous êtes vieux; la nature est arrivée chez vous sur le bord extrème de ses confins ; il vous serait bon d'ètre gouverné et conduit par un jugement sage qui discernât votre condition mieux que vous-mème. Je vous prie donc de retourner chez ma sœur; dites-lui que vous reconnaissez vos torts envers elle, sire.

LEAR. Lui demander pardon? Vois donc un peu cette belle scène de famille : (il s'agenouille) « Chère fille, je con-fesse que je suis vieux, la vieillesse est inutile; je vous implore à genoux de m'accorder le vètement, le lit et la nourriture. »

RÉGANE. Bon seigneur, assez! ce sont là des comédies disgracieuses. Retournez chez ma sœur.

LEAR, se relevant. Jamais, Régane : elle a réduit ma suite de moitié; m'a jeté des regards noirs; m'a blessé de sa langue de vipère, au cœur même. Que toutes les vengeances amassées au ciel tombent.sur sa tète ingrate Vapeurs malignes, frappez d'infirmités ses jeunes os.

LE DUC DE CORNOUAILLES. Fi, seigneur, fi!

LEAR. Rapides éclairs, dardez vos flammes aveuglantes dans ses yeux méprisants! Empoisonnez sa beauté, brouillards pompés des marécages par le puissant soleil, pour abattre et flétrir son orgueil

RÉGANE. 0 dieux bénis! C'est là ce que vous me souhaiterez à moi aussi, dans un de vos accès de fureur.

LEAR. Non, Régane; toi, jamais tu n'auras ma malé-diction; avec ta tendre nature il n'est pas à craindre d'endurcissement. Les yeux de Goneril sont farouches ; les tiens consolent et ne brûlent point. Ce n'est pas toi qui me reprocherais mes plaisirs, réduirais ma suite, me jetterais des mots insolents, rognerais sur mes dépenses, et qui, pour conclure, opposerais les verrous à mon entrée. Tu connais trop bien les devoirs naturels, le lien filial, les règles de la courtoisie, et les dettes de la gratitude; tu n'as pas oublié cette moitié du royaume dont je t'ai dotée.

RÉGANE. Bon seigneur, au fait)

LEAR. Qui. a mis mon serviteur aux ceps? (On entend au dehors le son d'une fanfare.)-

LE DUC DE CQRNOUAILLES. Quelle est cette fanfare?

RÉGANE. Je sais; c'est celle de tna sœur; ceci confirme sa lettre qui annonçait qu'elle serait bientôt ici. (Entre Qswald, cet intendant de Goncril avec qui Kent s'est battu.) Votre maîtresse est-elle arrivée ?

LEAR. Voici un esclave dont l'orgueil acquis à bon marché repose sur la faveur capricieuse de celle qu'il sert... Hors d'ici, valet, ôte-toi de ma vue!

LE DUC DE CORNOUAILLES. Que veut dire Votre Grâce?

LEAR. Qui a mis aux ceps mon serviteur? Régane, j'ai bon espoir que tu n'en savais rien... Qui vient ici? (Entre Gonerii.) 0 cieux! si vous aimez les vieillards, si votre doux empire approuve l'obéissance, si vous-mêmes ètes vieux, faites vôtre ma cause; envoyez-moi d'en haut des défenseurs. (A Goneril.) N'as-tu pas honte de regarder cette barbe?... 0 Régane, peux-tu lui prendre la main?

GONERIL. Et pourquoi pas, sire? En quoi ai-je commis offense? Tout n'est pas offense que le manque de dis-cernement trouve tel et que le radotage qualifie ainsi.

LEAR. 0 mes flancs, vous êtes trop solides! pouvez-vous bien résister?... Comment cet homme qui est à moi a-t-il été mis aux ceps?

LE DUC DE CORNOUAILLES. C'est moi qui l'y ai mis, sire; mais le scandale qu'il a fait lui méritait une bien moindre promotion.

LEAR, menaçant. Vous! c'est vous?

RÉGANE. Je vous en prie, mon père, étant faible, paraissez-le. Si jusqu'à l'expiration de votre mois vous voulez retourner habiter chez ma sœur, en congédiant la moitié de votre suite, venez alors à moi. Pour le moment je suis hors de chez moi et ne suis point pourvue des choses nécessaires à votre entretien.

LEAR. Retourner chez elle! et congédier cinquante de mes gens! Non, j'abjurerais plutôt tout abri et préfére-rais lutter contre l'inimitié de l'air, devenir le camarade du loup et du hibou : morsure aiguë de la nécessité!... Retourner avec elle! Parbleu, ce roi de France au sang fougueux qui a pris sans dot notre plus jeune fille, je pourrais aussi bien me résoudre à fléchir le genou devant son trône, et comme un écuyer mendier de lui une pension pour tenir sur pied une vie servile... Re-tourner avec elle ! Persuade moi plutôt de me faire l'es-clave et la bête de somme de cet odieux laquais, (n désigne Oswald.)

GONERIL. A votre guise, sire.

LEAR, à Goneril. Je t'en prie, ma fille, ne me rends pas fou. Je ne te troublerai plus, mon enfant; adieu! nous ne nous rencontrerons plus, nous ne nous reverrons plus... mais pourtant tu es ma chair, mon sang, ma fille; ou plutôt un mal qui est dans ma chair et que je suis bien forcé d'appeler mien : tu es un furoncle, une plaie pes-tilentielle, une affreuse pustule de mon sang corrompu... Mais je ne veux pas te gronder; que la honte vienne quand elle voudra, je ne l'appelle pas; je n'invite pas le Porte-foudre à te frapper, et je ne te dénonce pas au souverain juge Jupiter; amende-toi quand tu pourras, deviens meilleure à ton loisir; je puis patienter; je puis rester avec Régane, moi et mes cent chevaliers.

RÉGANE. Pas tout à fait : je ne vous attendais pas encore et je ne suis pas en mesure de vous recevoir dignement. Prêtez l'oreille à ma sœur, sire, car ceux qui mêlent la raison à votre emportement en sont réduits à se dire que vous êtes vieux et qu'ainsi... mais elle, elle sait ce qu'elle fait.

LEAR. Est-ce bien dit?

RÉGANE. J'ose le soutenir, sire. Quoi! cinquante hommes! n'est-ce pas bien? Qu'avez-vous besoin de plus? et même d'autant, puisque la dépense et le danger à la fois parlent contre un si grand nombre. Comment, dans la même maison, tant de gens, sous deux comman-dements distincts, pourraient-ils vivre en amitié? C'est difficile, presque impossible.

GONERIL. Pourquoi ne pourriez-vous pas, sire, recevoir les services de ceux qu'elle- appelle ses serviteurs, ou des miens?

RÉGANE. Pourquoi pas, sire? S'il leur arrivait alors de se relâcher envers vous, nous pourrions y mettre ordre. Si vous voulez venir chez moi, je vous prie (car main-tenant je vois le danger) de n'en amener que vingt-cinq : je n'en admettrai ni logerai davantage.

LEAR. Je vous ai tout donné...

