QUATRIÈME PARTIE
Préface des « Natchez ».
[Nous donnons ici d'importants fragments des Natchez et des Martyrs, les deux grandes épopées en prose de Gliateaubriand, composées à dix ou douze années d'intervalle.
La Préface des Natchez est à signaler; on y verra comment Fauteur ne put « étendre la couleur épique » à tout son ouvrage. De là deux styles, deux tons, donc le plus agréable n'est peut-être pas le premier.
C'est dans la première partie des Natchez que l'artifice de certains procédés littéraires se lira plus visiblement. Plusieurs morceaux, extraits ici à dessein, montrent le faible de cet art, c'est-à-dire la périphrase de Delille élevée à la hauteur épique, et ce que Sainte-Beuve appelait « une transposition perpétuelle d'Homère en Iroquois ». Ces remarques laissent d'ailleurs intacts les mérites singuhers d'une œuvre où un écrivain et un inventeur inimitable n'eut que le tort de trop imiter.]
Lorsqu'en 1800 je quittai TAngleterre pour rentrer en France sous un nom supposé, je nosai me charger d'un trop gros bagage : je laissai la plupart de mes
manuscrits à Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des ISatchcz, dont je n'apportais à Paris que René, Atala et quelques descriptions de l'Amérique.
Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère à mes papiers dans le premier moment de la Restauration; et d'ailleurs comment les retrouver? Ils étaient restés enfermés dans une malle, chez une Anglaise qui m'avait loué un petit appartement à Londres. J'avais oublié le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où j'avais demeuré étaient également sortis de ma mémoire.
Sur quelques renseignements vagues et même contradictoires, que je fis passer à Londres, MM. de Thuisy eurent la bonté de commencer des recherches; ils les poursuivirent avec un zèle, une persévérance dont il y a très peu d'exemples : je me plais ici à leur en témoigner publiquement ma reconnaissance.
Ils découvrirent d'abord avec une peine infinie la maison que j'avais habitée dans la partie ouest de Londres. Mais mon hôtesse était morte depuis plusieurs années, et l'on ne savait ce que ses enfants étaient devenus. D'indication en indication, de renseignement en renseignement, MM. de Thuisy, après bien des courses infructueuses, retrouvèrent enfin, dans un village à plusieurs milles de Londres, la famille de mon hôtesse.
Avait-elle gardé la malle d'un émigré, une malle remplie de vieux papiers à peu près indéchiffrables? N'avait-elle point jeté au feu cet inutile ramas de manuscrits français ?
D'un autre côté, si mon nom sorti de son obscurité avait attiré dans les journaux de Londres l'attention des enfants de mon ancienne hôtesse, n'auraient-ils point voulu profiter de ces papiers, qui dès lors acquéraient une certaine valeur?
Rien de tout cela n'était arrivé : les manuscrits avaient été conservés; la malle n'avait pas même été
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ouverte. Une religieuse fidélité, dans une famille malheureuse, avait été gardée à un enfant du malheur. J'avais confié avec simplicité le produit des travaux d'une partie de ma vie à la probité d'un dépositaire étranger, et mon trésor m'était rendu avec la même simplicité. Je ne connais rien C|ui m"ait plus touché dans ma vie que la bonne foi et la loyauté de cette pauvre famille anglaise.
On peut lire dans Charlevoix (Histoire de la Nouvelle- France, t. IV) le fait historique qui sert de base à la composition des Natchcz. C'est de Faction particulière racontée par l'historien que j'ai fait, en l'agrandissant, le sujet de mon ouvrage. Le lecteur verra ce ciue la fiction a ajouté à la vérité.
J'ai déjà dit qu'il existait deux manuscrits des yatchez : l'un divisé en livres, et cjui ne va guère qu"à la moitié de l'ouvrage; l'autre qui contient le tout sans division, et avec tout le désordre de la matière. De là une singularité littéraire dans l'ouvrage tel que je le donne au public : le premier volume s'élève à la dignité de l'épopée, comme dans les Martyrs; le second volume descend à la narration ordinaire, comme dans Atala et dans René.
