‹ Lectures littérairesChapitre 65 sur 108 · LE COMBAT · texte numérisé non relu

LE COMBAT

[Le frère de Blanca a surpris le secret de sa sœur. Son patriotisme s'indigne. D'ailleurs il désirait unir sa sœur au Français Lautrec, son ami.]

Don Carlos resta seul avec sa sœur. « Blanca, lui dit-il, expliquez-vous. D'où naît le trouble que vous a causé la vue de cet étranger?

— Mon frère, répondit Blanca. j'aime Aben-Hamet! et s'il veut se faire chrétien, ma main est à lui.

— Quoi ! s'écria don Carlos, vous aimez Aben-Hamet! la fille des Bivar aime un Maure, un infidèle, un ennemi que nous'avons chassé de ces palais !

— Don Carlos, répliqua Blanca, j'aime Aben-Hamet ; Aben-Hamet m'aime : depuis trois ans il renonce à moi plutôt que de renoncer à la religion de ses pères. Noblesse, honneur, chevalerie, sont en lui ; jusqu'à mon dernier soupir je l'adorerai. »

Don Carlos était digne de sentir ce que la résolution d'Aben-Hamet avait de généreux, quoiqu'il déplorât

raveuglement de cet infidèle. « Infortunée Blanca, ditil, où te conduira cet amour? J'avais espéré que Lautrec, mon ami, deviendrait mon frère.

— Tu t'étais trompé, répondit Blanca : je ne puis aimer cet étranger. Quant à mes sentiments pour Aben-Hamet, je n'en dois compte à personne. Garde tes serments de chevalerie comme je garderai mes serments d'amour. Sache seulement, pour te consoler, que jamais Blanca ne sera l'épouse d'un infidèle.

— Notre famille disparaîtra donc de la terre ! s'écria don Carlos.

— C'est à toi de la faire revivre, dit Blanca. Qu'importent d'ailleurs des fils que tu ne verras point et qui dégénéreront de ta vertu? Don Carlos, je sens que nous sommes les derniers de notre race; nous sortons trop de Tordre commun pour que notre sang fleurisse après nous : le Cid fut notre aïeul, il sera notre postérité. » Blanca sortit.

Don Carlos vole chez l'Abencerage. « Maure, lui ditil, renonce à ma sœur ou accepte le combat.

— Es-tu chargé par ta sœur, répondit Aben-Hamet, de me redemander les serments qu'elle m'a faits?

— Non, répliqua don Carlos : elle t'aime plus que jamais.

— Ah ! digne frère de Blanca ! s'écria Aben-Hamet en l'interrompant, je dois tenir tout mon bonheur de ton sang! 0 fortuné Aben-Hamet! 0 heureux jour! je croyais Blanca infidèle pour ce chevalier français...

— Et c'est là ton malheur, s'écria à son tour don Carlos hors de lui : Lautrec est mon ami; sans toi il serait mon frère. Rends-moi raison des larmes que tu fais verser à ma famille.

— Je le veux bien, répondit Aben-Hamet; mais, né d'une race qui peut-être a combattu la tienne, je ne suis pourtant point chevalier. Je ne vois ici personne pour me conférer l'ordre qui te permettra de te mesurer avec moi sans descendre de ton rang. »

Don Carlos, frappé de la réflexion du Maure, le

CHATEAUBRIAND PRÉCURSEUR DU ROMANTISME lo3

regarda avec un mélange d'admiration et de fureur. Puis tout à coup : « C'est moi qui t'armerai chevalier! tu en es digne. »

Aben-Hamet fléchit le genou devant don Carlos, qui lui donne Taccolade en lui frappant trois fois l'épaule du plat de son épée; ensuite don Carlos lui ceint cette même épée que FAbencerage va peut-être lui plonger dans la poitrine : tel était l'antique honneur.

Tous deux s'élancent sur leurs coursiers, sortent des murs de Grenade et volent à la fontaine du Pin. Les duels des Maures et des chrétiens avaient depuis longtemps rendu cette source célèbre. C'était là que Malique Alabès s'était battu contre Ponce de Léon, et que le grand maître de Calatrava avait donné la mort au valeureux Abayados. On voyait encore les débris des armes de ce chevalier maure suspendus aux branches du pin, et l'on apercevait sur Fécorce de Farbre quelques lettres d'une inscription funèbre. Don Carlos montra de la main la tombe d'Abayados à Fx\bencerage : « Imite, lui cria-t-il, ce brave infidèle, et reçois le baptême et la mort de ma main.

— La mort peut-être, répondit Aben-Hamet, mais vivent Allah et le Prophète ! »

Ils prirent aussitôt du champ, et coururent l'un sur ^'autre avec furie. Ils n'avaient que leurs épées : Aben- Hamet était moins habile dans les combats que don Carlos, mais la bonté de ses armes, trempées à Damas, et la légèreté de son cheval arabe, lui donnaient encore l'avantage sur son ennemi. Il lança son coursier comme les Maures, et avec son large étrier tranchant il coupa la jambe droite du cheval de don Carlos au-dessous du genou. Le cheval blessé s'abattit, et don Carlos, démonté par ce coup heureux, marche sur Aben-Hamet Fépée haute. Aben-Hamet saute à terre et reçoit don Carlos avec intrépidité. Il pare les premiers coups de l'Espagnol, qui brise son épée sur le fer de Damas. Trompé deux fois par la fortune, don Carlos verse des pleurs de rage et crie à son ennemi : « Frappe,

Maure, frappe! don Carlos désarmé te défie, toi et toute ta race infidèle.

— Tu pouvais me tuer, répond l'Abencerage, mais je n'ai jamais songé à te faire la moindre blessure; j'ai voulu seulement te prouver que j'étais digne d'être ton frère, et t'empécher de me mépriser. »

Dans cet instant on aperçoit un nuage de poussière : Lautrec et Blanca pressaient deux cavales de Fez, plus légères que les vents. Ils arrivent à la fontaine du Pin et voient le combat suspendu.

« Je suis vaincu, dit don Carlos; ce chevalier m'a donné la vie. Lautrec, vous serez peut-être plus heureux que moi.

— Mes blessures, dit Lautrec d'une voix noble et gracieuse, me permettent de refuser le combat contre ce chevalier courtois. Je ne veux point, ajouta-t-il en rougissant, connaître le sujet de votre querelle et pénétrer un secret qui porterait peut-être la mort dans mon sein. Bientôt mon absence fera renaître la paix parmi vous, à moins que Blanca ne m'ordonne de rester à ses pieds.

— Chevalier, dit Blanca, vous demeurerez auprès de mon frère, vous me regarderez comme votre sœur. Tous les cœurs qui sont ici éprouvent des chagrins : vous apprendrez de nous à supporter les maux de la vie. »

Blanca voulut contraindre les trois chevaliers à se donner la main : tous les trois s'y refusèrent : « Je hais Aben-Hamet! s'écria don Carlos. — Je l'envie, dit Lautrec. — Et moi, dit l'Abencerage, j'estime don Carlos et je plains Lautrec, mais je ne saurais les aimer. »

Page 1