KÉGANE. Et vous l'avez donné au bon moment.

LEAR. VOUS ai faites mes tutrices, mes dépositaires, ne me réservant qu'une suite de ce nombre... Quoi! c'est avec vingt-cinq hommes qu'il faut que j'aille chez vous, Régane? Est-ce là ce que vous avez dit?

KÉGANE. Et je le répète, sire; pas davantage chez moi.

LEAR. Les créatures méchantes ont encore bon air a côté d'autres plus méchantes qu'elles, (il se tourne vers Goncril.) Ne pas être ce qu'il y a de pire est une manière de mérite. J'irai avec toi : tes cinquante sont le double de ses vingt-cinq, et ton affection vaut deux fois la sienne.

(IONERIL. Écoutez-moi, sire : qu'avez-vous besoin de vingt-cinq, de dix ou de cinq pour vous servir dans une maison où deux fois plus de serviteurs ont l'ordre de prendre soin de vous?

RÉGANE. Qu'avez-vous besoin d'un seul?

LEAR. Oh! ne raisonnez pas le besoin! Nos plus vils mendiants trouvent dans la plus pauvre chose leur superflu. N'accordez pas à la nature plus que son besoin strict, et la vie de l'homme est à aussi bas prix que celle de la brute. (A Régane.) Toi, tu es une dame ; s 'il suffisait d'ètre au chaud pour ètre somptueusement vêtue, eh bien! la nature n'a pas besoin des choses somptueuses (lue tu portes et qui te tiennent à peine chaud. Mais le véritable besoin... ô cieux! donnez-moi la patience, c'est de patience que j'ai besoin! Vous me voyez ici, ô dieux, pauvre vieillard aussi plein de chagrin que d'âge, misé-rable par l'un et par l'autre; si c'est vous qui excitez le cœur de ces filles contre leur père, ne me rendez pas assez stupide pour le supporter lâchement; animez-moi d'une noble colère, et que les armes de la femme, les gouttes d'eau, ne tachent pas mes joues d'homme! Non, sorcières dénaturées, je tirerai de vous deux de telles vengeances que le monde entier sera... je ferai de telles choses... lesquelles? je ne le sais pas encore, mais elles seront l'épouvante de la terre. Vous croyez que je vais pleurer; non, je ne pleurerai pas; j'ai grand sujet de pleurer, mais ce cœur se brisera en cent mille éclats avant que je pleure... 0 mon fou, je vais perdre la raison ! (Lear sort avec Kent et le fou. Gloucestcr l'accompagne, On entend le bruit d'un orage.)

LE DUC DE CORNOUAILLES. Rentrons, il va faire de l'orage.

REGANE. Cette maison est petite : le vieillard et ses gens ne sauraient y être convenablement logés.

GONERIL. A lui la faute; c'est lui-même qui se prive d'un asile, et il faut qu'il apprenne le goût de son extra-vagance.

RÉGANE. Lui personnellement, je le recevrais avec plaisir, mais pas un homme de sa suite.

GONERlL. C'est aussi mon intention. Où est monsei-gneur de Gloucester?

LE DUC DE CORNOUAILLES. Il a suivi le vieillard... Le voici qui revient. (Gloucester rentre.)

GLOUCESTER. Le roi est dans une extrême fureur.

LE DUC DE CORNOUAILLES. Où va-t-il?

GLOUCESTER. Il demande son cheval, mais je ne sais où il va.

LE DUC DE CORNOUAILLES. Mieux vaut le laisser faire; il est son maître.

GONERIL, à Gloucester. Monseigneur, n'insistez en aucune façon pour qu'il reste.

GLOUCESTER. Hélas ! la nuit vient, et les vents glacés soufflent en tempête; à plusieurs milles à la ronde on trouverait à peine un buisson.

REGANE. 0 seigneur, pour les hommes entêtés les maux qu'ils s'attirent à eux-mêmes doivent ètre leurs précepteurs... Fermez bien vos portes; il est accom-pagné d'une escorte exaspérée et la sagesse conseille de redouter ce qu'elle peut le pousser à faire, lui dont l'oreille est si facilement abusée.

LE DUC DE CORNOUAILLES. Fermez bien vos portes, mon-seigneur ; il fait une nuit sauvage. Ma Régane vous donne un sage conseil... Ne restons pas sous l'orage.

(Ils rentrent tous dans le château.)

Lear sous la tempête.

(La nuit. Une lande déserte. Tempête. Arrivent Lear et lo fou.)

LEAR. Soufflez, vents, à vous crever les joues. Faites rage! soufflez! Trombes et cataractes, vomissez l'eau jusqu'à submerger nos clochers et noyer le coq de leur faîte. Sulfureuses flammes qui frappez avec la vitesse de la pensée, avant-courrières des carreaux de la foudre qui fendent les chênes, venez roussir ma tête blanche ! Et toi, tonnerre qui ébranles tout, aplatis sous tes coups l'épaisse rotondité du monde! brise les moules de la nature, et détruis en une fois tous les germes qui pro-duisent l'homme ingrat!

LE FOU. 0 mon oncle, de l'eau bénite de cour dans une maison bien sèche vaut mieux que cette eau de pluie à ciel ouvert... Mon bon oncle, rentre demander la béné-diction de tes filles ; voilà une nuit qui n'a pitié ni du sage ni du fou.

LEAR. Ronfle et gronde tout ton soûl! Crache, feu ! Vomis, pluie! Ni la pluie, ni le vent, le tonnerre ni le feu ne sont mes filles; je ne vous taxe pas d'ingrati-tude, vous autres éléments! je ne vous ai jamais donné de royaume, je ne vous ai jamais appelés mes enfants; vous ne me devez aucune obéissance; déversez donc votre horrible plaisir; me voici pour votre esclave, pauvre vieillard infirme, faible et méprisé... Mais non pourtant, je vous dénonce comme des ministres serviles, puisque vous liguez avec deux filles pernicieuses vos célestes bataillons contre une tête aussi vieille et blanche que celle-ci. Oh! oh! c'est odieux!

LE FOU. Celui qui a une maison où mettre sa tète a un bon couvre-chef. (Il chantonne :)

L'homme qui tient son orteil

Plus cher que son cœur lui-même

Au moindre cor devient blême

Et c'est fait de son sommeil.

Car on n'a pas encore vu de jolie femme qui ne fît des grimaces dans un miroir '.

LEAR. Non, je veux être le modèle de toute patience; je ne dirai rien. (Entre Kent.)

KENT. Qui est là?

LE FOU. Parbleu ! un sage et un fou.

KENT. Hélas! sire, vous êtes ici? Les ètres qui aiment la nuit n'aiment pas des nuits comme celle-ci; les cieux courroucés épouvantent les rôdeurs des ténèbres eux-mêmes, et les font rester dans leurs tanières. Depuis que je suis au-monde, je ne me rappelle pas avoir vu de telles nappes de feu, entendu d'aussi horribles craque-ments de tonnerre, de pareils grondements de vent rugissant et de pluie; la nature de l'homme ne peut pas en supporter la fureur ni l'effroi.

