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LE CHŒUR

Dieu de Sion, rappelle.

Rappelle en sa faveur tes antiques bontés.

a plume tombe des mains : on est honteux de barcuiller encore du papier après qu'un homme a écrit 3 pareils vers.

{Itinéraire.)

Adieux de Chateaubriand aux lettres.

[Cet adieu, deux fois répété, fat prononcé solennelleent par Chateaubriand à la dernière page des Martyrs à la dernière page de ï Itinéraire. Nous donnons les deux .ssages. L'auteur délaissait le « mensonge », c'est-à-dire rt et la poésie, pour se consacrer désormais à ce qu'il pelait la « vérité », c'est-à-dire à la politique.]

0 Muse qui daignas me soutenir dans une carrière issi longue que périlleuse, retourne maintenant X célestes demeures! J'aperçois les bornes de la urse; je vais descendre du char, et pour chanter lymne des morts je n'ai plus besoin de ton secours, lel Français ignore aujourd'hui les cantic{ues funèes? Qui de nous n'a mené le deuil autour d'un tom-

beau, n'a fait retentir le cri des funérailles? C'en est fait, ô Muse, encore un moment, et pour toujours j'abandonne tes autels! Je ne dirai plus les amours et les songes séduisants des hommes : il faut quitter la lyre avec la jeunesse. Adieu, consolatrice de mes beaux jours, toi qui partageas mes plaisirs et bien souvent mes douleurs! Puis-je me séparer de toi sans répandre des larmes? J'étais à peine sorti de l'enfance, tu montas sur mon vaisseau rapide et tu chantas les tempêtes qui déchiraient ma voile; tu me suivis sous le toit d'écorce du sauvage et tu me fis trouver dans les soli tudes américaines les bois du Pinde. A quel bord n'astu pas conduit mes rêveries ou mes malheurs? Porté sur ton aile, j'ai découvert au milieu des nuages les montagnes désolées de Morven, j'ai pénétré les forêts d'Erminsul, j'ai vu couler les flots du Tibre, j'ai salué les oliviers du Céphise et les lauriers de l'Eurotas. Tu me montras les hauts cyprès du Bosphore et les lauriers déserts du Simoïs. Avec toi je traversai l'Hermus, rival du Pactole; avec toi j'adorai les eaux du Jourdain et je priai sur la montagne de Sion.i Memphis et Carthage nous ont vus méditer sur leurs! ruines, et dans les débris des palais de Grenade, nous | évoquâmes les souvenirs de l'honneur et de l'amour. | Tu me disais alors : ;

« Sache apprécier cette gloire dont un obscur et faible voyageur peut parcourir le théâtre en quelques jours. »

0 Muse, je n'oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon cœur des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses s'affaibHssent par le cours des ans, la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester quand tes autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laisse-moi l'indépen-j dance et la vertu. Qu'elles viennent, ces vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de lai

poésie et mouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge ; j'emploierai l'âge des regrets an tableau sévère de la vérité.

Quand les anciens pèlerins avaient accompli le voyage de la Terre Sainte, ils déposaient leur bourdon à Jérusalem, et prenaient pour le retour un bâton de palmier : je n'ai point rapporté dans mon pays un pareil symbole de gloire, et je n'ai point attaché à mes derniers travaux une importance qu'ils ne méritent pas. Il y a vingt ans que je me consacre à l'étude au milieu de tous les hasards et de tous les chagrins, diversa exilia et désertas quœrere terras : un grand nombre de feuilles de mes livres ont été tracées sous la tente, dans les déserts, au milieu des flots ; j'ai souvent tenu la plume sans savoir comment je prolongerais de quelques instants mon existence : ce sont là des droits à l'indulgence et non des titres à la gloire. J'ai fait mes adieux aux Muses dans les Martyrs, et je les renouvelle dans ces mémoires, qui ne sont que la suite ou le commentaire de l'autre ouvrage. Si le ciel m'accorde un repos que je n'ai jamais goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie; si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu'à mettre mes derniers jours à l'abri des soucis qui ont empoisonné les premiers. Je ne suis plus jeune, je n'ai plus l'amour du bruit; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne nous attirent au dehors que des orages : dans tous les cas, j'ai assez écrit si mon nom doit vivre, beaucoup trop s'il doit mourir.

