‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 44 sur 52 · Doriclès est le nom d'emprunt de Florizel · texte numérisé non relu

Doriclès est le nom d'emprunt de Florizel

FLORIZEL. Je crois que vous n'avez pas plus lieu de craindre que je n'ai envie de vous en donner sujet. Mais venez; à notre danse, je vous prie; votre main, ma Perdita; ainsi s'appareillent les tourterelles qui ont dessein de ne se quitter jamais.

PERDITA. J'en ferais serment pour elles. (ils s'éloignent enlacés.)

POLIXÈNE, à caniiiio. Voilà la plus jolie fille de vilain qui ait jamais couru sur la pelouse d'un village ; rien dans ses actions ni dans son air qui ne respire je ne sais quoi de plus grand qu'elle, de trop noble pour ce lieu.

CAMILLO, montrant le jeune couple. Il lui dit quelque chose qui fait venir son sang aux écoutes ; par ma foi ! c'est la reine du laitage et de la crème.

LE GARS, empoignant Mopsa. Allons, en avant la musique !

DORCAS, C'est Mopsa qu'il vous faut pour danseuse? pardi ! prenez de l'ail pour corriger son baiser.

MOPSA. Eh bien ! à la bonne heure !

LE GARS. Pas un mot, pas un! nous devons avoir des manières. Allons, la musique! (La musique joue. Danse de bergers et de bergères.)

POLlXÈNE. Je vous en prie, mon bon berger, quel est ce beau pâtre qui danse avec votre fille?

LE BERGER. On l'appelle Doriclès et il se vante d avoir un riche pâturage : bien que je ne le tienne que de sa bouche, j'y crois pourtant; il a l'air d'être la franchise même. Il dit qu'il aime ma fille, je le crois aussi; car jamais la lune ne s'est mirée dans l'eau aussi complai-samment qu'il vous reste la, comme qui dirait à lire dans les yeux de ma fille; et pour parler franc, je crois difficile de décider à un demi-baiser près lequel des deux aime le mieux l'autre.

POLlXÈNE. Elle danse avec grâce.

LE BERGER. Elle est gracieuse en tout, bien que ce ne soit pas à moi de le dire; (à l'oreille de Polixène) si le jeune Doriclès met la main sur elle, elle lui apportera quelque chose dont il n'a pas idée.

Autolycus en colporteur.

(Même tableau. Mêmes personnages. Entre un valet.)

LE VALET. 0 maître, si vous entendiez seulement le colporteur qui est à la porte, vous n'auriez plus jamais envie de danser derrière un tambourin et un flageolet; non, la cornemuse elle-même ne vous mettrait pas en branle... Il chante plusieurs airs différents plus vite que vous ne comptez votre argent; il vous les débite comme s 'il avait mangé des ballades, et toutes les oreilles s'allongent pour l'entendre.

LE GARS. Il ne pouvait sûrement pas mieux venir; il faut qu 'il entre. Moi, j'aime les ballades, que c'est à ne pas le croire, pourvu que ça soit quelque sujet lar-moyant arrangé de façon gaillarde, ou bien encore quelque bonne histoire bien plaisante qui se chante lamentablement.

LE VALET. Il a des chansons pour homme et pour femme, de toutes les tailles; il n'y a pas de gantier qui gante plus juste ses pratiques; il vous a les plus jolies romances pour les fillettes, et sans la moindre gaudriole, ce qui est rare, avec des refrains si délicats, des digue-digue-don, des larifla-fLafla, des va-t-cn te faire lanlaire.

POLIXÈNE. Voilà un fameux compère.

LE GARS. Ma foi! tu nous parles là d'un compère qui a diantrement d 'esprit. Est-ce qu'il a des marchandises un peu bien troussées?

LE VALET. Il a des rubans de toutes les couleurs de l 'arc-en-ciel, des agrafes à la grosse, des passements, des lisérés, des batistes, des linons; allez! il entonne leurs louanges comme si c'étaient des dieux ou des déesses; vous croiriez qu'une chemise est un ange, à l entendre chanter sa gloire depuis le poignet jusqu'à la broderie du devant.

LE GARS. Je t'en prie, fais le venir, et qu'il s'avance en chantant.

PERDITA. Avertis-le de ne pas employer de mots gros-siers dans ses chansons. (Le valet sort.)

LE GARS. Vous avez de ces colporteurs qui en savent plus long que vous ne penseriez, ma sœur.

PERDITA. Oui, mon bon frère, ou plus que je ne me soucie d'y penser. (Entre Autolycus en colporteur ; il s'est mis une fausse barbe.)

AUTOLYCUS, chantant.

Lin plus blanc que neige et plus beau,

Crêpe plus noir que le corbeau,

Bracelets de jais, colliers d'ambre,

Odeurs pour parfumer la chambre,

Gants sentant bon comme des fleurs,

Rubans de toutes les couleurs,

Masques pour nez et pour visages,

Bonnets brodés d'or et corsages :

Faites-vous avec mes galons

Belles de la tète aux talons.

Achetez, les gars, les bons drilles,

Ne laissez pas pleurer les filles.

Achetez-moi tous, vite, allons!