LEAR. Que les grands dieux qui font ce terrible vacarme au-dessus de nos tètes découvrent maintenant leurs ennemis... Tu trembles, misérable qui as en toi des crimes non divulgués, non fustigés par la justice. Cache-toi, main sanglante! Toi, parjure, et toi, incestueux qui simules la vertu, tremble à te briser en pièces, lâche, qui sous le couvert de l'honnêteté as manœuvré contre la vie humaine! Forfaits étroitement enfermés, brisez l'en-veloppe qui vous cache et criez grâce à ces redoutables sommateurs!... Je suis un homme qui a plus souffert du péché que péché lui-même.

KENT. Hélas! tête nue!... Mon gracieux seigneur, tout près d'ici est une hutte; elle vous prêtera quelque assis-tance contre la tempête; allez vous y reposer pendant que je retournerai vers cette dure maison — plus dure

1. Ces quelques lignes sont caractéristiques du fou de profes-sion dont l'incohérence apparente n'est qu'une logique déguisée. La pensée se suit nettement à travers une série d'images dis-cordantes. Les idées sont ici : ,10 Lear est réduit à un triste état; 2° il s'est attiré son malheur en préférant ses mauvaises filles à la bonne, en prenant le simulacre de l'affection pour l'af-fection vraie ; 3° J a femme (généralisation pour Goneril et Régane) excelle à composer son visa 'e de manière à déguiser son cœur. que les pierres dont elle est bâtie — et que je ferai vio-lence à leur avare hospitalité.

LEAR. Ma raison commence à s'égarer. (Au fou.) Allons, mon enfant, comment vas-tu, mon enfant? As-tu froid? J'ai froid moi-même. (A Kent.) Où est cette litière, mon ami? Nos nécessités ont un art étrange : elles savent rendre précieuses les choses les plus viles... Allons, montrez-nous votre hutte... Pauvre fou, mon pauvre drôle, j'ai un coin de mon cœur qui souffre encore pour toi.

LE FOU, chantant.

As-tu de l'esprit pour une once?

— Holà, hé! la pluie et le vent! —

Dans ton sort accepte une ronce

Car la pluie, elle pleut souvent.

LEAR. C'est vrai, mon bon enfant. (A Kent.) Allons, menez-nous à cette hutte. (Ils sortent.)

Les trois Fous dans -la hutte.

(Une autro partie de la lande, où se dresse une hutte. Arrivent Lear, Kent et le fou.)

KENT. Voici l'endroit, monseigneur; mon bon seigneur,. entrez ! La tyrannie de la nuit découverte est trop bru-tale pour que la nature humaine la supporte. (La tempête redoubla.)

LEAR, restant immobile devant la hutte. Laisse-moi tran-quille.

KENT. Mon bon seigneur, entrez ici.

LEAR. Veux-tu me briser le cœur?

KENT. J'aimerais mieux briser le mien... Mon bon seigneur, entrez.

LEAR. Cela te paraît une grosse affaire que cet orage batailleur nous transperce jusqu'aux os; et c'en est une pour toi en effet ; mais là où une grande maladie a son siège, une moindre se fait à peine sentir. Tu éviterais un ours, mais si ta fuite était barrée par les flots rugis-sants, tu affronterais l'ours jusque dans la gueule. Quand l'âme est libre de soucis, le corps est douillet; la tem-pête de 'mon âme ôte à mes sens tout autre sentiment que celui qui bat là (il met la main sur son cœur)... Ingrati-tude filiale ! N'est-ce pas comme si cette bouche déchi-rait cette main pour avoir porté jusqu'à elle la nourri-ture? Mais je punirai-cela avec usure!... Non, je ne veux plus pleurer. Par une nuit pareille, me mettre dehors!... Tombez à torrents, je le supporterai... Par une nuit comme celle-ci! ô Régane! Goneril! votre vieux père dont le cœur généreux vous a tout donné... Oh! c'est de ce côté-là qu'est la folie! évitons cela, plus de cela.

KENT. Mon bon seigneur, entrez ici.

LEAR. Je t'en prie, entre toi-même ; cherche tes aises ; moi, cette tempête ne me laisse pas le -loisir de méditer sur,des choses qui me feraient plus de mal... Pourtant je vais eptrer... (Au fou.) Entre, mon enfant, entre d'abord... 0 pauvreté sans abri!... Allons, entre; je vais prier et puis j'irai dormir. (Le fou entre dans la hutte.) Pauvres misé-rables tout nus, où que vous soyez, vous que lapide cet impitoyable orage, comment votre tête sans abri et vos flancs sans nourriture, vos haillons percés de trous et -de meurtrières vous peuvent-ils défendre contre des temps comme celui-ci? Oh! j'ai pris trop peu de soin de cela? Prends médecine, opulence, expose-toi à sentir ce que sentent les misérables, afin de leur secouer les miettes dé ton superflu et de leur montrer les cieux plus justes!

EDGAR 1, de l'intérieur de la cabane. Une brasse et demie

1. Edgar est le fils légitime du duc de Gloucester. Les machi-nations d'Edmond, fils bâtardf du même duc, ont fait croire à Gloucester qu'Edgar voulait attenter à' la vie de son père. Me-nacé de mort, Edgar s'est sauvé. Pour échapper aux poursuites, il s'est fait semblable à ces fous sortis de Bedlam qui se don-naient pour possédés des démons, et extorquaient la charité d'eau! une brasse et demie! Pauvre Tom! (Le fou effrayé sort do la hutte en courant.)

LE FOU. N'entre pas là, mon oncle, il y a un Esprit... Au secours ! au secours !

KENT. Donne-moi ta main. Qui est là?

LE FOU. Un Esprit, un Esprit : il dit qu'il s'appelle le pauvre Tom.

KENT, à l'entrée de la hutte. Qui es-tu, toi qui grommelles là dans la paille? Sors. (Edgar sort'de la cabane.)

EDGAR. Arrière! Le méchant démon me poursuit!

Dans l'aubépine aiguë il souffle un vent glacé'.

Hum ! va à ton lit froid te chauffer dedans.

LEAR. Est-ce que tu as tout donné à tes deux filles? et en es-tu venu là?

EDGAR. Qui donne quelque chose au pauvre Tom que le méchant démon a promené, à travers feu et à travers flamme, à travers gués et gouffres d'eau, par-dessus bourbiers et fondrières ; il a mis des couteaux sous son oreiller, et des harts dans son banc d'église ; il a placé de la mort-aux-rats près de son écuelle; il l'a rendu orgueilleux de cœur, lui a fait lancer au trot son cheval bai sur des ponts de quatre pouces, donner la chasse à son ombre comme à un traître. Dieu bénisse tes cinq sens! Tom a froid. (il claque des dents.) Oh ! de, de, de, de, de, de! Dieu te préserve des ouragans, des astres malins et du mauvais sort! Faites la charité au pauvre Tom que des paysans par la peur autant que par la pitié. Comme eux il s'est vêtu d'une simple couverture; il a le visage noirci de fange, les cheveux nattés en mille nœuds. Comme eux,, il s est enfoncé dans les bras des épingles, des échardes de bois, des clous, des brins de romarin. Ses paroles sont comme la psal-modie d'un mendiant, un récitatif monotone et saccadé, coupé de cris de frayeur, d'imprécations, de formules ri ruées &t de refrains de chansons. Les êtres étranges qu'il interpelle sont les démons dont il est soi-disant nanté. Remarquez que l'in-cohérence de ses paroles sera d'autant plus grande qu'il craindra davantage de se démasquer, soit par pitié pour Lear, soit par émotion en voyant son père. le méchant démon tourmente. (Il lance son bras droit dans tous, les sens.) Je pourrais l'attraper là maintenant, et là, et là encore, et là ! (L'orage continue.)