Pour arriver à l'unité du style, il eût fallu effacer du premier volume la couleur épique ou l'étendre sur le second : or, dans l'un ou l'autre cas, je n'aurais plus reproduit avec fidélité le travail de ma jeunesse.
Ainsi donc, dans le premier volume des Natchez on trouvera le merveilleux, et le merveilleux de toutes les espèces : le merveilleux chrétien, le merveilleux mythologique, le merveilleux indien; on rencontrera des muses, des anges, des démons, des génies, des combats, des personnages allégoriques : la Renommée, le Temps, la Nuit, la Mort, l'Amitié. Ce volume offre des invocations, des sacrifices, des prodiges, des comparaisons multipliées, les unes courtes, les autres longues, à la façon d'Homère, et formant de petits tableaux.
Dans le second volume, le merveilleux disparaît, mais l'intrigue se complique, et les personnages se multiplient : quelques-uns d'entre eux sont pris jusque dans les rangs inférieurs de la société. Enfin, le roman remplace le poème, sans néanmoins descendre au-dessous du style de René et cVAtala, et en remontant quelquefois, par la nature du sujet, par celle des caractères et par la description des lieux, au ton de l'épopée.
Le premier volume contient la suite de l'histoire de Chactas et son voyage à Paris. L'intention de ce récit est de mettre en opposition les mœurs des peuples chasseurs, pêcheurs et pasteurs, avec les mœurs du peuple le plus policé de la terre. C'est à la fois la critique et l'éloge du siècle de Louis XIV et un plaidoyer entre la civilisation et l'état de nature : on verra quel juge décide la question.
Pour faire passer sous les yeux de Chactas les hommes illustres du grand siècle, j'ai quelquefois été obligé de serrer les temps, de grouper ensemble des hommes qui n'ont pas vécu tout à fait ensemble, mais C]ui se sont succédé dans la suite d'un long règne. Personne ne me reprochera sans doute ces légers anachronismes i que je devais pourtant faire remarquer ici.
Je dis la même chose des événements que j'ai transportés et renfermés dans une période obligée, et qui s'étendent, historiquement, en de(;à et au delà de cette période.
{Préface des Natchez.)
La garnison du Port- Amélie.
[Exemple de procédé littéraire. L'effet en semblerait aujourd'hui plus comique qu'épique.]
Fille de Mnémosyne à la longue mémoire ! âme poétique des trépieds de Delphes et des colombes de
1. Ces « légers anachronismes » sont en réalité fort choquants.
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Dodone, déesse qui chantez autour du sarcophage d'Homère sur quelque grève inconnue de la mer Egée, vous qui, non loin de Tantique Parthénope, faites naître le laurier du tombeau de Virgile, Muse! daignez quitter un moment tous ces morts harmonieux et leurs vivantes poussières; abandonnez les rivages de FAusonie, les ondes du Sperchius et les champs où fut Troie; venez m'animer de votre divin souffle, que je puisse nommer les capitaines et les bataillons de ce peuple indompté dont les exploits fatigueraient même, ô Calliope ! votre poitrine immortelle!
Au centre de l'armée paraissait ce bataillon vêtu d"azur, qui lance les foudres de Bellone : c'est lui qui, dans presque tous les combats, détermine la fortune à suivre la France; instruit dans les sciences les plus sublimes, il fait servir le génie à couronner la victoire. Nulle nation ne peut se vanter d'une pareille troupe. Folard la commande, l'impassible Folard. qui peut dans les plus grands dangers mesurer la courbe du boulet ou de la bombe, indiquer la colline dont il faut se saisir, tracer et résoudre sur l'arène sanglante, au milieu des feux de la mort, les figures et les problêmes de Pythagore.
L'infanterie, blanche et légère comme la neige, se forme rapidement devant les lentes machines qui vomissent le fer et la flamme. Marseille, dont les galères remontent l'antique Égyptus; Lorient, qui fait voguer ses vaisseaux jusque dans les mers de la Taprobane ; la Touraine, si délicieuse par ses fruits; la Flandre aux plaines ensanglantées; Lyon la romaine; Strasbourg la germanique: Toulouse, si célèbre par ses troubadours; Reims, où les rois vont chercher leur couronne : Paris, où ils viennent la porter : toutes les provinces, tous les fleuves des Gaules, ont donné ces fameux soldats à l'Amérique.