LE GARS. Si je n'étais pas amoureux de Mopsa, tu ne verrais pas mon argent, mais comme je suis tout assoté d'elle, je vas faire encore la sottise d'acheter quelques rubans et quelques gants.

MOPSA. Ils m'avaient été promis pour avant la fête; mais ils ne viennent pas trop tard maintenant.

DORCAS. Il vous a promis plus que ça, ou le monde est bien menteur.

MOPSA. Il vous a payé à vous tout ce qu'il vous a promis.

LE GARS. Est-ce qu'il n'y a plus de bonnes manières parmi les filles ? est-ce qu'elles vont se mettre à laver leur linge devant le monde? Est-ce qu'il n'y a pas l'heure de traire les vaches, l'heure de se mettre

3 G G PAGES CHOISIES DE SHAKESPEARE au lit ou d'attendre devant le four , pour siffler ces secrets-là? et il faut encore que vous jacassiez là-dessus devant tous nos hôtes? c'est heureux qu'ils soient eux-mêmes occupés à causer... Effrénez votre langue, et pas un mot de plus.

MOPSA. J'ai fini... Allons! vous m'avez promis une cravate et une paire de gants parfumés.

LE GARS. Est-ce que je ne t'ai pas raconté comment j'avais été filouté sur la route et que j'avais perdu tout mon argent?

ATJTOLYCUS. C'est un fait, monsieur, qu'il y a des filous dans le pays; aussi convient-il de prendre bien garde à soi.

LE GARS. Ne crains rien, toi, l'homme, tu ne perdras rien ici.

AUTOLYCUS. Je l'espère bien, monsieur, car j'ai avec moi beaucoup de ballots d'un grand prix.

LE GARS. Qu'est-ce que tu as ici? des ballades?

MOPSA. Oh! je vous en prie, achetez-m'en! j'aime tant les ballades imprimées! car alors on peut ètre sûr qu'elles sont vraies.

AUTOLYCUS. En voici une sur un air très lamentable : comment la femme d'un usurier accoucha de vingt sacs d'argent d'un seul coup et comment elle eut envie de tètes de serpents et de crapauds à la carbonnade.

MOPSA. Est-ce vrai, croyez-vous?

AUTOLYCUS. Très vrai, et il n'y a qu'un mois de cela.

MOPsA. Dieu me garde d'épouser un usurier!

AUTOLYCUS. Il y a le nom de la sage-femme, une dame Cancan, et de cinq ou six honnêtes commères qui étaient présentes. Pourquoi est-ce que je propagerais des men-songes ?

MOPSA, au gars. Oh ! je vous en prie, achetez-la !

LE GARS. Allons, mets-la de côté ; et voyons d'abord d'autres ballades; nous achèterons les autres choses tout à l'heure.

AUTOLYCUS. Voici une autre ballade : elle est d'un pois-son qui apparut sur la côte le mercredi quatre-vingt avril, à quarante mille brasses au-dessus de l'eau, et qui chanta cette ballade sur la dureté du cœur des filles ; on pense que c'est une femme qui avait été changée en poisson froid pour s'être montrée de glace envers celui qui l'aimait; la ballade est très pitoyable et non moins véridique.

DORCAS. Est-elle vraie aussi, croyez-vous?

AUTOLYCUS. A preuve les signatures de cinq juges, et plus d'attestations de témoins que ma balle n'en peut contenir.

LE GARS. Mets-la de côté aussi; une autre.

MOPSA. Voyons-en quelques-unes de gaies.

AUTOLYCUS. Eh bien ! celle-ci est tout ce qu'il y a de plus gai et elle est sur l'air de : Elles sont deux se dispu-tant son cœur. Il n'y a guère de jeunes filles dans l'ouest qui nela chantent; elle est très demandée, je vous en réponds.

MOPSA, à Dorcas. Nous pourrons la chanter toutes les deux. (Au gars.) Si tu veux faire une partie, tu vas l'en-tendre; elle est à trois parties.

DORCAS. Nous avons appris l'air, il y a un mois

AUTOLYCUS. Je puis faire ma partie; vous savez, c'est mon métier; allons, y êtes-vous?

Chanson.

AUTOLYCUS

Tirez-vous donc d'ici, laissez-moi faire ;

Car où je vais, ce n'est pas votre affaire.

DORCAS

Dis, où cela?

MOPSA.

Où cela?

DORCAS

Où cela?

MOPSA.

Si ton serment d'amour n'est pas un conte,

De tous tes pas tu dois me rendre compte.

DORCAS

A moi de même... Où tu vas, je vais là.

MOPSA.

Est-ce au moulin? ou serait-ce à la grange?

DORCAS

Ici c'est mal, et là c'est bien étrange.

AUTOLYCUS

Ici ni là.

DORCAS

Comment?

AUTOLYCUS

Ici ni là.

DORCAS

Tu m'as juré d'être à moi sans partage.

MOPSA.

Tu m'as juré cela bien davantage.

Où vas-tu donc? où cela? où cela?

