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terre et on m'assit contre un mur, le visage tourné vers le soleil, pour rendre le dernier soupir. La femme d'un marinier vint à passer; elle appela son mari, qui, aidé de deux ou trois autres matelots anglais, me transporta dans une maison de pécheurs, où je fus mis dans un bon lit; c'est vraisemblablement à cet acte de charité que je dois la vie. Le lendemain on me rembarqua sur le sloop d'Ostende. Quand nous ancrâmes à Jersey, j'étais dans un complet délire. Je fus recueilli par mon oncle maternel le comte de Bédée, et je demeurai plusieurs mois entre la vie et la mort.

Au printemps de 1793, me croyant assez fort pour reprendre les armes, je passai en Angleterre, où jespérais trouver une direction des princes; mais ma santé, au lieu de se rétablir, continua de décliner : ma poitrine s'entreprit; je respirais avec peine. D'habiles médecins consultés me déclarèrent que je traînerais ainsi quelques mois, peut-être même une ou deux années, mais que je devais renoncer à toute fatigue et ne pas compter sur une longue carrière. Que faire de ce temps de grâce qu'on m'accordait? Hors d'état de tenir Tépée pour le roi, je pris la plume. C'est donc sous le coup d'un arrêt de mort, et, pour ainsi dire, entre la sentence et l'exécution, que j'ai écrit VEssai historique. Ce n'était pas tout de connaître la borne rapprochée de ma vie, j'avais de plus à supporter la détresse de l'émigration. Je travaillais le jour à des traductions, mais ce travail ne suffisait pas à mon existence; et l'on peut voir dans la première préface d'Atala à quel point j'ai souffert, même sous ce rapport. Ces sacrifices, au reste, portaient en eux leur récom pense : j'accomplissais les devoirs de la fidélité envers mes princes, d'autant plus heureux de l'accomplissement de ces devoirs que je ne me faisais aucune illusion, comme on le remarquera dans l'Essai, sur les fautes du parti auquel je m'étais dévoué

Qu'ai-je prétendu prouver par VEssai"! Qu'il ny a rien de nouveau sous le soleil, et qu'on retrouve dans les révo-

3U l'AOES CHOISIES DE ClIATEAUBKlANi)

1 niions anciennes et modernes les personnages et les principaux traits de la révolution française.

On sent combien cette idée, poussée trop loin, a dû produire de rapprochements forcés, ridicules ou bizarres.

J e -G^MnmenGRJ à écrire l'Essai n n . 1 79.4,. . at il parut ..£11-1197. Souvent il fallait effacer la nuit le tableau que j'avais esquissé le jour; les événements couraient plus vite que ma plume : il survenait une révolution qui mettait toutes mes comi)araisons en défaut. J'écrivais sur un vaisseau pendant une tempête, et je prétendais peindre comme des objets fixes les rives fugitives qui passaient et s'abîmaient le long du bord! Jeune et malheureux, mes opinions n'étaient arrêtées sur rien; je ne savais que penser en littérature, en philosophie, en morale, en religion. Je n'étais décidé qu'en matière politique; sur ce seul point je n'ai jamais varié.

L'éducation chrétienne que j'avais reçue avait laissé des traces profondes dans mon cœur, mais ma tète était troublée parles livres que j'avais lus, les sociétés que j'avais fréquentées. Je ressemblais à presque tous les hommes de cette époque : j'étais né de mon siècle.

Si l'on m'a trouvé une imagination vive dans un âge plus mûr, qu'on juge de ce qu'elle devait être dans ma première jeunesse, lorsque demi-sauvage, sans patrie, sans famille, sans fortune, sans amis, je ne connaissais la société que par les maux dont elle m'avait frappé

Au reste, cet ouvrage est un véritable chaos : chaque mot y contredit le mot qui le suit. On pourrait faire de V Essai deux analyses différentes : on prouverait par l'une que je suis un sceptique décidé, un disciple de Zenon et d'Épicure; par l'autre, on mêlerait connaître comme un chrétien bigot, un esprit superstitieux, un ennemi de la raison et des lumières. On trouve dans cette rêverie de jeune homme une profonde vénération pour Jésus-Christ et pour l'Évangile, l'éloge des évèques, des curés, et des déclamations contre la cour de

Rome et contre les moines ; on y rencontre des passages qui sembleraient favoriser toutes les extravagances de l'esprit humain, le suicide, le matérialisme, l'anarchie; et, tout auprès de ces passages, on lit des chapitres entiers sur l'existence de Dieu, la beauté de l'ordre, rexcellence des principes monarchiques. C'est le combat d'Oromaze et dArimane; les larmes maternelles et l'autorité de la raison croissante ont décidé la victoire en faveur du bon génie.

(Préface de VEssai sur les révolutions.)

Comment fut composé le « Génie du Christianisme ».

T. a mort de ma inÎLœ fixa. m.es- op^ai^^Jieligieuses. Jejcomjûieiiçai à écrire, en 'o\f\\i^i\c>n''(V^V F.ssai . le Génie du Çhnsjkinisrne ^Rentré en France en 1800, je publiai ce dernier ouvrage, et je plaçai dans la préface la confession suivante : « Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et dans les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime mieux me condamner : je ne sais point excuser ce qui n'estjjotfti-jexçusable. Je dirai seulement les moyens doi^tla Providence^s^st servie pour me rappeler à mes devou'S

« Ma mère, après avoir été jetée, à soixante-douze ans, dans des cachots oi!i elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur

ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea en mourant une de mes sœurs * de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda les derniers vœux de ma mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix, sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé; je suis devenu chrétien : je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles, ma conviction est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai

cru. »

(Idem.)

Une profession de foi.

Je ne démens pas une syllabe de ce que j'ai écrit dans le Génie du Christianisme; jamais un mot n'échappera à ma bouche, une ligne à ma plume, qui soit en opposition avec les opinions religieuses que j'ai professées depuis vingt-cinq ans.

Voilà ce que je suis.

Voici ce que je ne suis pas.

Je ne suis point chrétien par patente et trafiquant en religion : mon brevet n'est que mon extrait de baptême. J'appartiens à la communion générale, naturelle et publique de tous les hommes qui depuis la création se sont entendus d'un bout de la terre à l'autre pour prier Dieu. Je ne fais point métier et marchandise de mes opinions. Indépendant de tout, fors de Dieu, je suis chrétien sans ignorer mes faiblesses,, sans me donner pour modèle, sans être persécuteur, inquisiteur, délateur, sans espionner mes^ frères, sans calomnier mes voisins.

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