Leurs armes ne sont plus l'épée ou l'angon ; ils ne se parent plus du large bracha et des colliers d"or : ils portent un tube enflammé, surmonté du glaive de
Bayonne; leur vêtement est celui du lys, symbole de l'honneur virginal de la France.
Divisée en cinquante compagnies, cinquante capitaines choisis commandent cette infanterie formidable. Là se montrent et l'infatigable Toustain, qui naquit aux plaines de la Beauce, où les moissons roulent en nappes d'or, et le prompt Armagnac, qui fut plongé en naissant dans ce fleuve dont les ondes inspirent le courage et les saillies, et le patient Tourville, nourri dans les vallées herbues où dansent des paysannes à la haute coiffure et au corset de soie. Mais qui pourrait nommer tant d'illustres guerriers : Beaumanoir, sorti des rochers de l'Armorique; Causans, que sa tendre mère mit au jour au bord de la fontaine de Laure; d'Aumale, qui goûta le vin d'Aï avant le lait de sa nourrice; Saint-Aulaire de Nîmes, élevé sous un portique romain, et Gautier de Paris, dont la jeunesse enchantée coula parmi les roses de Fontenay, les chênes de Senart, les jardins de Chantilly, de Versailles et d'Ermenonville?
Parmi ces vaillants capitaines on distingue surtout le jeune d'Artaguette à la beauté de son visage, à l'air d'humanité et de douceur qui tempère l'intrépidité de son regard. Il suit le drapeau de l'honneur, et brûle de verser son sang pour la France : mais il déteste les injustices, et plus d'une fois dans les conseils de la guerre il a défendu les malheureux Indiens contre la cupidité de leurs oppresseurs.
A la gauche de l'infanterie s'étendent les lestes escadrons de ces espèces de centaures au vêtement vert, dont le casque est surmonté d'un dragon. On voit sur leurs têtes se mouvoir leurs aigrettes de crin, qu'agitent les mouvements du coursier retenu avec peine dans le rang de ses compagnons. Ces cavaliers enfoncent leurs jambes dans un cuir noirci, dépouille du buffle sauvage: un long sabre rebondit sur leur cuisse, lorsque, balayant la terre avec les flancs de leur coursier, ils fondent, le pistolet à la main, sur l'ennemi.
Selon les hasards de Bellone. on les voit quitter leurs chevaux à la crinière dorée, combattre à pied sur la montagne, s'élancer de nouveau sur leurs coursiers, descendre et remonter encore. Ces guerriers ont presque tous vu le jour non loin de ce fleuve où le soleil mûrit un vin léger propre à éteindre la soif du soldat dans Tardeur de la bataille : ils obéissent à la voix du brillant Villars.
A l'aile opposée du corps de Farmée paraît, immobile, la pesante cavalerie, dont le vêtement, d'un sombre azur, est ranimé par un pli brillant emprunté du voile de TAurore. Les glands, d'un or fdé et tordu, sautent en étincelant sur les épaules des guerriers, au trot mesuré de leurs chevaux. Ces guerriers couvrent leurs fronts du chapeau gaulois, dont le triangle bizarre est orné d'une rose blanche qu'attacha souvent la main d'une vierge timide, et que surmonte de sa cime légère un gracieux faisceau de plumes. C'était vous, intrépide Nemours, qui meniez ces fameux chevaux aux combats.
Mais pourrais-je oublier cette phalange qui, placée derrière toute l'armée, devait la défendre des surprises de l'ennemi? Sacré bataillon de laboureurs, vous étiez descendus des rochers de IHelvétie, vêtus de la pourpre de Mars; la pique dont vos aïeux percèrent les tyrans est encore dans vos mains rustiques; au milieu du désordre des camps et de la corruption du nouvel âge, vous gardez vos vertus premières. Le souvenir de vos demeures champêtres vous poursuit; ce n'est qu'à regret que vous vous trouvez exilés sur de lointains rivages, et l'on craint de vous faire entendre ces airs de la patrie qui vous rappellent vos pères, vos mères, vos frères, vos sœurs, et le mugissement des troupeaux sur vos montagnes.