LE GARS. Nous finirons cette chanson tout à l'heure entre nous : mon père et les messieurs sont en conver-sation sérieuse et il ne faut pas que nous les déran-gions. (A Autolycus.) Allons, emporte ta balle et passe der-rière moi. Mes donzelles, je vous achèterai quelque chose à toutes les deux. Colporteur, montre-nous ton premier choix... Suivez. moi, les filles, (Il s'en va avec Dorcas et Mopsa.) AUTOLYCUS, à part. Et vous payerez le bon prix. (Il chante :)

Voulez-vous des rubans,

Des bijoux ou des gants,

Dites, mon ange, ma mignonne?

De la soie ou du lin,

Du neuf, du beau, du fin,

Pour votre gentille personne?

Venez au colporteur :

L'argent est grand seigneur,

Tout ce qu'il veut on le lui donne.

(Il s'en va.)

Les fiançailles de Florizel et de Perdita.

(Mémo tableau. Polixène, Camillo et le vieux berger qui avaient causé ensemble à l'écart pendant la scène précédente, s'avancent sur le théâtre ainsi que Florizel et Perdita.)

POLIXÈNE. au berger. Oh! bon père, vous en saurez bientôt plus long là-dessus. (Bas à Camillo.) N'est-ce pas , allé trop loin? Il est temps de les séparer. Cet homme est simple et dit tout. (A Florizel.) Eh bien! mon joli ber-ger, qu'avez-vous donc? Votre cœur est plein de quelque chose qui détache votre esprit de la fète. Parbleu ! quand j'étais jeune et que je tenais l'amour par la main, comme vous, j'avais coutume de charger ma mie de petits cadeaux; j'aurais mis au pillage tout le soyeux trésor du colporteur et l'aurais versé devant elle pour le lui faire accepter ; vous, vous l'avez laissé partir sans lui faire la moindre emplette. Si votre fillette interprétait mal la chose et appelait cela manque d'amour ou de. générosité, vous seriez bien en peine de lui répondre... si toutefois vous avez souci de lui faire plaisir.

FLORIZEL. Digne vieillard, je sais qu'elle ne prise pas des bagatelles comme celles-là; les présents qu'elle attend de moi sont empaquetés et enfermés dans mon cœur, que je lui ai donné déjà, mais pas encore livré. (A Perdita.) Oh! entends-moi exhaler mon âme devant cet homme vénérable qui, semble-t-il, a aimé dans son temps! Je prends ta main, cette main douce comme le duvet de la colombe et aussi blanche que lui, ou que la dent de l'Ethiopien, ou que la neige deux fois vannée et tamisée par les rafales du nord.

POLlXÈNE, à Camillo. Qu'est-ce qui va suivre? Avec quelle

gentillesse le jeune pâtre semble laver cette main déjà

si blanche! (A Florizel.) Je vous ai interrompu; revenez à

vos protestations; je demande à entendre cç que vous

allez déclarer.

FLORIZEL. Entendez et soyez témoin.

POLIXÈNE, désignant Camillo. Et mon voisin aussi?

FLORIZEL. Lui aussi, et plus que lui, les hommes, la terre, les cieux, et tout : soyez témoins que, fussé-je couronné souverain des monarques, et le plus digne de l'être; fussé-je le plus bel adolescent qui fît jamais se parjurer les yeux; eussé-je plus de force et de savoir que n'en eut aucun homme, je tiendrais tous ces biens pour rien sans son amour; que je les emploierais tous pour elle, et que, si je ne pouvais pas les consacrer à son service, je les vouerais à la perdition!

POLIXÈNE. L'offrande est belle.

CAMILLO. Voilà qui montre une solide affection.

LE BERGER. Mais vous,, ma fille, lui en dites-vous autant?

PERDITA. Je ne puis pas parler aussi bien, pas à beau-coup près aussi bien ; non ! ni mieux penser non plus-, sur le modèle de mes propres sentiments je façonne la pureté des siens.

LE BERGER. Donnez-vous la main; marché fait!... Et vous, nos amis inconnus, vous en rendrez témoignage : je lui donne ma fille dont je ferai la dot égale à la sienne.

FLORIZEL. Oh alors! il faut que ce soit la vertu de votre fille qui la constitue; certaine personne morte, j'aurai plus [que vous ne pouvez rêver encore... Mais je me tais de peur de trop d'émerveillement... Allons, fiancez-nous devant ces témoins.

LE BERGER. Allons, .votre main ; et vous, ma fille, la vôtre.

POLIXÈNE. Doucement, berger; un instant, je vous prie. (A Florizel.) Avez-vous un père?

FLORIZEL. Oui, mais qu'importe?

POLIXÈNE. Est-il informé de ceci?

FLORIZEL. Il ne l'est ni ne le sera.

POLIXÈNE. Il me semble qu'un père est aux noces de son fils le convive qui orne le mieux la table... Dites-moi encore, je vous prie, est-ce que votre père n'est pas devenu incapable d'affaires raisonnables? rendu stupide par l'âge et les catarrhes qui changent un homme? est-ce qu'il peut parler, entendre? reconnaître une personne d'une autre? discuter ses intérêts? Les infirmités ne le tiennent-elles pas au lit et n'est-il pas retombé en enfance?

FLORIZEL. Non, mon bon monsieur; il a toute sa santé et plus de vigueur même que la plupart des hommes de son âge.

POLlxÈNE. Par ma barbe blanche, s'il en est ainsi, vous lui faites une offense qui n'est guère filiale; c'est raison que mon fils se choisisse lui-même une femme; mais c'est aussi bonne raison que le père, dont toute la joie est d'avoir une belle postérité, soit un peu consulté dans une pareille affaire.

