‹ Lectures littérairesChapitre 51 sur 108 · PROMENADE A LA MISSION · texte numérisé non relu

PROMENADE A LA MISSION

Le lendemain, je m'éveillai aux chants des cardinaux et des oiseaux moqueurs nichés dans les acacias et les lauriers qui environnaient la grotte. J'allai

CHATEAUBRIAND PRECURSEUR DU RoMANTl.-ME 107

cueillir une rose de magnolia, et je la déposai, humectée des larmes du matin, sur la tète d'Atala endormie. J'espérais, selon la religion de mon pays, c{ue l'âme de quelque enfant mort à la mamelle serait descendee sur cette fleur dans une goutte de rosée, et qu'un heureux songe la porterait au sein de ma future épouse. Je cherchai ensuite mon hôte ; je le trouvai la robe relevée dans ses deux poches, un chapelet à la main et m'attendant assis sur le tronc d'un pin tombé de vieillesse. Il me proposa d'aller avec lui à la Mission, tandis qu'Atala reposait encore; j'acceptai son offre, et nous nous mimes en route à l'instant.

En descendant la montagne, j'aperçus des chênes où les Génies semblaient avoir dessiné des caractères étrangers. L'ermite me dit cju'il les avait tracés luimême, cj[ue c'étaient des vers dun ancien poète appelé Homère et quelques sentences d'un autre poète plus ancien encore, nommé Salomon. Il y avait je ne sais quelle mystérieuse harmonie entre cette sagesse des temps, ces vers rongés de mousse, ce vieux solitaire qui les avait gravés et ces vieux chênes qui lui servaient de livres.

Son nom, son âge, la date de sa mission étaient aussi marqués sur un roseau de savane, au pied de ces arbres. Je m'étonnai de la fragilité du dernier monument : « Il durera encore plus que moi, me répondit « le père, et aura toujours plus de valeur que le peu de « bien que j'ai fait. i>

De là nous arrivâmes à l'entrée d'une vallée, où je vis un ouvrage merveilleux : c'était un pont naturel semblable à celui de la Virginie; nous arrivâmes au pied d'une grande croix qui se trouvait sur le chemin. C'était là que le serviteur de Dieu avait accoutumé de célébrer les mystères de sa religion : « Mes chers néo- « phyteS; dit-il en se tournant vers la foule, il vous est « arrivé un frère et une sœur, et, pour surcroît de a bonheur, je vois que la divine Providence a épargné « hier vos moissons ; voilà deux grandes raisons de la

« remercier. Offrons donc le saint sacrifice, et que « chacun y apporte un recueillement profond, une foi « vive, une reconnaissance infinie et un cœur humilié. »

Aussitôt le prêtre divin revêt une tunique blanche d'écorce de mûrier, les vases sacrés sont tirés d'un tabernacle au pied de la croix, l'autel se prépare sur un quartier de roche, l'eau se pfuise dans le torrent voisin, et une grappe de raisin sauvage fournit le vin du sacrifice. Nous nous mettons tous à genoux dans les hautes herbes ; le mystère commence.

L'aurore, paraissant derrière les montagnes, enflammait l'orient. Tout était d'or ou de rose dans la solitude. L'astre annoncé par tant de splendeur sortit enfin d'un abîme de lumière, et son premier rayon rencontra l'hostie consacrée, que le prêtre en ce moment même élevait dans les airs. 0 charme de la religion! 0 magnificence du culte chrétien! Pour sacrificateur un vieil ermite, pour autel un rocher, pour église le désert, pour assistance d'innocents sauvages! Non, je ne doute point qu'au moment où nous nous prosternâmes le grand mystère ne s'accomplit et que Dieu ne descendit sur la terre, car je le sentis descendre dans mon cœur.