LEAR. Quoi! ses filles l'ont mis dans cet état! N'as-tu rien pu réserver? Leur as-tu donné tout?

LE FOU. Non, il s'est réservé une couverture, sans quoi nous aurions tous eu à rougir.

LEAR. Ah ! que tous les fléaux que la destinée tient sus-pendus dans l'air sur les crimes des hommes s'abattent sur tes Elles !

KENT. Il n'a pas de filles, sire.

LEAR. A mort, traître! Rien n'aurait pu réduire la nature à une telle abjection, hormis des filles ingrates. (Il aperçoit les épines qu'Edgar s'est enfoncées dans la: peau.) Est-ce la mode que les pères mis à la porte aient si peu de pitié pour leur chair? Judicieux châtiment! C'est cette chair qui a engendré ces 'filles de pélican..

LE FOU. Cette nuit froide fera de nous tous des fous et des possédés.

EDGAR. Prends garde au méchant démon ; obéis à tes parents; tiens loyalement ta parole; ne jure pas, ne pèche pas, ne donne pas ton faible cœur aux orgueil-leuses parures... Tom a froid !

LEAR. Qu'est-ce que tu étais jadis?

EDGAR. Un cavalier - servant orgueilleux de cœur et d'esprit, qui frisais ma chevelure, portais les gants de ma maîtresse à mon chapeau, proférais autant de jurons que je prononçais de paroles et les violais à la face des cieux bons; un homme qui s'endormait en complotant le péché et se réveillait pour le commettre; j'aimais le vin profondément, les dés chèrement; le cœur faux, l'oreille légère, la main sanguinaire; pourceau pour la paresse, renard pour la fourberie, loup pour la voracité, chien pour la rage, lion pour le carnage. Que ni le cra-quement d'un soulier, ni le frou-frou d'une robe de soie ne livrent ton pauvre cœur à la femme; garde ton pied des bouges, ta plume des livres de l'usurier, et défie le méchant démon. Toujours dans l'aubépine il souffle un vent glacé ; Il dit : zou ou, mou ou, et traderi, dera...

Dauphin, mon fils, arrête; attends qu'il soit passé J.

(L'orage redouble.)

LEAR. Vraiment, tu serais mieux dans ta tombe qu'à affronter, le corps découvert, ce déchaînement des cieux. L'homme n'est-il pas plus que cela? Considérons-le bien tu ne dois pas au ver sa soie, à la bête sa fourrure, au mouton sa laine, à la civette son parfum. Ah! il y en a trois de nous ici qui sont sophistiqués! Toi, tu es la nature même : l'homme sans ses accessoires n'est pas autre chose que le pauvre animal nu et fourchu que tu es. (Il arrache ses propres vêtements.) A bas, à bas, choses d'em-prunt! Allons, dépouillons-nous vite!

LÉ FOU. Je t'en prie, mon oncle, calme-toi ; c'est une méchante nuit pour se mettre à la nage... (Une lumière en marche apparaît dans 10 lointain.) Regarde, voici venir un feu follet.

EDGAR. C'est le méchant démon Flibbertigibbet : il commence au couvre-feu et rôde jusqu'au premier coq ; il donne la goutte sereine, fait loucher les yeux, et afflige du bec-de-lièvre; il jette la nielle au froment et tourmente la pauvre créature de terre. (Il chante une formule d'exorcisme :)

Saint Vitale à pied fit trois fois la plaine :

Survint Cauchemar sur sa jument pleine.

Lors le Saint lui fit mettre pied à terre

Et jurer sa foi

De se tenir coi.

Arrière donc, sorcier, arrière !

KENT, à Lear. Comment se trouve Votre Grâce? (Entre Gloucester avec une torche.)

LEAR. Qui est celui-Ci?

KENT. Qui va là? Qu'est-ce que vous cherchez,?

i. Le dernier vers semble être le refrain d'une ballade où ' le roi de France s'adressait à son fils.

GLOUCESTER. Vous-mêmes ici, qui êtes-vous? Vos noms?

EDGAR. Le pauvre Tom; qui mange la grenouille nageuse, le crapaud, le têtard, le lézard des murailles et le lézard d'eau; qui dans la furie de son cœur, quand le méchant démon fait rage, mange de la.bouse de vache en guise de salade; qui avale le rat mort et le chien crevé; boit le manteau vert de la mare stagnante; qui est fouetté de paroisse en paroisse et mis aux ceps et mis en prison; qui a eu trois vêtements pour son dos, six chemises pour son corps, un cheval à chevaucher, une épée à porter,

Mais voilà sept ans que rats et souris

Sont tout le gibier dont Tom se nourrit.

Prenez garde à celui qui me suit!... Paix, Smulkin! paix, démon!

GLOUCESTER, à Lear. Quoi Votre Grâce n'a pas de meil-leure compagnie?

EDGAR. Le prince des ténèbres est un gentilhomme r il a nom Modo et Mahu.

GLOUCESTER, à Lear. Notre chair et notre sang,- sire, sont devenus si vils qu'ils haïssent celui qui les a engendrés;

EDGAR. Le pauvre Tom a froid!

GLOUCESTER, à Lear. Venez avec moi; ma loyauté ne peut souffrir d'obéir en tout aux durs commandements de vos filles ; bien qu'elles m'aient enjoint de verrouiller mes portes et de vous laisser à la merci de cette nuit tyrannique, je me suis cependant hasardé à venir vous chercher pour vous conduire où un feu et quelque nour-riture sont préparés.

LEAR, désignant Edgar. Laissez-moi d'abord causer avec ce philosophe. Quelle est la cause du tonnerre? KENT, à Lear. Mon bon seigneur, acceptez cette offre; venez à la maison, LEAR. Je veux dire un mot à ce savant Thébain... Quel est l'objet de vos études?

EDGAR. Écarter le démon et tuer la vermine.

LEAR. J'ai une question à vous poser en particulier. KENT, à Gloucester. Pressez-le encore une fois de vous suivre, Monseigneur; sa raison commence à s'ébranler.