FLORIZEL. J'accorde tout cela; mais pour certaines autres raisons, mon grave monsieur, qu'il ne convient pas que vous sachiez, je n'informe pas mon père de cette affaire-ci.

POLIXÈNE. Faites-la lui savoir.

FLORIZEL. Il ne la saura pas.

POLlXÈNE. Faites-le, je vous en prie.

FLORIZEL. Non, il ne faut pas qu'il sache cela.

LE BERGER. Fais-lui en part, mon fils, il n'aura pas lieu de se chagriner quand il saura ton choix.

FLORIZEL. Allons, allons, cela ne se peut pas. (Il se tourne vers Polixène et Camillo.) Soyez témoins de notre contrat.

POLIXÈNE, jetant son déguisement. Témoins de votre divorce, jeune monsieur, que j'ai honte d'appeler mon fils!... Tu es, trop avili pour que je te reconnaisse... L'héritier d'un sceptre, toi qui t'amouraches ainsi d'une houlette! (Au berger.) Toi, vieux traître, je suis fâché qu'en te fai-sant pendre, je ne puisse abréger ta vie d'une semaine... (A Pcrdita.) Et toi., joli modèle de sorcellerie consommée, qui devais nécessairement connaître le royal fou avec qui tu trafiques...

LE BERGER. 0 mon cœur !

POLIXÈNE. Je ferai égratigner ta beauté avec des ronces et la rendrai plus vulgaire que ta condition. (A Fio-rizel.) Pour toi, jeune infatué, si jamais j'apprends que seulement tu soupires de ne plus revoir cette poupée (et j'entends bien que tu ne la revoies jamais), nous te rayerons de notre succession, nous te renierons pour notre sang, nous tiendrons notre parenté avec toi plus lointaine que le temps de Deucalion... Note bien mes paroles, suis-nous à la cour. (Au berger.) Toi, rustre, pour cette fois, quoique tu aies mesure comble de notre déplaisir, nous te faisons grâce de son coup mortel. (A Perdita.) Et toi, charmeuse, assez digne d'un pâtre, et ma foi! digne de lui aussi (montrant Fiorizei), car il irait même, si notre honneur n'était en jeu, jusqu'à se rendre indigne de toi... si jamais il l'avenir tu tires ce rustique loquet pour le faire entrer, ou si tu encercles son corps dans tes embrassements, j'inventerai pour toi une mort aussi cruelle que tu es délicate pour souffrir, (Il s'en va.)

PERDITA. Perdue dans l'instant mème du bonheur!.... Je n'ai pas eu grande frayeur, car une ou deux fois j'ai été sur le point de parler et de lui dire tout net que le même soleil qui brille sur son palais ne cache pas son visage à notre chaumière, et la regarde également. (A Florizel.) S'il vous plaît, seigneur, partez! Je vous avais dit ce qui résulterait de ceci. Je' vous en conjure, prenez soin de votre propre situation; le rève que j'avais fait... Maintenant que je suis réveillée je ne veux pas jouer à la reine une minute de plus; je ne veux plus que traire mes brebis et pleurer.

CAMILLO, au berger qui reste affaissé. Eh bien! le père, qu'en dis-tu? parle avant de mourir.

LE BERGER. Je ne puis pas parler, ni penser, ni oser savoir ce que je sais. (A Fiorizei.) 0 seigneur, vous avez perdu un homme de quatre vingt-trois ans qui croyait descendre en paix dans sa tombe. Oui, j'espérais mourir dans le lit où est mort mon père et reposer tout près de ses ossements honorés ; mais maintenant c'est le bour-reau qui doit me mettre mon linceul et me coucher là où nul prêtre ne viendra jeter une pelletée de terre. (A Perdita.) Ah! maudite malheureuse qui savais que c'était le prince et qui t'es aventurée à échanger des serments avec lui!... Perdu, perdu! Si je dois mourir en cette heure-ci, j'aurai assez vécu pour mourir en désirant la mort! (n s'en va.)

FLORIZEL, à Perdita. Pourquoi me regardez-vous ainsi? je suis affligé seulement, point effrayé; retàrdé, mais nullement changé; ce que j'étais, je le suis; d'autant plus ardent qu'on me tire en arrière, bien loin de suivre ma laisse à contre-cœur.

CAMILLO. Mon gracieux seigneur, vous connaissez le caractère de votre père : pour le moment il ne vous permettra pas de lui dire un mot, et d'ailleurs je sup-pose que vous n'avez pas dessein de lui parler ; il ne supporterait pas davantage de vous voir encore, j'en ai peur; donc, jusqu'à ce que la fureur de Son Altesse soit apaisée, ne vous présentez pas devant elle.

FLORIZEL. Je n'en ai pas l'intention. (Dévisageant Camillo.) Camillo, je crois?

CAMILLO. Lui-même, monseigneur.

PERDITA, à Florizel. Que de fois vous ai-je prévenu qu'il en serait ainsi! Que de fois ai-je dit que ma dignité né durerait que jusqu'au jour où elle serait connue!