D'Erlach tient sous sa discipline ces enfants de Guillaume Tell: il descend d'un de ces Suisses qui teignirent de leur sang, auprès de Henri III. les lys abandonnés. Heureux si, sur les degrés du Louvre.
les fils de ces étrangers ne renouvellent point leur sacrifice !
Enfin le Canadien Henry dirige à l'avant-garde cette troupe de Français demi-sauvages, enfants sans soucis des forêts du Nouveau-Monde. Ces chasseurs, assemblés pèle-mèle à la tète de larmée, portent pour tout vêtement une tunique de lin qu'une ceinture rapproche de leurs flancs : une corne de chevreuil, renfermant le plomb et le salpêtre, s'attache par un cordon, en forme de baudrier, sur leur poitrine; une courte carabine rayée se suspend comme un carquois à leurs épaules : rarement ils manquent leur but, et poursuivent les hommes dans les bois comme les daims et les cerfs. Rivaux des peuples du désert, ils en ont pris les goûts, les mœurs et la liberté ; ils savent découvrir les traces d'un ennemi, lui tendre des embûches ou le forcer dans sa retraite. En vain les pandours qui les accompagnent sur leurs petits chevaux de race tartare, en vain ces cavaliers du Danube, aux longs pantalons, aux vestes fourrées, flottant en arrière, au bonnet oriental, aux moustaches retroussées, veulent devancer les coureurs canadiens : moins rapide est l'hirondelle effleurant les ondes, moins léger le duvet du roseau qu'emporte un tourbillon.
Les troupes ainsi rassemblées bordaient les rives du fleuve, lorsque, monté sur une cavale blanche, élevée vagabonde dans les savanes mexicaines, voici venir Chépar au milieu d'un cortège de guerriers.
Né sous la tente des Luxembourg et des Catinat, le vieux capitaine ne voyait la société que dans les armes; le monde pour lui était un camp. Inutilement il avait traversé les mers, sa vue restait circonscrite au cercle qu'elle avait jadis embrassé, et l'Amérique sauvage ne reproduisait à ses yeux c|ue l'Europe civilisée : ainsi le ver laborieux, qui ourdit la plus belle trame, ne connaît cependant que sa voûte d'or, et ne peut étendre ses regards sur la nature.
Le chef s'avance et s'arrête bientôt à quelques pas
du front des guerriers : les roulements des tambours se font entendre, les capitaines courent à leur poste, les soldats s'affermissent dans leurs rangs. Au second signal, la ligne se fixe et devient immobile, semblable alors au mur d'une cité au-dessus duquel flottent les drapeaux de Mars.
Les tambours se taisent; une voix s'élève, et va se répétant le long des bataillons, de chef en chef, comme d'écho en écho. Mille tubes enlevés de la terre frappent ensemble l'épaule du fantassin: les cavaliers tirent leurs sabres, dont Facier. réfléchissant les rayons du soleil, mêle ses éclairs aux triples ondes de feu des baïonnettes : ainsi durant une nuit d'hiver brille une solitude où des tribus canadiennes célèbrent la fête de leurs génies ; réunies sur la surface solide d'un fleuve, elles dansent à la lueur des pins allumés de toutes parts: les cataractes enchaînées, les montagnes de neige, les forêts de cristal, se revêtent de splendeurs, tandis que les sauvages croient voir les esprits du nord voguer dans leurs canots aériens, avec des pagaies de flamme, sur l'aurore mouvante de Borée.
(Les Natchez.)
René sauvé par Outoug-amiz.
[Imitation de l'épisode de Nisus et Ewyale dans Virgile : mais cette fois l'imitation « n'est point un esclavage » ; c'est plutôt une heureuse adaptation.]
Le courage du chef des Natchez avait exalté la fureur des Illinois. Ils s'écriaient, pleins de rage : < Si nous n'avons pu tirer un mugissement de ce vieux buffle, voici un jeune cerf i qui nous dédommagera de nos peines. » Femmes, enfants, sachems, tous s'empressent au nouveau sacrifice : le génie des vengeances sourit aux tourments et aux larmes qu'il prépare.