‹ Lectures littérairesChapitre 36 sur 108 · M'"« de FarcY · texte numérisé non relu

M'"« de FarcY

Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien. qui propose la religion comme un frein utile aux peuples. Je n'explique point lÉvangile au profit du despotisme, mais au profit du malheur.

Si je n'étais pas chrétien, je ne me donnerais pas la peine de le paraître : toute contrainte me pèse, tout mascfue m'étouffe; à la seconde phrase, mon caractère l'emporterait et je me trahirais. J'attache trop peu d'importance à la vie pour m'ennuyer à la parer d'un mensonge.

Se conformer en tout à l'esprit d'élévation et de douceur de l'Évangile, marcher avec le temps, soutenir la liberté avec l'autorité de la religion, prêcher l'obéissance à la charte comme la soumission au roi, faire entendre du haut de la chaire des paroles de compassion pour ceux qui souffrent, quels que soient leur pays et leur culte, réchauffer la foi par l'ardeur de la charité, voilà, selon moi, ce qui pouvait rendre au clergé la puissance légitime qu'il doit obtenir : par le chemin opposé, sa ruine est certaine. La société ne peut se soutenir qu'en s'appuyant sur l'autel; mais les ornements de l'autel doivent changer selon les siècles, et en raison des progrès de l'esprit humain. Si le sanctuaire de la divinité est beau à l'ombre, il est encore plus beau à la lumière : la croix est l'étendard de la civilisation.

Je ne redeviendrai incrédule que cjuand on m'aura démontré c^ue le christianisme est incompatible avec la liberté; alors je cesserai de regarder comme véritable une religion opposée à la dignité de l'homme. Comment pourrais-je croire émané du ciel un culte qui étoufferait les sentiments nobles et généreux, c{ui rapetisserait les âmes, qui couperait les ailes du génie, qui maudirait les lumières au lieu d'en faire un moyen de plus pour s'élever à l'amour et à la contemplation des œuvres de Dieu? Quelle que fût ma douleurf il faudrait bien reconnaître malgré moi que je me repaissais de chimères : j'approcherais avec horreur

de cette tombe où j'avais espéré trouver le repos, et non le néant.

Mais tel n'est point le caractère de la vraie religion ; le christianisme porte pour moi deux preuves manifestes de sa céleste origine : par sa morale, il tend à nous délivrer des passions ; par sa politique, il a aboli l'esclavage. C'est donc une religion de liberté : c'est la mienne...

Deux espèces d'hommes sont aujourd'hui ^ le fléau de la société : d'une part, ce sont ces vieux écoliers de Diderot et de d'Alembert, qui se plaisent encore aux moqueries sur la Bible, aux déclamations de l'athéisme, aux insultes au clergé; de l'autre, ce sont ces esprits bornés et violents, qui disent la religion en péril parce que nous avons une Charte, parce que les divers cultes chrétiens sont reconnus par l'État, et surtout parce que nous jouissons de la liberté de la presse. Les premiers nous ramèneraient les misérables mœurs du siècle de Louis XV ou les persécutions irréligieuses de la fin de ce siècle; les seconds nous replongeraient dans la crasse et dans l'ignorance du bon vieux temps; ceux-là extermineraient philosophiquement les prêtres; ceux-ci brûleraient charitablement les philosophes. Ces impies et ces fanatiques acharnés à se détruire, s'ils étaient les maîtres, ne s'arrêteraient qu'au dernier bourreau et à la dernière victime, faute de pouvoir occuper à la fois le dernier échafaud et le dernier autodafé.

{Essai, Préface de 1826.)

1. En 1826. La date exi)lique l'aHure militante de ce morceau. « Chateaubriand, dit Sainte-Beuve, fut un journaliste incomparable, »

Résumé de sa vie.

Ma vie a été fort agitée. J'ai traversé plusieurs fois les-mera; j^ai vécu dansla hutte des sauvages et dans le palais des rois, dans les camps et dans les cités. Voyageur aux champs-de la Grèce, pèlerin à Jérusalem, je me suis assis sur toutes sortes de ruines. J'ai vu passer le royaume de Louis XVI et Tempire de Buona^rjei j'ai partagé Texil des Bourbons, Qj.j'ai lannmicé^leur retour. Deux poids qui semblent attachés à ma fortune la font successivement monter et descendre dans une portion égale : on me prend, on me laisse; on me reprend dépouillé un jour, le lendemain on me jette un manteau, pour m'en dépouiller encore. Accoutumé à ces bourrasques, dans quelque port que j'arrive, je me regarde toujours comme un navigateur qui va bientôt remonter sur son vaisseau, et je ne fais à terre aucun établissement solide. Deux heures m'ont suffi pour quitter le ministère et pour remettre les clefs de l'hôtellerie à celui qui devait Toccuper.

Qu'il faille en gémir ou s'en féliciter, mes écrits ont teint de leur couleur grand nombre des écrits de mon temps. Mon nom depuis vingt-cinq années se trouve mêlé aux mouvements de l'ordre social : il s'attache au règne deJBuonapar te, au rétablissement des aut^s, à celui de la monarchie légitime, à la fondation de la monarchie constitutionnelle. Les uns repoussent ma personne, mais prêchent mes doctrines et s'emparent de ma politique en la dénaturant ; les autres s'arrangeraient de ma personne si je consentais à la séparer de mes principes. Les plus grandes affaires ont passé par mes mains. J'ai connu presque tous les rois, presque tous les hommes, ministres ou autres, qui ont joué un rôle de mon temps. Présenté à Louis XVI,

j'ai vu Washington au début de ma carrière et je suis retombé à la fin sur ce cjue je vois aujourd'hui. Plusieurs fois Buonaparte me menaça de sa colère et de sa puissance, et cependant il était entraîné par un secret penchant vers moi, comme je ressentais une involontaire admiration de ce qu'il y avait de grand en lui. J'aurais tout été dans son gouvernement si je l'avais voulu; mais il m'a toujours manqué pour réussir une passion et un vice : l'ambition et Fhypocrisio.

{(Eiivres, Préface générale.)

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