I. Un des suides
remonter plus haut, mais que je voulais revoir le lleuve en face de l'endroit où nous nous trouvions.
On se conforma à regret à ma déclaration, et nous revînmes au Jourdain, qu'un détour avait éloigné de nous sur la droite. Je lui trouvai la même largeur et la même profondeur qu'à une lieue plus bas, c'est-à-dire six à sept pieds de profondeur sous la rive et à peu près cinquante pas de largeur.
Les guides m'importunaient pour partir : Ali-Aga même murmurait. Après avoir achevé de prendre les notes qui me parurent les plus importantes, je cédai au désir de la caravane; je saluai pour la dernière fois le Jourdain ; je pris une bouteille de son eau et quelques roseaux de sa rive.
{Itinéraire.)
Au Saint-Sépulcre.
Les lecteurs chrétiens demanderont peut-être à présent quels furent les sentiments que j'éprouvai en entrant dans ce lieu redoutable; je ne puis réellement le dire. Tant de choses se présentaient à la fois à mon esprit, que je ne m'arrêtais à aucune idée particulière. Je restai près d'une demi-heure à genoux dans la petite chambre du Saint-Sépulcre, les regards attachés sur la pierre sans pouvoir les en arracher. L'un des deux religieux qui me conduisaient demeurait prosterné auprès de moi, le front sur le marbre; l'autre, l'Évangile à la main, me lisait à la lueur des lampes les passages relatifs au saint tombeau. Entre chaque verset il récitait une prière : Domine Jem Christe, qui in hora cliei vcspertina de criice dcposUus, in brachiis dulcissimx Malris lux redinatus fuisti, horaque idtima in hoc scmctissimo monumcnto corpm fuum examine contulisti, etc. Tout
ce que je puis assurer, cest qu'à la vue de ce sépulcre triomphant je ne sentis que ma faiblesse; et quand mon guide s'écria avec saint Paul : Ubi est, Mors, Victoria tua? Ubi est, Mors, stimulus tuus? \e prêtai l'oreille, comme si la Mort allait répondre qu'elle était vaincue et enchaînée dans ce monument.
Nous parcourûmes les stations jusqu'au sommet du Calvaire. Où trouver dans l'antiquité rien d'aussi touchant, rien d'aussi merveilleux que les dernières scènes de l'Évangile? Ce ne sont point ici les aventures bizarres d'une divinité étrangère à l'humanité : c'est l'histoire la plus pathétique, l'histoire qui non seulement fait couler des larmes par sa beauté, mais dont les conséquences, appliquées à l'univers, ont changé la face de la terre. Je venais de visiter les monuments de la Grèce, et j'étais encore tout rempli de leur grandeur; mais qu'ils avaient été loin de m'inspirer ce que j'éprouvais à la vue des lieux saints '
L'église du Saint-Sépulcre, composée de plusieurs églises, bâtie sur un terrain inégal, éclairée par une multitude de lampes, est singulièrement mystérieuse: il y règne une obscurité favorable à la piété et au recueillement de l'âme. Des prêtres chrétiens des différentes sectes habitent les différentes parties de l'édifice. Du haut des arcades, où ils se sont nichés comme des colombes, du fond des chapelles et des souterrains, ils font entendre leurs cantiques à toutes les heures du jour et de la nuit; l'orgue du religieux latin, les cymbales du prêtre abyssin, la voix du caloyer grec, la prière du solitaire arménien, l'espèce de plainte du moine cophte, frappent tour à tour ou tout à la fois votre oreille; vous ne savez d'où partent ces concerts; vous respirez l'odeur de l'encens sans apercevoir la main qui le brûle : seulement vous voyez passer, s'enfoncer derrière des colonnes, se perdre dans l'ombre du temple, le pontife qui va célébrer les plus redoutables mystères aux lieux mêmes où ils se sont accomplis.
3U6 l'AGES CHOISIES DE CHATEAUBRIAND
Je ne sortis point de l'enceinte sacrée sans m'arrèter aux monuments de Godefroy et de Baudouin : ils font face à la porte de l'église et sont appuyés contre le mur du chœur. Je saluai les cendres de ces rois chevaliers qui méritèrent de reposer près du grand sépulcre qu'ils avaient délivré. Ces cendres sont des cendres françaises et les seules qui soient ensevelies à l'ombre du tombeau de Jésus-Christ. Quel titre d'honneur pour ma patrie !
(Itinéraire.)
La vallée de Josaphat.