FLORIZEL. Elle ne peut périr que si je violais ma foi; et alors, que la nature brise l'un contre l'autre les flancs de la terre et détruise les germes qu'ils renfer-ment! Relève les yeux : rayez-moi de votre succession, mon père, je reste l'héritier de mon amour.

CAMILLO. Laissez vous conseiller.

FLORIZEL. Je le suis, et par ma passion; si ma raison veut bien se soumettre à elle, j'ai de la raison; sinon, mes sens, s'accordant mieux avec la folie, lui souhaitent la bienvenue.

CAMILLO. C'est le langage du désespoir, seigneur.

FLORIZEL. Appelle-le ainsi, mais comme il est d'accord avec mes vœux solennels, je dois donc le tenir pour le langage de la loyauté. Camillo, ni pour la Bohême, ni pour la pompe dont sa possession peut investir, ni pour tout ce que voit le soleil, ou ce que la terre mystérieuse recèle dans ses entrailles, ou ce que les mers profondes cachent dans leurs abîmes inconnus, je ne voudrais rompre le serment que j'ai fait à ma belle bien-aimée; je vous en prie donc, vous qui avez tou-jours été l'ami honoré de mon père, quand il ne m'aura plus (et, en vérité, j'ai l'intention de ne jamais le revoir), jetez vos bons conseils sur sa colère. La fortune et moi nous allons être en lutte désormais. Voici ce que vous pouvez apprendre de moi et lui redire : je vais me réfu-gier sur mer avec celle que je ne puis pas posséder ici sur la terre ferme; par une heureuse circonstance, il se trouve que dans ce besoin pressant j'ai un navire à l'ancre tout près d'ici, qui n'était pas préparé, pour cet objet... Quant à la route que j'ai l'intention de tenir, il ne vous importe en rien de le savoir, et il m'est inutile que vous l'en informiez.

CAMILLO. 0 mon seigneur! je voudrais votre esprit plus accessible aux conseils, ou plus fort contre les obstacles.

FLORIZEL. Écoute, Perdita. (il l'entraîne à l'écart.) Camillo, je vous entendrai tout à l'heure.

Autolycus en courtisan.

Camillo finit par prendre parti pour Florizel. Il lui conseille de faire voile vers la Sicile; il espère ainsi trouver le moyen de réconcilier les deux rois, et aussi, Sicilien d'origine, l'occa-sion de retourner lui-même dans sa patrie. Pendant qu'ils cau-sent ensemble au fond de la scène, revient Autolycus, qui ne les aperçoit pas d'abord.

AUTOLYCUS, se croyant seul. Ah ! ah ! quelle bonne dupe que l'honnêteté; et la confiance, sa sœur jurée, quelle naïve personne ! J'ai vendu tout mon clinquant : plus une seule pierre fausse, ni un ruban, un miroir, un sachet, une broche, un carnet, une ballade, un couteau, un galon, un gant, un cordon de soulier, un bracelet, un anneau de corne, plus rien! ma balle est réduite à jeûner... Ils s'étouffaient à qui achèterait le premier, comme si mes bibelots avaient été bénits et devaient porter bonheur à l'acheteur; de cette manière, j'ai pu voir quelles bourses avaient la meilleure façon, et ce que j'ai vu, je m'en suis souvenu pour mon profit... Mon rustre, à qui il manque seulement quelque chose pour ètre une créature raisonnable, s'est si fort amou-raché de la chanson des fillettes qu'il n'a pas voulu remuer les pattes avant d'en savoir l'air et les paroles ; et cela a si bien rivé à moi le reste du troupeau que les voilà, perdant leurs autres sens, qui deviennent tout oreilles; j'aurais pu enlever à la lime des clefs pendues à une chaîne... on n'entend rien, on ne sent rien, hormis la chanson du beau sire; on bée d'admiration devant cette bêtise-là. Or donc, pendant ce temps de léthargie, j'ai enlévé et coupé la plupart de leurs bourses de fête ; et si le vieux n'était pas venu faire du vacarme en criant contre sa fille et le fils du roi, et effaroucher les oisons qui picoraient ma mauvaise graine, je n'au-rais pas laissé une bourse en vie dans toute l'armée. (Il s'installe dans un coin et compte son gain. Camillo, Florizel et Perdita s'avancent sans le voir. )

CAMILLO, à Florizel. Oui, mais mes lettres, qui par ce moyen arriveront en même temps que vous, éclairciront ce doute.

FLORIZEL. Et celles que vous recevrez du roi Léontès...

CAMILLO. Apaiseront votre père.

PERDITA, à Camillo. Puissiez-vous être heureux! Tout ce que vous dites est plein d'espérance.

CAMILLO, apercevant Autolycus. Qui avons-nous ici? Nous allons nous faire un instrument de cet homme ; n'omet-tons rien de ce qui peut nous aider.

AUTOLYCUS, à part, rentrant précipitamment son argent. S'ils m'ont entendu tout à l'heure, ma foi! c'est la po-tence.

CAMILLO, s'approchant de lui. Qu'as-tu, mon brave homme? Pourquoi trembles-tu comme cela? N'aie pas peur, mon ami ; on n'a pas envie de te faire de mal.

AUTOLYCUS. Je suis un pauvre diable, monsieur.