(Martyrs et Itinéraire.)

PENSEES ET RÉFLEXIONS

Rien n'est intelligent comme l'amour malheureux.

Il y a un bon sens vulgaire qui perd les hommes communs.

Tel est le danger des passions, que même sans les partager vous respirez dans leur atmosphère quelque chose d'empoisonné qui vous enivre.

Le passé ressemble à un musée d'antiques. On y visite les heures écoulées, chacun peut y reconnaître les siennes.

Il y a des opinions qui périssent comme il y a des races qui s'éteignent.

La littérature du wiii^ siècle, sans manquer de naturel, manque de nature.

PENSÉES ET RÉFLEXIONS 313

Jadis, la vieillesse était une dignité; aujourd'hui elle est une charge.

La mort semble née à Rome.

Quand Fesprit humain fait un pas, il faut que tout marche avec lui.

L'homme ici-bas ressemble à l'aveugle Ossian. assis sur les tombeaux des rois de Morven : quelque part qu'il étende sa main dans Tombre. il touche les cendres de ses pères.

Les gens qui veulent tout enseigner empêchent de beaucoup apprendre.

Les souffrances prient.

Le siècle de Louis XIV fut le superbe catafalque de nos libertés éclairé par mille flambeaux de la gloire qu'élevait alentour un cortège de grands hommes.

Louis XIV, comme Napoléon, chacun avec la différence de leur temps et de leur génie, substituèrent l'ordre à la liberté.

Les peuples commencent par la poésie et flnissent

par les romans : la fiction marque l'enfance et la vieillesse de la société.

Je tâche de me retirer du monde avec ma propre estime; dans la solitude il faut prendre garde au choix que l'on lait de sa compagne.

Il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n'ont été pleures de personne.

Une passion vraie et malheureuse est un levain empoisonné qui reste au fond de l'âme, et qui gâterait la paix des anges.

Les mendiants vivent de leurs plaies : il y a des hommes qui profitent de tout, même du mépris.

Si l'on vous donne un soufflet, rendez-en quatre, n'importe la joue.

Il est bon de se prosterner dans la poussière quand on a commis une faute ; mais il n'est pas bon d'y rester.

Un charme est au fond des souffrances comme une douleur au fond des plaisirs : la nature de l'homme est la misère.

Il faut avoir le cœur placé haut pour verser certaines larmes : la source des grands fleuves se trouve sur le sommet des monts qui avoisinent le ciel.

PENSÉES ET RÉFLEXIONS '

Il y a des hommes qui ne sont point éloquents, parce que leur cœur parle trop haut et les empêche d'entendre ce qu'ils disent.

Caresser la vertu sans être capable de l'aimer, c'est presser les deux belles mains d'une jeune femme dans les mains ridées de la vieillesse.

Une passion dominante éteint les autres dans notre âme, comme le soleil fait disparaître les astres dans Féclat de ses rayons.

Les plaisirs de notre jeunesse, reproduits par notre mémoire, ressemblent à des ruines vues au flambeau.

Il y a un âge où quelques mois ajoutés à la vie suffisent pour développer des facultés jusqu'alors ensevelies dans un cœur à demi fermé : on se couche enfant, on se réveille homme.

On s'étonne du succès de la médiocrité. On a tort. La médiocrité n'est pas forte par ce qu'elle est en ellemême, mais par les médiocrités qu'elle représente; et dans ce sens sa puissance est formidable. Plus l'homme en pouvoir est petit, plus il convient à toutes les petitesses. Chacun, en se comparant à lui, dit : « Pourquoi n'arriverais-je pas à mon tour? »

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