Après le sacrifice, où il ne manqua pour moi que la fille de Lopez *, nous nous rendîmes au village. Là régnait le mélange le plus touchant de la vie sociale et de la vie de la nature : au coin d'une cyprière de l'antique désert on découvrait une culture naissante; les épis roulaient à flots d'or sur le tronc du chêne abattu, et la gerbe d'un été remplaçait l'arbre de trois siècles. Partout on voyait les forets livrées aux flammes pousser de grosses fumées dans les airs, et la charrue se promener lentement entre les débris de leurs racines. Des arpenteurs avec de longues chaînes allaient mesurant le terrain; des arbitres établissaient les premières propriétés; l'oiseau cédait son nid; le

i. Alala.

repaire de la bète féroce se changeait en une cabane; on entendait gronder des forges, et les coups de la cognée faisaient pour la dernière fois mugir des échos, expirant eux-mêmes avec les arbres qui leur servaient d"asile.

J'errais avec ravissement au milieu de ces tableaux, rendus plus doux par l'image d'Atala et par les rêves de félicité dont je berçais mon cœur. Jadmirais le triomphe du christianisme sur la vie sauvage; je voyais l'Indien se civilisant à la voix de la religion; j'assistais aux noces primitives de l'homme et de la terre : l'homme, par ce grand contrat, abandonnant à la terre Théritage de ses sueurs, et la terre s'engageant en retour à porter fidèlement les moissons, les fils et les cendres de l'homme.

Si mon songe de bdîTheur fiffvïf, il fut aussi d'une courte durée, et le réveil m'attendait à la grotte du solitaire. Je fus surpris, en y arrivant au milieu du jour, de ne pas voir Atala accourir au-devant de nos pas. Je ne sais quelle soudaine horreur me saisit. En approchant de la grotte, je n'osais appeler la fille de Lopez : mon imagination était également épouvantée, ou du bruit, ou du silence qui succéderait à mes cris. Encore plus effrayé de la nuit qui régnait à l'entrée du rocher, je dis au missionnaire : « 0 vous Cfue le ciel accompagne et fortifie, pénétrez dans ces ombres. »

Qu'il est faible celui que les passions dominent! qu'il est fort celui qui se repose en Dieu ! 11 y avait plus de courage dans ce cœur religieux, flétri par soixante-seize années, que dans toute l'ardeur de ma jeunesse. L'homme de paix entra dans la grotte, et je restai au dehors, plein de terreur. Bientôt un faible murmure semblable à des plaintes sortit du fond du rocher et vint frapper mon oreille. Poussant un cri et retrouvant mes forces, je m'élançai dans la nuit de la

caverne... Esprits de mes pères, vous savez seuls le spectacle qui frappa mes yeux !

Le solitaire avait allumé un flambeau de pin; il le tenait d'une main tremblante au-dessus de la couche d'Atala. Cette belle et jeune femme, à moitié soulevée sur le coude, se montrait pâle et échevelée. Les gouttes d'une sueur pénible brillaient sur son front; ses regards à demi éteints cherchaient encore à m'exprimer son amour, et sa bouche essayait de sourire. Frappé comme d'un coup de foudre, les yeux fixes, les bras étendus, les lèvres entr'ouvertes, je demeurai immobile. Un profond silence règne un moment parmi les trois personnages de cette scène de douleur. Le solitaire le rompt le premier : « Ceci, « dit-il, ne sera qu'une fièvre occasionnée par la « fatigue, et si nous nous résignons à la volonté de « Dieu, il aura pitié de nous. »

A ces paroles, le sang suspendu reprit son cours dans mon cœur, et, avec la mobilité du sauvage, je passai subitement de l'excès de la crainte à l'excès de la confiance. Mais Atala ne m'y laissa pas longtemps. Balançant tristement la tête, elle nous fit signe de nous approcher de sa couche.

« Mon père », dit-elle d'une voix affaiblie en s'adressant au religieux, « je touche au moment de la mort. « 0 Chactas! écoute sans désespoir le funeste secret « que je t'ai caché, pour ne pas te rendre trop misé- « rable et pour obéir à ma mère. Tâche de ne pas « m'interrompre par des marques d'une douleur qui « précipiterait le peu d'instants que j'ai à vivre. J'ai « beaucoup de choses à raconter, et, aux battements « de ce cœur, qui se ralentissent,... à je ne sais quel « fardeau glacé que mon sein soulève à peine,... je sens « que je ne me saurais trop hâter. »

Après quelques moments de silence, Atala poursuivit ainsi :

« Ma triste destinée a commencé presque avant que « j'eusse vu la lumière. Ma mère m'avait conçue dans

« le malheur; on désespéra de ma vie. Pour sauver « mes jours, ma mère fît un vœu, elle promit à la « Reine des Anges c|ue je lui consacrerais ma vie si « j'échappais à la mort... Vœu fatal, qui me précipite « au tombeau !