CAMILLO. Eh bien! continue; c'est une qualité que per-sonne ici ne cherche à te voler; pourtant, en ce qui est de l'extérieur de ta pauvreté, il nous faut faire .un échange; donc, sors sur-le-champ de ta gaine (tu dois bien penser que c'est pour des raisons sans réplique), et change de vêtements avec ce gentilhomme. Quoique le profit soit mince de.son côté, tiens, prends ceci; voici pour toi par-dessus le marché. (Il hii donne de l'argent.)

AUTOLYCUS, préoccupé des bourses qu'il a dans ses poches. Je suis un pauvre diable, monsieur. (A part.) Je vous vois venir.

CAMILLO. Allons, je t'en prie, dépêche-toi. Le gentil-homme est déjà à moitié sorti de sa peau.

AUTOLYCUS, de même. Etes-vous sérieux, monsieur ! (A part.) Je flaire la malice.

FLORIZEL. Dépèche-toi, je t'en prie.

AUTOLYCUS, faisant sonner l'argent qu'il vient de recevoir. Voici qui est sérieux, assurément; mais en conscience je ne puis pas l'accepter.

CAMILLO. Déboucle, déboucle! (Florizel et Autolycus échangent leurs vêtements, Autolycus s'arrangeant pour mettre en sûreté son butin.)

FLORIZEL. La fortune nous soit propice! En cet équi-page nous allons gagner le bord de la mer, Camillo.

CAMILLO. Le plus vite sera le mieux. (Florizel, Perdita et Camillo s'en vont. )

AUTOLYCUS, seul. Je comprends l'affaire, je m'entends. Avoir l'oreille ouverte, l'œil prompt et la main leste est nécessaire à un coupeur de bourses ; un bon nez lui est non moins indispensable afin de flairer de l'ouvrage pour les autres sens. Je vois que c'est le temps où l'homme déshonnête prospère. (Il examine ses nouveaux vête-ments.) Quel bel échange je fais déjà là, sans la gratifi-cation, et (il regarde l'argent) quelle belle gratification je reçois avec cet échange! Certes, les dieux sont cette année de connivence avec nous autres, et tout nous réussit sans avoir seulement la peine de préméditer... Le prince est lui-même en train de faire œuvre d'ini-quité, en se sauvant de son père avec son boulet aux talons ; si je croyais, moi, faire œuvre d'honnêteté en informant de cela le roi... je ne le ferais pas; j'estime que c'est coquinerie plus grande de le cacher, et en cela je suis fidèle à ma profession. (Arrivent le vieux berger et son gars.) Écartons-nous ! écartons-nous! voici encore de l'emploi pour une cervelle ardente : il n'est pas de tournant de route, pas de boutique, d'église, de procès, de pendaison qui ne fournissent de l'ouvrage à un homme vigilant. (Il se tient caché.) ,

LE GARS. Voyez, voyez, quel homme vous faites! Il n'y a pas d'autre moyen que de dire au roi que c'est une enfant des fées 1, rien de votre chair et de votre sang.

LE BERGER. Oui, mais écoute-moi bien...

LE GARS. Oui, mais écoutez-moi bien...

LE BERGER. Vas-y donc.

LE GARS. Puisqu'elle n'est point de votre chair ni de votre sang, votre chair et votre sang n'ont pas offensé le roi; et ainsi donc votre chair et votre sang ne doi-vent pas être punis par lui. Montrez ces choses que vous avez trouvées à côté d'elle, ces petites manigances, tout, sauf ce qu'elle a sur elle ; cela fait, la loi peut bien siffler, je réponds de vous.

LE BERGER. Je veux tout dire au roi, jusqu'au dernier mot, oui, et les fredaines de son fils encore... et celui-là, je puis le dire, ne s'est pas conduit en honnête homme, ni envers son père ni envers moi, en me met-tant dans le cas de devenir le beau-frère du roi.

LE GARS. C'est ma foi vrai; beau-frère est le moins que vous auriez pu lui être, et alors votre sang aurait renchéri de je ne sais combien l'once.

AUTOLYCUS, à part. Très sensé cela, pour des oies! t. Il s'agit de Perdita, qui pouvait bien en effet passer pour une enfant des fées, volée par elles et exposée sur une rive déserte.

LE BERGER. Eh bien! allons trouver le roi; il y a dans ce paquet de quoi le faire se gratter la barbe.

AUTOLYCUS, à part. Je me demande si cette démarche ne va pas mettre obstacle à la fuite du prince, mon maître.

LE GARS. Priez de tout votre cœur qu'il soit au palais.

AUTOLYCUS, à part. Bien que je ne sois pas naturelle-ment honnête, je le suis quelquefois par hasard. Remet-tons en poche notre excroissance de colporteur, (Il ôte sa fausse barbe et va vers les paysans.) Eh bien! paysans, où vous dirigez-vous?

LE BERGER. Vers le palais, s'il plaît à Votre Sei-gneurie.

AUTOLYCUS. Votre affaire là-bas, sa nature, avec qui, le contenu de ce paquet, le lieu de votre habitation, vos noms, vos âges, votre état de fortune, votre condi-tion, et tout ce qu'il est bon de savoir : déclarez!

LE GARS. Nous ne sommes que de simples gens tout unis, monsieur.

