‹ Lectures littérairesChapitre 49 sur 108 · Le récit est placé dans la bouche de Chactas · texte numérisé non relu

Le récit est placé dans la bouche de Chactas

«r ses œuvres! sa miséricorde est bien grande, et sa « bonté est infinie! »

Atala était aux pieds du religieux : « Chef de la « prière, lui disait-elle, je suis chrétienne. C'est le ciel « qui t'envoie pour me sauver. — Ma fille, dit Termite « en la relevant, nous sonnons ordii>airement la cloche « de la mission pendant la nuit et pendant les tempêtes « pour appeler les étrangers, et, à l'exemple de nos « frères des Alpes et du Liban, nous avons appris à « notre chien à découvrir les voyageurs égarés. » Pour moi, je comprenais à peine l'ermite; cette charité me semblait si fort au-dessus de l'homme, que je croyais faire un songe. A la lueur de la lanterne que tenait le religieux, j'entrevoyais sa barbe et ses cheveux tout trempés d'eau; ses pieds, ses mains et son visage étaient ensanglantés par les ronces. « Vieillard, m'écriai- « je enfin, quel cœur as-tu donc, toi qui n'as pas craint « d'être frappé par la foudre? — Craindre! repartit le « père avec une sorte de chaleur; craindre lorsqu'il y « a des hommes en péril et que je leur puis être utile! « je serais donc un bien indigne serviteur de Jésus- « Christ! — Mais sais-tu, lui dis-je, que je ne suis point « chrétien? — Jeune homme, répondit l'ermite, vous « ai-je demandé votre religion? Jésus-Christ n'a pas « dit : « Mon sang lavera celui-ci et non celui-là. » Il « est mort pour le Juif et le Gentil, et il n'a vu dans « tous les hommes que des frères et des infortunés. Ce « que je fais ici pour vous est fort peu de chose, et « vous trouveriez ailleurs bien d'autres secours; mais « la gloire n'en doit point retomber sur les prêtres. « Que sommes-nous, faibles solitaires, sinon de gros- « siers instruments de l'œuvre céleste? Eh! quel serait « le soldat assez lâche pour reculer lorsque son chef, « la croix à la main et le front couronné d'épines, « marche devant lui au secours des hommes? »

Ces paroles saisirent mon cœur; des larmes d'admiration et de tendresse tombèrent de mes yeux. « Mes chers enfants, dit le missionnaire, je gouverne

« dans ces forêts un petit troupeau de vos frères sau- « vages. Ma grotte est assez près d'ici dans la mon- « tagne : venez vous réchauffer chez moi; vous n'y « trouverez pas les commodités delà vie, mais vous y « aurez un abri, et il faut encore en remercier la bonté « divine, car il y a bien des hommes qui en man- « quent. »

Il y a des justes dont la conscience est si tranquille, qu'on ne peut approcher d'eux sans participer à la paix qui s'exhale pour ainsi dire de leur cœur et de leurs discours. A mesure que le solitaire parlait, 'je sentais les passions s'apaiser dans mon sein, et Forage même du ciel semblait s'éloigner à sa voix. Les nuages furent bientôt assez dispersés pour nous permettre de quitter notre retraite. Nous sortîmes de la forêt, et nous commençâmes à gravir le revers d'une haute montagne. Le chien marchait devant nous en portant au bout d'un bâton la lanterne éteinte. Je tenais la main d'Atala, et nous suivions le missionnaire. Il se détournait souvent pour nous regarder, contemplant avec pitié nos malheurs et notre jeunesse. Un livre était suspendu à son cou: il s'appuyait sur un bâton blanc. Sa taille était élevée, sa figure pâle et maigre, sa physionomie simple et sincère. Il n'avait pas les traits morts et effacés de Ihomme né sans passions; on voyait que ses jours avaient été mauvais, et les rides de son front montraient les belles cicatrices des passions guéries par la vertu et par l'amour de Dieu et des hommes. Quand il nous parlait debout et immobile, sa longue barbe, ses yeux modestement baissés, le son affectueux de sa voix, tout en lui avait quelque chose de calme et de sublime. Quiconque a vu, comme moi. le père Aubry voyageant seul avec son bâton et son bréviaire dans le désert, a une véritable idée du voyageur chrétien sur la terre.

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