« J'entrais dans ma seizième année lorsque je perdis « ma mère. Quelques heures avant de mourir, elle

< m'appela au bord de sa couche. « Ma fille, me dit- « elle en présence d'un missionnaire qui consolait ses « derniers instants; ma fille, tu sais le vœu que j'ai <f fait pour toi. Voudrais-tu démentir ta mère? 0 mon « Atala! je te laisse dans un monde qui n'est pas digne « de posséder une chrétienne, au milieu d'idolâtres

< qui persécutent le Dieu de ton père et le mien, le « Dieu qui, après t'avoir donné le jour, te l'a conservé « par un miracle. Eh! ma chère enfant, en acceptant « le voile des vierges, tu ne fais que renoncer aux « soucis de la cabane et aux funestes passions qui ont « troublé le sein de ta mère! Viens donc, ma bien- « aimée, viens, jure sur cette image de la Mère du « Sauveur, entre les mains de ce saint prêtre et de « ta mère expirante, que tu ne me trahiras point à la « face du ciel. Songe que je me suis engagée pour toi,

< afin de te sauver la vie, et que si tu ne tiens ma « promesse, tu plongeras l'àme de ta mère dans des

< tourments éternels. »

« 0 ma mère! pourquoi parlâtes-vous ainsi! 0 reli-

< gion qui fais à la fois mes maux et ma félicité, qui « me perds et qui me consoles! Et toi, cher et triste

< objet d'une passion qui me consume jusque dans les « bras de la mort, tu vois maintenant, ô Chactas, ce

< qui a fait la rigueur de notre destinée!... Fondant ■« en pleurs et me précipitant dans le sein maternel, je « promis tout ce qu'on me voulut faire promettre. Le •« missionnaire prononça sur moi les paroles redou- « tables, et me donna le scapulaire qui me lie pour

< jamais. Ma mère me menaça de sa malédiction si « jamais je rompais mes vœux, et après m'avoir re-

« commandé un secret inviolable envers les païens, « persécuteurs de ma religion, elle expira en me « tenant embrassée.

« Je ne connus pas d'abord le danger de mes ser- « ments. Pleine d'ardeur et chrétienne véritable, fière « du sang espagnol qui coule dans mes veines, je « n'aperçus autour de moi que des hommes indignes « de recevoir ma main; je m'applaudis de n'avoir « d'autre époux cjuc le Dieu de ma mère. Je te vis, « jeune et beau prisonnier, je m'attendris sur ton sort, « je t'osai parler au bûcher de la forêt ^ : alors je sentis « tout le poids de mes vœux. »

Comme Atala achevait de prononcer ces paroles, serrant les poings et regardant le missionnaire d'un air menaçant, je m'écriai : « La voilà donc cette reli- « gion que vous m'avez tant vantée! Périsse le ser- « ment qui m'enlève Atala! Périsse le Dieu qui con- « trarie la nature! Homme prêtre, qu'es-tu venu faire « dans ces forêts?

« — Te sauver, dit le vieillard d'une voix terrible, « dompter tes passions et t'empècher, blasphémateur, « d'attirer sur toi la colère céleste! Il te sied bien, « jeune homme à peine entré dans la vie, de te plaindre « de tes douleurs ! Où sont les marques de tes souf- « frances? Où sont les injustices que tuas supportées? « Où sont tes vertus, qui seules pourraient te donner « quelques droits à la plainte? Quel service as-tu « rendu? Quel bien as-tu fait? Eh, malheureux! tu ne « m'offres que des passions, et tu oses accuser le ciel! « Quand tu auras, comme 1er père Aubry, passé trente « années exilé sur les montagnes, tu seras moins « prompt à juger des desseins de la Providence; tu « comprendras alors cjue tu ne sais rien, que tu n'es « rien, et qu'il n'y a point de châtiments si rigoureux, « point de maux si terribles, que la chair corrompue « ne mérite de souffrir. »

Page 1