AUTOLYCUS. Tout unis? mensonge : vous êtes rugueux et poilus. Je ne veux pas de mensonge ici; ça ne con-vient qu'aux marchands qui nous font de fameux comptes à nous autres soldats! Et dire que nous leur réglons leurs comptes non avec de l'acier frappant, mais avec de l'argent frappé !

LE BERGER. Êtes-vous quelqu'un de la cour, s'il vous plaît, monsieur?

AUTOLYCUS. Que cela me plaise ou non, je suis de la cour. Ne vois-tu pas l'air de la cour dans les plis de ces draperies? Ma façon de marcher avec elles n'a-t-elle pas la majesté de la cour? Ton nez ne reçoit-il pas une odeur de cour de ma personne? Ne réfléchissé-je pas sur ta bassesse un dédain de cour? Penses-tu, parce que je m'ingère dans tes affaires et te tire les vers du nez, que pour cette raison je ne sois pas un courtisan? Je suis courtisan de pied en cape, et un courtisan qui peut pousser ou écarter ta requête à la cour... Sur quoi je t'ordonne de t'ouvrir à moi de ton affaire.

LE BERGER. Mon affaire, monsieur, est pour le roi. AUTOLYCUS. Quel intermédiaire as-tu auprès de lui? LE BERGER. Je ne comprends pas, ne vous en déplaise. LE GARS, bas, à son père. Intermédiaire est le mot de la cour pour faisan 1 ; dites que vous n 'en avez pas.

LE BERGER. Point, monsieur; je n'ai point de faisan, coq ni poule.

AI'TOLYCUs. Que nous sommes privilégiés nous autres qui ne sommes pas des simples! Pourtant la nature aurait pu me faire pareil à ceux-ci, donc je n'aurai pas de dédain.

LE GARS, bas, à son père. Ça ne peut ètre qu 'un grand courtisan...

LE BERGER, de même. Ses habits sont riches, mais il ne les porte pas de la belle manière.

LE GARS, de même. Il me fait l effet d être d autant p lus noble qu'il est plus fantasque. C'est un grand person-nage, je vous en réponds ; je vois ça à ce qu 'il se cure les dents.

AUTOLYCUS. Et ce paquet-là? Qu'y a-t-il dans ce paquet? Pourquoi ce coffret?

LE BERGER. Monsieur, il y a des secrets dans ce coffret et dans ce paquet que personne ne doit savoir que le roi; et il les saura avant une heure d'ici, si je puis par-venir à lui parler.

AUTOLYCUS. Vieillard, tu perds ta peine.

LE BERGER. Pourquoi ça, monsieur?

AUTOLYCUS. Le roi n'est pas au palais ; il est allé à bord d'un navire neuf pour purger sa mélancolie et prendre l'air... car, si tu es capable de comprendre les choses sérieuses, tu dois savoir que le roi est plein de

chagrin.

LE BERGER. C'est ce qu'on dit, monsieur; au sujet de

son fils qui allait se marier avec la fille d 'un berger. ^

AUTOLYCUS. Si ce berger-là n'est pas gardé à vue, qu'il

fuie au plus vite! Les malédictions qu'il recevra, les

] Allusion aux cadeaux en gibier que faisaient les paysans

aux magistrats ou autres fonctionnaires pour se concilier leurs

bonnes grâces. C'est l'équivalent de nos épices. tortures qu'il endurera, briseront son dos d'homme, son cœur de monstre!

LE GARS, tremblant. Croyez-vous. monsieur?

AUTOLYCUS. Ce n'est pas lui seul qui souffrira tout ce que l'esprit peut inventer de plus cruel et la vengeance de plus amer; ceux qui lui sont apparentés, fût-ce au cinquantième degré, passeront tous par les mains du bourreau; et bien que ce soit grand pitié, c'est chose nécessaire... Un vieux coquin bon pour siffler des moutons, un éleveur de béliers, avoir la prétention de faire de sa fille une Altesse ! Il y en a qui disent qu'il sera lapidé, mais moi je dis que cette mort-là est trop douce pour lui... Ravaler notre trône à une bergerie! il n 'y a pas assez de morts, et la plus horrible est encore trop aisée.

LE GARS, de plus en plus tremblant. Est-ce que le vieux a un fils, monsieur, savez-vous? dites, monsieur, s'il vous plaît.

AUTOLYCUS. Il a un fils qui sera écorché vif; puis oint de miel et mis sur le haut d'un nid de guêpes; et puis il restera là jusqu'à ce qu'il soit mort aux trois quarts et demi; et puis on le fera revenir avec de l'eau-de-vie ou quelque autre liqueur forte; et puis, sa chair toute à nu, et par le jour le plus chaud que pronostique l'al-manach, il sera placé contre un mur de briques, exposé a l 'œil méridional du soleil, lequel soleil le verra piquer des mouches jusqu'à ce que mort s'ensuive... Mais que parlons-nous de ces gredins de traîtres dont les tour-ments sont pour faire sourire, tant leurs crimes sont capitaux! Dites-moi (car vous semblez des hommes simples et honnètes) quelle est votre affaire auprès du roi? Si vous mettez quelque prix à mon influence (il tend négligemment la main), je vous mènerai à bord de son navire, vous introduirai en personne devant lui, lui chuchoterai à l'oreille quelques mots en votre faveur; et si, après le roi, il est un homme capable de faire aboutir votre requête, cet homme est devant vous.