GLOUCESTER. Peux-tu l'en blâmer? Ses filles cherchent sa mort... Ah! ce bon Kent! il avait prédit ce qui est arrivé, le pauvre banni!... Tu dis que le roi devient fou; eh bien! entre nous, mon ami, je suis presque aussi fou moi-même : j'avais un fils que j'ai maintenant proscrit de mon sang; n'a-t-il pas attenté à ma vie, récemment, tout récemment? Je l'aimais, mon ami; jamais fils ne fut plus cher à son père; pour te dire la vérité, la douleur a dérangé mes esprits. (L'orage redouble.)... Quelle nuit! (A Lear.) Je supplie Votre Grâce...

LEAR. Oh! je vous demande pardon, monsieur... (A Edgar.) Noble philosophe, accordez-moi votre compagnie.

EDGAR. Tom a froid.

GLOUCESTER, à Edgar. Rentre, l'homme, là, dans la hutte; tiens-toi au chaud.

LEAR; Allons, rentrons-y tous.

GLOUCESTER, indiquant la direction du château. Par ici, sire..

LEAR, montrant Edgar. Avec lui ; je ne veux pas me séparer de mon philosophe.

KENT, à Gloucester. Mon bon seigneur, ne le contrariez pas ; laissez-le emmener cet homme.

GLOUCESTER. Prenez-le donc avec vous.

KENT, à Edgar. Allons, marche, l'ami; viens avec nous.

LEAR. Viens, mon bon Athénien.

GLOUCESTER. Ne parlons pas, ne parlons pas; chut!

EDGAR, chantant.

Don Roland vint au noir donjon.

L'ogre aussitôt furette et flaire :

Fi ! pouah ! pouah ! crie-t-il en colère,

Je flaire le sang d'un Breton1.

(Ils sortent.)

1. Ce fragment de ballade est une allusion voilée à son père Gloucester qu'il croit être à sa recherche pour le tuer.

Lear met ses filles en accusation.

(La salle d'une ferme attenante au château de Gloucester. Entrent Glou--

cester, Lear, Kent, le fou ot Edgar.)

GLOUCESTER, à Lear. Il fait meilleur ici qu'en plein air;

acceptez cet abri de bon cœur ; je vais compléter votre installation du mieux que je pourrai; je ne resterai pas longtemps absent.

KENT, à Gloucester. Toute la force de ses sens a cédé à la colère... Les dieux récompensent votre bonté! (Glou-cester sort.)

EDGAR. Frateretto m'appelle et me dit que Néron pêche à la ligne dans le lac des ténèbres... Prie, inno-cent, et prends garde au méchant démon.

LE FOU. Je t'en prie, mon oncle, dis-moi si un fou est un gentilhomme ou un bourgeois?

LEAR. C'est un roi, c'est un roi.

LE FOU. Non, c'est un bourgeois qui a pour fils un gentilhomme, car il est fou le bourgeois qui voit son fils gentilhomme avant de l'être lui-même.

LEAR, délirant. Oh! en avoir mille, avec des broches chauffées au rouge, qui s'élanceraient en sifflant sur elles 1 1..

EDGAR. Le méchant démon me mord le dos.

LEAR. Il faut que cela se fasse : je vais les mettre en accusation sur-le-champ. (A Edgar.) Viens t'asseoir ici, très savant justicier; (au fou) toi, sage seigneur, assieds-toi là... Maintenant à vous, renardes! (Il fixe up point de la chambre où il croit voir ses filles.)

EDGAR, s'oubliant. Voyez comme il se dresse et comme ses regards fixes brillent!... (Reprenant son rôle.) Hopdance crie dans le ventre de Tom pour avoir deux harengs 1. Elles, c'est-à-dire ses filles. saurs. Ne croasse pas, ange noir! je n'ai pas de nour-riture pour toi.

KENT, à Lear. Comment vous sentez-vous, sire? Ne restez pas ainsi debout, l'air égaré... Voulez-vous vous étendre et vous reposer sur ces coussins?

LEAR. Je veux les voir juger. d'abord.. Introduisez les témoins. (A Edgar.) Toi, magistrat revêtu de la robe, prends ta place; (au fou) et toi, qui es accouplé avec lui sous le joug de l'équité, siège à ses côtés. (A Kent.) Vous faites partie du tribunal, asseyez-vous aussi.

EDGAR. Procédons avec justice.

Tu dors, ô bergère ma mie,

Et tes moutons sont dans les blés.

D'un cri de ta bouche jolie

Rappelle à toi les égarés.

Ronron! Le chat est gris.

LEAR. Produisez celle-ci d'abord, c'est Goneril.

LE FOU. Venez ici, madame; votre nom est-il Goneril?

LEAR. Elle ne peut pas le nier.

LE FOU. Je vous demande bien pardon : je vous avais prise pour une escabelle.

LEAR. Et en voici une autre dont les regards obliques proclament de quelle étoffe est fait Son-cç-cEeur. (Il s'imagine voir s'échapper la coupable et s'élance pour la saisir.) Arrètez-la !... Des armes, des armes, le fer et le feu !... La corruption est dans cette enceinte... (Il se jette sur Edgar.) Justicier félon, pourquoi l'às-tu laissée échapper?

EDGAR. Dieu bénisse tes cinq sens !

KENT. 0 pitié! sire, où est donc cette patience que si souvent vous vous êtes vanté de garder?

EDGAR, à part. Mes pleurs commencent à si bien pren-dre son parti qu'ils vont trahir mon déguisement.

LEAR. Les petits chiens, tous, Sébille, Blanche et Mignonne, voyez! ils jappent après moi.

EDGAR. Tom va leur jeter sa tête. Arrière, mâtins !

Que ta gueule soit noire ou blanche,

Envenime ou coupe la tranche,

Que tu sois mâtin, lévrier,

Épagneul, roquet ou limier,

Courte queue ou queue en trompette...

Si Tom leur jette ainsi sa tête,

Tous les chiens sitôt de glapir,

Sauter barrière et déguerpir.

(Il claque des dents.) De, de, de de ! Allons, va-t'en aux fêtes, aux foires et aux marchés. Pauvre Tom, ta corne est à sec 1.

LEAR. Alors, qu'on dissèque Régane! qu'on voie ce qui s'est formé autour de son cœur. Y a-t-il une cause dans la nature qui fasse ces cœurs si durs? (A Edgar.) Vous, monsieur, je vous retiens pour un de mes cent cheva-liers; seulement je n'aime pas la façon de vos vête-jnents; vous direz que c'est le costume persan; pourtant il faudra changer cela.

KENT. Voyons, mon bon seigneur, étendez-vous ici et reposez-vous un peu.

LEAR, se laissant coucher. Ne faites pas de bruit, ne faites pas de bruit; tirez les rideaux; bien, bien, bien! Nous irons souper dans la matinée; bien, bien, bien!

LE FOU. Et moi j'irai au lit à midi. (Gloucester rentre.)

GLOUCESTER, à Kent. Viens ici, mon ami; où est le roi ton maître?

KENT. Ici, monsieur, mais ne le dérangez pas, sa raison est partie.

