LA GROTTE DU SOLITAIRE
Après une demi-heure d'une marche dangereuse par les sentiers de la montagne, nous arrivâmes à la
lui- PAGES CHOISIES UE CHATEArBRIAND
grotte du missionnaire. Nous y entrâmes à travers les lierres et les giraumonts humides, que la pluie avait abattus des rochers. 11 n'y avait dans ce lieu qu'une natte de feuille de papaya, une calebasse pour puiser de l'eau, quelques vases, une bêche, un serpent familier et, sur une pierre qui servait de table, un crucifix et le livre des chrétiens.
L'homme des anciens jours se hâta d'allumer du feu avec des lianes sèches ; il brisa du maïs entre deux pierres, et, en ayant fait un gâteau, il le mit cuire sous la cendre. Quand ce gâteau eut pris au feu une belle couleur dorée, il nous le servit tout brûlant, avec de la crème de noix dans un vase d'érable. Le soir ayant ramené la sérénité, le serviteur du grand Esprit nous proposa d'aller nous asseoir à l'entrée de la grotte. Nous le suivîmes dans ce lieu, qui commandait une vue immense. Les restes de l'orage étaient jetés en désordre vers l'Orient; les feux de l'incendie allumé dans les forêts par la foudre brillaient encore dans le lointain; au pied de la montagne, un bois de pins tout entier était renversé dans la vase, et le fleuve roulait pêle-mêle, les argiles détrempées, les troncs des arbres, les corps des animaux et les poissons morts, dont on voyait le ventre argenté flotter à la surface des eaux.
Ce fut au milieu de cette scène qu'Atala raconta notre histoire au grand Génie de la montagne. Son cœur parut touché, et des larmes tombèrent sur sa barbe. « Mon enfant, dit-il à Atala, il faut offrir v « souffrances à Dieu, pour la gloire de jqui vous avez « déjà fait tant de choses, il vous rendra le repos. « Voyez fumer ces forêts, sécher ces torrents, se dis- « siper ces nuages : croyez-vous que celui qui peut « calmer une pareille tempête ne pourra pas apaiser « les troubles du cœur de l'homme? Si vous n'avez pas « de meilleure retraite, ma chère fille, je vous offre « une place au milieu du troupeau que j'ai eu le « bonheur d'appeler à Jésus-Christ. J'instruirai Chactas,
« et je vous le donnerai pour époux cjuand il sera digne « de Tètre. »
A ces mots je tombai aux genoux du solitaire en versant des pleurs de joie ; mais Atala devint pâle comme la mort. Le vieillard me releva avec bénignité, et je m'aperçus alors cpi'il avait les deux mains mutilées. Atala comprit sur-le-champ ses malheurs. « Les barbares! » s'écria-t-elle.
« Ma fille, reprit le père avec un doux sourire, « qu'est-ce cjue cela auprès de ce cpi'a enduré mon « divin Maître"? Si les Indiens idolâtres m'ont affligé, « ce sont de pauvres aveugles que Dieu éclairera un ft jour. Je les chéris même davantage en proportion « des maux qu'ils m'ont faits. Je n'ai pu rester dans « ma patrie, où j'étais retourné, et où une illustre reine « m"a fait Thonneur de vouloir contempler ces faibles « marques de mon apostolat. Et quelle récompense « plus glorieuse pouvais-je recevoir de mes travaux « que d'avoir obtenu du chef de notre religion la perce mission de célébrer le divin sacrifice avec ces mains a mutilées? Il ne me restait plus, après un tel honneur, « qu'à tâcher de m'en rendre digne : je suis revenu au « Nouveau-Monde consumer le reste de ma vie au ser- « vice de mon Dieu. Il y a bientôt trente ans que j"ha- « bite cette solitude, et il y en aura demain vingt-deux « que j'ai pris possession de ce rocher. Quand j'arrivai « dans ces lieux, je n'y trouvai que des familles vaga- « bondes, dont les mœurs étaient féroces et la vie fort « misérable. Je leur ai fait entendre la parole de paix, « et leurs mœurs se sont graduellement adoucies. Ils « vivent maintenant rassemblés au bas de cette mon- « tagne. J'ai tâché, en leur apprenant les voies du « salut, de leur apprendre les premiers arts de la vie, « mais sans les porter trop loin, et en retenant ces « honnêtes gens dans cette simplicité cjui fait le € bonheur. Pour moi, craignant de les gêner par ma « présence, je me suis retiré sous cette grotte, où ils « viennent me consulter. C'est ici cfue. loin des hommes,
« j'admire Dieu dans la grandeur de ces solitudes et « que je me prépare à la mort que m'annoncent mes « vieux jours. »
En achevant ces mots, le solitaire se mit à genoux, et nous imitâmes son exemple. Il commença à haute voix une prière, à laquelle Atala répondait. De muets éclairs couvraient encore les cieux dans' l'orient, et sur les nuages du couchant trois soleils brillaient ensemble. Quelques renards dispersés par l'orage allongeaient leurs museaux noirs au bord des précipices, et l'on entendait le l'rémissement des plantes qui, séchant à la brise du soir, relevaient de toutes parts leurs tiges abattues.
Nous rentrâmes dans la grotte, où l'ermite étendit un lit de mousse de cyprès pour Atala. Une profonde langueur se peignait dans les yeux et dans les mouvements de cette vierge; elle regardait le père Aubry, comme si elle eût voulu lui communiquer un secret, mais quelque chose semblait la retenir, soit ma présence, soit une certaine honte, soit l'inutilité de Faveu. Je l'entendis se lever au milieu de la nuit; elle cherchait le solitaire, mais comme il lui avait donné sa couche, il était allé contempler la beauté du ciel et prier Dieu sur le sommet de la montagne. Il me dit le lendemain que c'était assez sa coutume, même pendant l'hiver, aimant à voir les forêts balancer leurs cimes dépouillées, les nuages voler dans les cieux, et à entendre les vents et les torrents gronder dans la solitude. Ma sœur fut donc obligée de retourner à sa couche, où elle s'assoupit. Hélas! comblé d'espérance, je ne vis dans la faiblesse d'Atala que des marques passagères de lassitude!