‹ Lectures littérairesChapitre 66 sur 108 · SCENE FINALE ET EPILOGUE · texte numérisé non relu

SCENE FINALE ET EPILOGUE

[Les quatre personnages sont réunis ensemble devisant et chantant.]

xVbcn-Hamet donna la guitare au frère de Blanca, qui célél)ra les exploits du Cid, son illustre aïeul :

Prêt à partir pour la rive africaine, Le Cid armé, tout brillant de valeur, Sur sa guitare, aux pieds de sa Chimène, Chantait ces vers que lui dictait l'honneur :

Chimène a dit : Va combattre le Maure ; De ce combat surtout reviens vainqueur.

Oui, je croirai que Rodrigue m'adore S'il fait céder son amour à l'honneur.

Donnez, donnez et mon casque et ma lance î Je vais montrer que Rodrigue a du cœur : Dans les combats signalant sa vaillance. Son cri sera pour sa dame et l'honneur.

Maure vanté pour ta galanterie, De tes accents mon n()l)le chant vainqueur D'Espagne un jour deviendra la folie, Car il peindra l'amour avec fhonneur.

Dans le vallon de notre Andalousie.

Les vieux chrétiens conteront ma valeur :

Il préféra, diront-ils, à la vie

Son Dieu, son roi. sa Chimène et l'honneur.

Don Carlos avait paru si fier en chantant ces paroles d'une voix mâle et sonore, qu'on l'aurait pris pour le Cid lui-même. Lautrec partageait l'enthousiasme guerrier de son ami: mais FAbencerage avait pâli au nom du Cid.

« Ce chevalier, dit-il, que les chrétiens appellent la Fleur des batailles, porte parmi nous le nom de cruel. Si sa générosité avait égalé sa valeur...

— Sa générosité, reprit vivement don Carlos interrompant Aben-Hamet, surpassait encore son courage,

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et il n'y a que des Maures qui puissent calomnier le héros à c|ui ma famille doit le jour.

— Que dis-tu? s'écria Aben-Hamet s'élançant du siège oîi il était à demi couché : tu comptes le Cid parmi tes aïeux?

— Son sang coule dans mes veines, répliqua don Carlos, et je me reconnais de ce noble sang à la haine c|ui brûle dans mon cœur contre les ennemis de mon Dieu.

— Ainsi, dit Aben-Hamet regardant Blanca, vous êtes de la maison de ces Bivar cjui, après la conquête de Grenade, envahirent les foyers des malheureux Abencerages et donnèrent la mort à un vieux chevalier de ce nom c|ui voulut défendre le tombeau de ses aïeux?

— Maure! s'écria don Carlos enflammé de colère, sache que je ne me laisse point interroger. Si je possède aujourd'hui la dépouille des Abencerages, nos ancêtres l'ont acquise au prix de leur sang et ils ne la doivent qu'à leur épée.

— Encore un mot, dit Aben-Hamet toujours plus ému : nous avons ignoré dans notre exil que les Bivar eussent porté le titre de Santa-Fé, c'est ce qui a causé mon erreur.

— Ce fut, répondit don Carlos, à ce même Bivar, vainqueur des Abencerages, cjue ce titre fut conféré par Ferdinand le Catholicjue.

La tête d'Aben-Hamet se pencha dans son sein : il resta debout au milieu de don Carlos, de Lautrec et de Blanca étonnés. Deux torrents de larmes coulèrent de ses yeux sur le poignard attaché à sa ceinture. « Pardonnez, dit-il; les hommes, je le sais, ne doivent pas répandre des larmes : désormais les miennes ne couleront plus au dehors, cjuoiqu'il me reste beaucoup à pleurer; écoutez-moi :

« Blanca, mon amour pour toi égale l'ardeur des vents brûlants de l'Arabie. J'étais vaincu; je ne pouvais plus vivre sans toi. Hier, la vue de ce chevalier

IVançais en prières, tes paroles dans le cimetière du temple, m'avaient fait prendre la résolution de connaître ton Dieu et de l'offrir ma foi. »

Un mouvement de joie de Blanca et de surprise de don Carlos interrompit Aben-Hamet; Lautrec cacha son visage dans ses deux mains. Le Maure devina sa pensée, et secouant la tête avec un sourire déchirant : « Chevalier, dit-il, ne perds pas toute espérance; et toi, Blanca, pleure à jamais sur le dernier Abencerage! »

Blanca, don Carlos, Lautrec, lèvent tous trois les mains au ciel, et s'écrient : « Le dernier Abencerage! »

Le silence règne; la crainte, l'espoir, la haine, l'amour, l'étonnement, la jalousie, agitent tous les cœurs; Blanca tombe bientôt à genoux. « Dieu de bonté! dit-elle, tu justifies mon choix, je ne pouvais aimer que le descendant des héros.

— Ma sœur, s'écria don Carlos irrité, songez donc que vous êtes ici devant Lautrec!

« Don Carlos, dit Aben-Hamet, suspends ta colère ; c'est à moi à vous rendre le repos. » Alors s'adressant à Blanca, qui s'était assise de nouveau :

« Houri du ciel, Génie de l'amour et de la beauté, Aben-Hamet sera ton esclave jusqu'à son dernier soupir : mais connais toute l'étendue de son malheur. Le vieillard immolé par ton aïeul en défendant ses foyers était le père de mon père; apprends encore un secret que je t'ai caché, ou plutôt que tu m'avais fait oublier. Lorsque je vins la première fois visiter cette triste patrie, j'avais surtout pour dessein de chercher quelque fils des Bivar qui pût me rendre compte du sang que ses pères avaient versé.