GLOUCESTER. Mon bon ami, je t'en prie, prends-le dans tes bras; j'ai surpris un complot de mort contre lui; il y a là une litière prête ; place-le dedans et pousse vers Douvres, mon ami, où tu trouveras ensemble bon accueil et protection. Enlève ton maître; si tu tardes une demi-heure, sa vie, la tienne, et .celle de tous ceux qui essaient de le défendre, sont sûres de la destruc-tion. Enlève-le, enlève-le, et suis-moi ; je vais te conduire où j'ai préparé quelques-unes des choses nécessaires. 1. La corne dans laquelle buvaient les mendiants et que rem-plissait la charité. KENT, regardant Lear avant de l'emporter. La nature accablée dort; ce repos pouvait encore mettre un baume sur tes nerfs brisés; mais si les circonstances ne te per-mettent pas le sommeil, ils seront bien difficiles à guérir. (Au fou.) Allons, aide à emporter ton maître; il ne faut pas que tu restes derrière.

GLOUCESTER. Allons, allons, partons! (Ils sortent en empor-tant Lear.)

Lear en démence juge la vie.

Pour punir Gloucester d'avoir sauvé Lear et, pour le sauver, entretenu correspondance avec le roi de France, Cornouailles, Goneril et Régane lui ont arraché les yeux. Avec l'aide de son fils Edgar toujours déguisé et qu'il ne reconnait pas, Gloucester est arrivé près de Douvres où Cordélia a débarqué avec une armée pour venger son père. Lear lui-mème a été conduit à Douvres par Kent, mais dans sa folie il a échappé à ses gar-diens et il parcourt la campagne, fantasquement paré de fleurs des champs. Le hasard le fait se rencontrer là avec Gloucester aveugle, appuyé sur le bras d'Edgar, lequel est vêtu en paysan.

EDGAR. Qui vient là?... Jamais cerveau sain n'a ainsi accoutré son maître.

LEAR, sans les voir. Non, ils ne peuvent pas me toucher pour avoir battu monnaie; je suis le roi lui-même.

EDGAR, à part. 0 spectacle qui perce le cœur!

LEAR. La nature est à cet égard-là au-dessus de 1 art... Voici l'argent de votre enrôlement 1. Ce garçon tient son arc comme un mannequin à effaroucher les corneilles ; tu serais bon pour manier l'aune d'un drapier !.... Voyez, voyez! une souris! paix, paix! ce morceau de fromage grillé fera l'affaire... Faites avancer les hallebardiers... Oh! bien volé, oiseau! Dans le blanc! dans le blanc! bigne ! (Il aperçoit Gloucester et Edgar.) Dites le mot de passe.

1. A travers ce délire on entrevoit l'idée fixe de recruter et d'exercer des soldats pour se venger.

EDGAR. Douce marjolaine.

LEAR. Passez.

GLOUCESTER. Je connais cette voix.

LEAR. Ah! GoneriL avec une barbe blanche!.... Ils me flattaient comme un chien; ils me disaient que j'avais des poils blancs dans la barbe avant que les noirs eus-sent poussé. Dire oui et dire non, comme moi, à toutes mes paroles! Ce oui et ce non, en somme, n'étaient pas d'une saine théologie. Lorsqu'un jour la pluie vint el me mouiller et le vent à me faire claquer des dents; quand le tonnerre ne voulut pas s'apaiser sur mon ordre, oh! alors j'ai appris à les connaître ; j'ai vu clair dans leur jeu. Allez! ce ne sont pas gens de parole; ils me disaient que j'étais tout : c'est un mensonge, je ne suis pas il l'épreuve de la fièvre.

GLOUCESTER. Je me rappelle bien l'accent de cette voix; n'est-ce pas le roi?

LEAR. Oui, roi de la tète aux pieds; quand je prends mon air sévère, voyez comme les sujets tremblent... (Saisissant Edgar par le bras.) Je fais grâce de la vie à cet homme Fi ! fi ! pouah ! donne-moi une once de civette, bon apothicaire, pour me parfumer l'imagination. (Il tend de l'argent à Gloucester.) Tiens, voici de l'argent.

GLOUCESTER. Oh! laissez-moi baiser cette main.

LEAR. Laissez-moi l'essuyer d'abord; elle sent la mor-talité.

GLOUCESTER. 0 fragment ruiné de la nature! Ce grand univers se réduira de mème à néant! (Au roi.) Me recon-nais-tu?

LEAR. Je me rappelle assez bien tes yeux... Est-ce que tu louches vers moi? Non, tu as beau faire, aveugle Cupidon, je ne veux pas aimer... Lis-moi ce cartel, vois un peu comme c'est écrit!

GLOUCESTER. Quand toutes les lettres en seraient des soleils, je n'en pourrais pas voir une.

EDGAR, à part. Je ne le croirais pas si on me le racon-tait; cela est, et mon cœur se brise de le voir.

LEAR. Lis.

GLOUCESTER. Quoi! avec ces orbites vides?

LEAR. Oh, oh! nous y voilà donc! Pas d'yeux dans votre tête et pas d'argent dans votre escarcelle? De pru-nelles pas plus que d'écus?... Pourtant- vous voyez comment va le monde.

GLOUCESTER. Je le vois par ce que je ressens.

LEAR. Allons, es-tu fou? On peut voir comment va le monde sans avoir besoin d'yeux. Regarde avec tes oreilles : vois là-bas comme ce juge déblatère contre ce simple filou. Écoute ce que je vais te dire à l'oreille : change-les de place et maintenant (il tond ses poings fermés comme les enfants qui font deviner où est l'objet caché) dans quelle main? devine lequel est le juge et lequel le voleur?... Tu as vu un chien de ferme aboyer après un mendiant?

GLOUCESTER. Oui, sire.

LEAR. Et l'homme se sauver devant le roquet? Eh bien! là tu as pu contempler la grande image de l'au-torité : un chien en fonction se fait obéir... L'usurier pend le filou. A travers les guenilles les moindres vices apparaissent; les robes et les manteaux fourrés cachent tout. Cuirasse d'or le péché, et la forte lance de la jus-tice se brise sur lui sans lui faire mal; donne-lui pour armure des haillons, et la paille d'un pygmée suffit à le transpercer. Personne n'est criminel, personne ; je dis personne; je réponds de tous; apprends cela de moi, mon ami, de moi qui ai le pouvoir de fermer la bouche aux accusateurs. Procure-toi des bésicles et comme un vulgaire politicien fais semblant de voir ce que tu ne vois pas... Allons, allons, allons, allons! ôtez-moi mes bottes : plus fort, plus fort!... là!

EDGAR, à part. Oh! mélange de sens et de délire! la raison dans la folie!

LEAR, à Gloucester- Si tu veux pleurer sur mon infor-tune, prends mes yeux. Je te connais très bien : tu t'appelles Gloucester. Il te faut prendre patience ; nous sommes venus ici-bas en pleurant; tu sais, la première fois que nous humons l'air, nous nous mettons à piailler et à crier... Je vais te prêcher : écoute bien.

GLOUCESTER. Hélas! hélas!