La vallée de Josaphat est encore appelée dans l'Écriture vallée de Savé, vallée du Roi, vallée de Melchisédech. Ce fut dans la vallée de Melchisédech que le roi de Sodome chercha Abraham pour le féliciter de la victoire remportée sur les cinq rois. Moloch et Belphégor furent adorés dans cette même vallée. Elle prit dans la suite le nom de Josaphat, parce que le roi de ce nom y fit élever son tombeau. La vallée de Josaphat semble avoir toujours servi de cimetière à Jérusalem; on y rencontre les monuments des siècles les plus reculés et des temps les plus modernes; les Juifs viennent y mourir des quatre parties du monde; un étranger leur vend au poids de For un peu de terre pour couvrir leur corps dans le champ de leurs aïeux. Les cèdres dont Salomon planta cette vallée, l'ombre du temple dont elle était couverte, le torrent qui la traversait, les cantiques de deuil que David y composa, les lamentations que Jérémie y fit entendre, la rendaient propre à la tristesse et à la paix des tombeaux. En commençant sa Passion dans ce lieu solitaire, Jésus-Christ le consacra de nouveau aux douleurs : ce David innocent
y versa, pour effacer nos crimes, les larmes que le David coupable y répandit pour expier ses propres erreurs. Il y a peu de noms qui réveillent dans limagination des pensées à la fois plus touchantes et plus formidables que celui de la vallée de Josaphat; vallée si pleine de mystères que. selon le prophète Joël, tous les hommes y doivent comparaître un jour devant le juge redoutable : Congregabo omnes gentes, et deducam eas in vallem Josaphat, et dhceptaho ciim eis ihi^. « Il est raisonnable, dit le Père Nau, que Thonneur de Jésus- Christ soit réparé publiquement dans le lieu où il lui a été ravi par tant d'opprobes et d'ignominies, et qu"il juge justement les hommes où ils l'ont jugé si injustement. »
L'aspect de la vallée de Josaphat est désolé : le côté occidental est une haute falaise de craie qui soutient les murs gothiques de la ville, au-dessus desquels on aperçoit Jérusalem; le côté oriental est formé par le mont des Oliviers et par la montagne du Scandale, mons Off'ensio7iis, ainsi nommée de l'idolâtrie de Salomon. Ces deux montagnes, qui se touchent, sont presque nues et d'une couleur rouge et sombre : sur leurs flancs déserts on voit çà et là quelques vignes noires et brûlées, quelques bouquets d'oliviers sauvages, des friches couvertes d'hysope, des chapelles, des oratoires et des mosquées en ruine. Au fond de la vallée on découvre un pont d'une seule arche, jeté sur la ravine du torrent de Cédron. Les pierres du cimetière des Juifs se montrent comme un amas de débris au pied de la montagne du Scandale, sous le village arabe de Siloan : on a peine à distinguer les masures de ce village des sépulcres dont elles sont environnées. Trois monuments antiques, les tombeaux de Zacharie, de Josaphat et d'Absalon, se font remarquer dans ce champ de destruction. A la tristesse de Jérusalem,
1. « J'assemblerai toutes les nations, et je les ferai descendre dans ia vallée de Josaphat, et là je discuterai avec elles. >•
dont il ne s'élève aucune fumée, dont il ne sort aucui bruit; à la solitude des montagnes, où l'on n'aperçoi pas un être vivant; au désordre de toutes ces tombe fracassées, brisées, demi-ouvertes, on dirait que h trompette du jugement s'est déjà fait entendre et qu( les morts vont se lever dans la vallée de Josaphat.
En revenant de visiter les sépulcres des rois je passa parla vallée de Josaphat. Le soleil se couchait dennèr( Jérusalem ; il dorait de ses derniers rayons cet amas de ruines et les montagnes de la Judée. Je renvoya mes compagnons par la porte Saint-Étienne, et je n( gardai avec moi que le janissaire. Je m'assis au piec du tombeau de Josaphat, le visage tourné vers h temple : je tirai de ma poche un volume de Racine e je relus Athalic.
A ces premiers vers :
Oui, je viens dans son temple adijrer rÉternel, etc..
il m'est impossible de dire ce que j'éprouvai. Je crus entendre les cantiques de Salomon et la voix des pro phètes; l'antique Jérusalem se leva devant moi : les ombres de Joad, d'Athalie, de Josabeth sortirent du tombeau; il me sembla que je ne connaissais que depuis ce moment le génie de Racine. Quelle poésie, puisque je la trouvais digne du lieu où j'étais! On ne saurait s'imaginer ce qu'est Athalie lue sur le tombeau du saint roi Josaphat, au bord du torrent de Cédron el devant les ruines du Temple. Mais qu'est-il devenu, ce temple orné partout de festons magnifiques''^
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé? Quel est dans ce lieu saint le pontife égorgé? Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide, Des prophètes divins malheureuse homicide : De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé; Ton encens à ses yeux est un encens souillé. Où menez-vous ces enfants et ces femmes?
Le Seigneur a détruit la reine des cités : Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés; Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités : Temple, renverse-toi; cèdres, jetez des flammes.
Jérusalem, objet de ma douleur, Quelle main en un jour ta ravi tous tes charmes? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes Pour pleurer ton malheur?