— Eh bien ! > dit Blanca d'une voix douloureuse, mais soutenue par l'accent d'une grande âme, « quelle est ta résolution? »

— La seule qui soit digne de toi, répondit Aben- Hamet : te rendre tes serments, satisfaire par mon éternelle absence et par ma mort à ce que nous devons l'un et l'autre à l'inimitié de nos dieux, de nos patries

et de nos familles. Si jamais mon image s'effaçait de ton cœur, si le temps, qui détruit tout, emportait de la mémoire le souvenir d'Abencerage... ce chevalier français... Tu dois ce sacrifice à ton frère. »

Lautrcc se lève avec impétuosité, se jette dans les bras du Maure. « Aben-Hamet! s'écrie-t-il, ne crois pas me vaincre en générosité : je suis Français; Bayard m'arma chevalier; j'ai versé mon sang pour mon roi; je serai, comme mon parrain et comme mon prince, sans peur et sans reproche. Si tu restes parmi nous, je supplie don Carlos de t'accorder la main de sa sœur; si tu quittes Grenade, jamais un mot de mon amour ne troublera ton amante. Tu n'emporteras point dans ton exil la funeste idée que Lautrec, insensible à ta vertu, cherche à profiter de ton malheur. »

Et le jeune chevalier pressait le Maure sur son sein avec la chaleur et la vivacité d'un Français.

« Chevaliers, dit don Carlos à son tour, je n'attendais pas moins de vos illustres races. Aben-Hamet, à quelle marque puis-je vous reconnaître pour le dernier xVbencerage ?

— A ma conduite, répondit Aben-Hamet.

— Je l'admire, dit l'Espagnol; mais, avant de m'expliquer, montrez-moi quelque signe de votre naissance. »

Aben-Hamet tira de son sein l'anneau héréditaire des Abencerages, qu'il portait suspendu à une chaîne d'or.

A ce signe, don Carlos tendit la main au malheureux Aben-Hamet. « Sire chevalier, dit-il, je vous tiens pour prud'homme et véritable fils de rois. Vous m'honorez par vos projets sur ma famille, j'accepte le combat que vous étiez venu secrètement chercher. Si je suis vaincu, tous mes biens, autrefois tous les vôtres, vous seront fidèlement remis. Si vous renoncez au projet de combattre, acceptez à votre tour ce que je vous offre : soyez chrétien et recevez la main de ma sœur, que Lautrec a demandée pour vous. »

La tentation était grande, mais elle n'était pas au-

dessus des forces d'Aben-Hamet. Si rameur dans toute sa puissance parlait au cœur de TAbencerage, d'une autre part il ne pensait qu'avec épouvante à l'idée d'unir le sang des persécuteurs au sang des persécutés. Il croyait voir l'ombre de son aïeul sortir du tombeau et lui reprocher cette alliance sacrilège. Transpercé de douleur, Aben-Hamet s'écrie : « Ah! faut-il c{ue je rencontre ici tant d'âmes sublimes, tant de caractères généreux, pour mieux sentir ce que je perds! Que Blanca prononce; qu'elle dise ce qu'il faut que je fasse pour être plus digne de son amour ! »

Blanca s'écrie : « Retourne au désert ! » et elle s'évanouit.

Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca encore plus que le ciel, et sortit sans prononcer une seule parole. Dès la nuit même il partit pour Malaga, et s'embarqua sur un vaisseau qui devait toucher à Oran. Il trouva campée près de cette ville la caravane qui, tous les trois ans, sort de Maroc, traverse l'Afrique, se rend en Egypte et rejoint dans l'Yémen la caravane de La Mecque. Aben-Hamet se mit au nombre des pèlerins.

Blanca, dont les jours furent d'abord menacés, revint à la vie. Lautrec, fidèle à la parole qu'il avait donnée à l'Abencerage, s'éloigna, et jamais un mot de son amour ou de sa douleur ne troubla la mélancolie de la fille du duc de Santa-Fé. Chaque année Blanca allait errer sur les montagnes de Malaga, à l'époque où son amant avait coutume de revenir d'Afrique; elle s'asseyait sur les rochers, regardait la mer, les vaisseaux lointains, et retournait ensuite à Grenade; elle passait le reste de ses jours parmi les ruines de l'Alhambra. Elle ne se plaignait point, elle ne pleurait point, elle ne parlait jamais d'Aben-Hamet : un étranger l'aurait crue heureuse. Elle resta seule de sa famille. Son père mourut de chagrin, et don Carlos fut tué dans un duel où Lautrec lui servit de second. On n'a jamais su quelle fut la destinée d'Aben- Hamet.

Lorsqu'on sort de Tunis par la porte qui conduit aux ruines de Carthage, on trouve un cimetière : sous un palmier, dans un coin de ce cimetière, on m'a montré un tombeau qu'on appelle le tombeau du dernier Abencerci'je. Il n'a rien de remarquable, la pierre sépulcrale en est tout unie; seulement, d'après une coutume des Maures, on a creusé au milieu de cette pierre un léger enfoncement avec le ciseau. L'eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe funèbre et sert, dans un climat brûlant, à désaltérer l'oiseau du ciel.

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