LEAR. Quand nous naissons, nous pleurons d'entrer dans ce grand théâtre de fous... (Il prend le chapeau feutré de Gloucester et l'examine.) Ceci vient d'une bonne forme .. Ce serait un ingénieux stratagème de ferrer de feutre une troupe de cavalerie; j'en veux faire l'essai; et quand je me serai ainsi glissé jusqu'à ces gendres, alors tue. tue, tue, tue, tue, tue! (Entre un gentilhomme avec une escorte.)

LE GENTILHOMME. Oh! il est ici; mettez la main sur lui. (A Lear.) Sire, votre très chère fille...

LEAR. Personne à la rescousse? Quoi ! prisonnier? Je ne suis donc ni plus ni moins que le jouet de la for-tune?... Traitez-moi bien; on vous paiera rançon... Faites-moi avoir des chirurgiens, j'ai le cerveau fendu.

LE GENTILHOMME. Vous aurez tout ce que vous voudrez.

LEAR, essayant de s'échapper. Personne à mon aide? je suis tout seul? Ah ! vraiment, il y aurait de quoi changer un homme en source de larmes salées, avec ses yeux pour servir d'arrosoir, oui, et pour abattre la poussière d'automne!

LE GENTILHOMME. Mon bon seigneur...

LEAR, se débattant. Je mourrai bravement, comme un marié pimpant va à sa noce... Pourquoi pas? je serai jovial... Allons, allons! je suis roi, savez-vous cela, mes maîtres?

LE GENTILHOMME. Vous êtes une Majesté, et nous vous obéissons.

LEAR. Alors tout n'est pas perdu. (Il se dégage des mains qui le tiennent.) Et maintenant, si vous l'attrapez, ce ne sera qu'à la course... xi, xi, xi! (il se sauve en courant. Les gens de l'escorte le poursuivent.)

LE GENTILHOMME. Spectacle pitoyable chez la dernière des créatures, ineffablement douloureux chez un roi!... Tuas du moins une fille qui rachète la nature humaine de l'nniverselle malédiction jetée sur elle par les deux autres...

Lear soigné par Cordélia.

Après sa dernière crise de folie, Lear est demeuré anéanti. Le voici qui repose dans une tente du camp français. Il est endormi sur un lit; une douce musique joue. Un médecin, un gentilhomme et d'autres personnes le veillent. Entrent Cor-délia et Kent; ce dernier a quitté son déguisement.

CORDÉLIA, au médecin. Comment va le roi?

LE MÉDECIN. Madame, il dort toujours.

CORDÉLIA. 0 dieux bons, réparez la grande brèche faite à sa nature violentée! Oh! raccordez les sens faussés et discordants de ce père redevenu petit enfant!

LE MÉDECIN. Plairait-il à Votre Majesté que nous réveillions le roi? Il y a longtemps qu'il dort.

CORDÉLIA. Soyez gouverné par votre science et conduit par votre seule volonté... Est-il habillé?

LE GENTILHOMME . Oui, madame ; pendant son lourd sommeil nous avons pu changer ses vêtements.

LE MÉDECIN. Tenez-vous près de lui, bonne madame, quand nous le réveillerons; je ne doute pas qu'il ne soit calme.

CORDÉLIA. Très bien.

LE MÉDECIN, écartant les rideaux du lit. ApprOcheZ-VOUS, s'il vous plaît... Que la musique joue un peu plus haut!

CORDÉLIA, penchée sur son père. 0 mon bon père! Que la guérison suspende à mes lèvres le remède qu'il te faut; et que ce baiser répare les maux violents que mes deux sœurs ont faits à ta personne vénérable !

KENT. Bonne et chère princesse!

CORDÉLIA. N'eussiez-vous pas été leur père, ces flocons blancs auraient dû provoquer leur pitié. Était-ce là un visage à exposer aux vents déchaînés? à laisser en butte aux redoutables carreaux du tonnerre qui gronde? aux coups fulminants et terribles des éclairs brisés? pauvre sentinelle perdue, n'ayant que ces minces cheveux pour casque?... Le chien de mon ennemi, Ill'et'lt-il mordu, aurait cette nuit-là trouvé une place près de mon feu, et toi, pauvre père, il t'a fallu gîter avec des pourceaux et des vauriens errants, sur une paille courte et moisie! Hélas, hélas! c'est miracle que ta vie et tes sens n'aient pas sur l'heure pris fin ensemble... Il s'éveille; parlez-lui.

LE MÉDECIN. Vous plutôt, madame; cela vaut mieux.

CORDÉLIA. Comment va mon royal seigneur? COlll-ment se porte Votre Majesté?

LEAR. Vous avez tort de me retirer du tombeau. (A Cor-délia.) Tu es une âme bienheureuse; mais moi je suis lié sur une roue de feu et mes larmes brûlent comme du plomb fondu.

CORDÉLIA. Sire, me reconnaissez-vous?

LEAR. Vous ètes un Esprit, je le sais... Quand est-ce que vous êtes morte?

CORDÉLIA, au médecin. Toujours, toujours égaré!

LE MÉDECIN. Il est à peine éveillé ; laissons-le seul un moment. (Ils s'écartent du lit.)

LEAR. Où ai-je été? où suis-je? la belle lumière du jour? Je suis étrangement abusé. Je mourrais de pitié rien qu'à voir un autre comme je suis. Je ne sais que dire. Je ne jurerais pas que ce soient là mes mains. Voyons! je sens que cette épingle pique... Oh! que je voudrais ètre assuré de ma condition!

CORDÉLIA, se rapprochant de lui. Oh! regardez-moi, sire, et étendez les mains sur moi pour me bénir. (Lear veut se mettre à genoux devant elle.) Non, sire, ce n'est pas à vous de vous agenouiller. (Elle s'agenouille devant le lit.)

LEAR. Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi : je suis un pauvre vieux tout sot, de quatre-vingts ans et au delà... pas une heure de plus ni de moins; et pour parler franchement j'ai peur de ne pas avoir ma parfaite raison. Il me semble que je dois vous connaître, et (montrant Kent) connaître cet homme; pourtant je doute encore, car j'ignore absolument quel est ce lieu, et tout l'esprit que j'ai ne va pas jusqu'à se rappeler ces vête-ments-ci; je ne sais même pas où j'ai logé la nuit dernière... Ne riez pas de moi; car, aussi vrai que je suis un homme, je crois que cette dame est ma fille Cordélia.

CORDÉLIA. Oui, c'est elle; c'est bien elle!

LEAR. Est-ce que vos larmes sont, humides? oui. ma foi!... Je vous en prie, ne pleurez pas; si vous avez dji poison pour moi, je le boirai. Je sais que vous ne m'ai-mez pas, car vos sœurs, autant qu'il m'en souvient, m'ont fait du mal; vous avez quelque raison de m'en faire; elles, non.

CORDÉLIA. Nulle raison, nulle raison.

LEAR. Suis-je en France?

KENT. Dans votre propre royaume, sire.

LEAR. Ne me trompez pas.

LE MÉDECIN. Rassurez-vous, bonne madame; la grande fureur, vous le voyez, est tuée eh lui ; et pourtant il y a danger à lui faire parcourir les temps dont il a perdu mémoire. Priez-le de rentrer; ne le fatiguez pas davan-tage avant qu'il soit mieux raffermi.