LE GARS, bas, au berger. Il a l'air d'avoir une grande auto-rité ; faites marché avec lui, donnez-lui de l'or; quoique l'autorité soit une ourse mal léchée, elle se laisse pour-tant mener par le nez avec de l'or. Montrez le dedans de votre bourse au dehors de sa main, et pas tant de façons... Rappelez-vous : lapidé et écorché vif!

LE BERGER, à. Autolycus. S'il vous plaît, monsieur; de vous charger de cette affaire pour nous, voici ce que j'ai d'or ; je vous en donnerai encore autant et vous laisserai ce jeune homme en gage jusqu'à ce que je vous apporte le reste.

AUTOLYCUS. Après que j'aurai fait ce que j'ai promis?

LE BERGER. Oui, monsieur.

AUTOLYCUS. Bien, donnez-m'en toujours la moitié. (Au gars.) Est-ce que vous êtes intéressé dans cette démar-che?

LE GARS. En quelque sorte, monsieur; mais quoique je ne sois pas tranquille dans ma peau, j'espère bien ne pas la laisser dans cette affaire.

AUTOLYCUS. Oh ! cela, c'est le cas du fils du berger. Au diable le coquin! on fera de lui un exemple.

LE GARS. C'est rassurant, tout à fait rassurant. (A son père.) Il faut que nous allions trouver le roi pour lui montrer les drôles d'histoires qui sont là dedans (il dési-gne le coffret). Il faut qu'il sache qu'elle n'est pas votre fille ni ma sœur pour un brin, sans ça, nous sommes perdus. (A Autolycus.) Monsieur, je vous donnerai autant que vous a donné le vieux quand l'affaire sera terminée, et je resterai, comme il dit, votre gage jusqu'à ce qu'il vous apporte la somme.

AUTOLYCUS. J'ai confiance en vous. Marchez devant dans la direction de la mer; prenez à main droite; je n'ai qu'un regard à jeter sur la haie et je vous rejoins.

LE GARS, à son père. C'est une bénédiction pour nous que cet homme-là, je puis bien le dire, une vraie béné-diction.

LE BERGER. Allons devant comme il nous a dit; c'est la providence qui nous l'a envoyé, (Ils s'éloignent. J

AUTOLYCUS, seul. Si j'avais envie d'être honnête, je

■« vois bien que la fortune ne me le permettrait pas ; elle me fait tomber la manne dans la bouche. La voici qui me courtise à présent de deux façons : elle me donne de l'or et le moyen de rendre service au prince mon maître; et qui sait si les choses ne tourneront pas à mon avancement? Je vais lui amener à bord ces deux taupes, ces deux aveugles : s'il juge à propos de les ren-voyer à terre et trouve que leur requête au roi ne le con-cerne en rien, qu'il me traite de drôle qui fourre son nez où il n'a que faire, je suis à l'épreuve de cette injure et de la honte qui s'y attache. Je vais les lui présenter : il y a peut-être quelque chose à tirer de cela. (Il s'en va.)

Prospéro, duc de Milan, a été dépossédé de ses États par son frère, ligué contre lui avec le roi de Naples. Exposé sur la mer dans une mauvaise barque avec sa fille Miranda encore dans l'enfance, il a atteint une île dont il s'est rendu maître par sa science magique. Il a délivré Ariel, esprit du ciel, que tenait prisonnier la sorcière Sycorax, et réduit en esclavage le fils de celle-ci, le monstre Caliban. En retour de son bienfait, il a exigé qu'Ariel le servit jusqu'au jour où il voudrait bien lui rendre sa liberté. Au moment où la féerie commence, Miranda est devenue une jeune fille. Son père s'est promis de la marier avec le fils du roi de Naples, Ferdinand. Avec l'aide d'Ariel il a suscité une tempête pour faire échouer sur son île le vais-seau qui porte l'usurpateur ainsi que le roi de Naples et son fils. Ariel a su isoler du reste des naufragés le prince Ferdi-nand qui se croit le seul survivant du naufrage. Il le mène par ses chants vers la grotte de Prospéro. Celui-ci veut à la fois faîre naître l'amour entre Ferdinand et Miranda, et fortifier cet amour en paraissant le contrarier.

Les deux premières scènes citées montrent la naissance subite et la rapide croissance de l'amour dans le cœur des deux jeunes gens.

(L'ile enchantée. Prospéro se tient caché à l'entrée de sa grotte où repose Miranda endormie. Entre Ariel, invisible, jouant de la musique et chantant un appel aux Esprits de l'air. Le prince Ferdinand le suit.)

ARIEL, il chante.

Venez sur cette plage blonde

Danser la ronde : 384 PAGES CHOISIES DE SHAKESPEARE - l

Devant les grands flots apaisés f

Échangez saluts et baisers,

Puis joignez les mains pour la danse.

Doux Esprits, marquez la cadence...

Oyez! oyez!

VOIX éparses dans le lointain.

Ouô ! ouô !

AIUEL.

Chiens de garde, aboyez!

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