CORDÉLIA. Plairait-il à Votre Altesse de marcher?

LEAR, se levant avec difficulté. Il vous faut de l'indulgence avec moi; je vous en prie, oubliez et pardonnez; je suis un pauvre vieux sot.' (Lear va vers le fond do la tente, soutenu par Cordélia et le médecin.)

Lear et Cordélia prisonniers.

L'armée de Cordélia a été battue par Edmond, fils bâtard de Gloncester, général des troupes de Goneril et Régane. Cordélia et Lear sont tombés en son pouvoir.

(Le camp britannique près de Douvres. Entrent Edmond, victorieux, au milieu des tambours et des drapeaux, Lear et Cordélia prisonniers, un capitaine, des soldats.)

EDNIO',D. Que quelques officiers les emmènent; qu'on les tienne sous bonne garde jusqu'à ce que soit connue la volonté souveraine qui doit prononcer sur leur sort.

CORDÉLIA. Nous ne sommes pas la première qui, avec les intentions les meilleures, ait subi la pire fortune. C'est pour toi, roi opprimé, que je suis abattue; sans cela je pourrais rendre à la fortune perfide dédain pour dédain... Ne verrons-nous pas ces filles et ces sœurs?

LEAR. Non, non, non, non! Viens, allons-nous-en en prison : tous les deux seuls nous chanterons comme des oiseaux en cage; quand tu me demanderas ma bénédic-tion, je me mettrai à genoux et je te demanderai ton pardon; et nous vivrons ainsi, priant, chantant, disant de vieux contes, et riant aux papillons dorés; et nous écouterons de pauvres diables causer entre eux des nou-velles de la cour, et nous causerons avec eux aussi, de qui perd et de qui gagne, de qui entre et de qui sort; et nous prendrons sur nous le mystère des choses, comme si nous étions les espions de Dieu; et nous userons, entre les murs de la prison, les partis et les coteries des grands, qui fluent et refluent avec la lune.

EDMOND. Emmenez-les.

LEAR. Sur des sacrifices comme celui-là, ma Cordélia, les dieux eux-mêmes jettent de l'encens... T'ai-je reprise? Celui qui nous séparera devra apporter un brandon du ciel et nous chasser d'ici en nous enfumant comme des renards. Essuie tes yeux; la lèpre dévorera ces gens-là, peau et chair, avant qu'ils nous fassent pleurer; nous les verrons mourir de faim d'abord. Viens. (Lear et Cordélia sortent sous escorte.)

Mort de Lear.

Régane et Goneril sont toutes les deux amoureuses d'Ed-mond. Par jalousie Goncril empoisonne Hégane, puis, son amour pour Edmond étant découvert par son mari, elle se poignarde. D'autre part, Edmond est blessé à mort dans un combat parti-culier avec son frère Edgar. Le parti des méchants est abattu, les malheurs de Lear semblent finis. Mais avant de se battre Edmond avait donné ordre à un capitaine de mettre à mort Lear et Cordélia prisonniers. Le capitaine a exécuté la moitié de sa mission : il a pendu Cordélia, mais Lear l'a tué sur-le-champ. Et maintenant le vieux roi reparaît, hurlant de douleur, sa fille morte dans ses bras.

(La scène est encore le camp britannique; Edgar, un capitaine et des soldats arrivent derrière Lear. Le duc d'Albany, Kent et plusieurs officiers sont présents.)

LEAR. Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez! Oh! vous êtes des hommes de pierre; si j'avais vos langues et vos yeux, je les emploierais si bien que la voûte du ciel en craquerait... Elle est partie pour toujours! Je sais quand on est mort et quand on est vivant; elle est morte comme de la terre... Prêtez-moi un miroir; si son souffle tache ou embue le verre, eh bien! alors elle vit.

KENT. Est-ce la fin du monde prédite?

EDGAR. Ou l'image de cette horreur?

LE DUC D'ALBANY. Que tout s'écroule et cesse !

LEAR. Cette plume remue, elle vit! S'il en est ainsi, c'est un bonheur qui rachète tous les chagrins que j'ai jamais soufferts.

KENT, s'agenouillant. 0 mon bon maître!

LEAR. De grâce, arrière.

EDGAR. C'est le noble Kent, votre ami.

LEAR. Que la peste tombe sur vous, meurtriers, traî-tres, tous tant que vous êtes! J'aurais pu la sauver; maintenant elle est partie pour toujours... Cordélia! Cordélia!... Attendez un peu!... (Croyant l'entendre.) Ah! qu'est-ce que tu dis? Sa voix a toujours été douce, caressante et légère, chose exquise chez une femme... J'ai tué l'esclave qui était en train de te pendre.

UN CAPITAINE. C'est vrai, messeigneurs, il l'a tué.

LEAR, d'un air triompha.nt. N'est-ce pas, mon ami? J 'ai vu le jour où avec mon bon sabre tranchant je les aurais fait joliment danser... (D'une voix abattue.) Je suis vieux maintenant, et toutes ces contrariétés me rendent malade, (A Kent.) Qui êtes-vous? mes yeux ne sont pas des meilleurs... je vais vous le dire dans un instant.

KENT. S'il est deux êtres que la fortune se vante d'avoir comblés de son amour et de sa haine, nous avons l'un des deux devant nous.

LEAR. Ma vue est bien mauvaise. N'ètes-vous pas Kent?

KENT. Lui-même, votre serviteur Kent... Où est votre serviteur Caïus

LEAR. C'est un brave garçon, je puis vous dire cela; il frappe fort et vivement aussi... Il est mort et en pourri-ture.

KENT. Non, mon bon seigneur; je suis cet homme...

LEAR. Je vais voir cela tout de suite.

KENT. C'est moi qui depuis la première heure de vos revers et de votre déclin ai suivi vos tristes pas.

LEAR. Vous ètes le bienvenu ici.

KENT. Non, ni moi, ni personne; tout est tristesse, ténèbres et mort. Vos filles aînées se sont frappées elles-mêmes et sont mortes en désespérées.

LEAR. Oui, je le croirais bien. *

LE DUC D'ALBANY. Il ne sait ce qu'il dit et il est yain que nous nous présentions à lui. (Entre un capitaine.)

LE CAPITAINE, au duc d'Albany. Edmond est mort, monsei-gneur.

LEDUC D'ALBANY. Ce n'est que peu de chose ici... Sei-gneurs et nobles amis, connaissez nos intentions. Tous les soulagements qu'on peut appliquer à cette grande ruine lui seront donnés; pour nous, nous résignerons, durant la vie de cette vénérable Majesté, notre pouvoir absolu entre ses mains. (A Edgar et à Kent.) Vous, vous recouvrerez vos droits avec usure, et avec cet accrois-sement que votre dévouement vous a plus que mérité. Tous nos amis goûteront les fruits de leur vertu, et tous nos ennemis videront la coupe de leurs crimes... (Lear a un sursaut.) Oh! voyez! Voyez!

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