‹ Lectures littérairesChapitre 75 sur 108 · Écrit en · texte numérisé non relu

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Rencontre de Cymodocée et d'Eudore.

[Cymodocée, païenne, fille d'un prêtre d'Homère, rencontre le chrétien Eudore, endormi près d'nn rocher.]

C'était une de ces nuits dont les ombres transparentes semblent craindre de cacher le beau ciel de la Grèce : ce n'étaient point des ténèbres, c'était seulement l'absence du jour. L'air était doux comme le lait et le miel, et l'on sentait à le respirer un charme inexprimable. Les sommets du Taygète, les promontoires opposés de Golonides et d'Acritas, la mer de Messénie, brillaient de la plus tendre lumière; une flotte ionienne baissait ses voiles pour entrer au port de Coronée, comme une troupe de colombes passagères ploie ses ailes pour se reposer sur un rivage hospitalier; Alcyon gémissait doucement sur son nid, et le vent de la nuit apportait à Cymodocée les parfums du dictame et la voix lointaine de Neptune; assis dans la vallée, le berger contemplait la lune au milieu du brillant cortège des étoiles, et il se réjouissait dans son cœur.

La jeune prêtresse des Muses marchait en silence le long des montagnes. Ses yeux erraient avec ravissement sur ces retraites enchantées, où les anciens avaient placé le berceau de Lycurgue et celui de Jupiter pour enseigner que la religion et les lois doivent marcher ensemble et n'ont qu'une même origine. Remplie d'une frayeur religieuse, chaque mouvement, chaque bruit devenait pour elle un prodige; le vague murmure des mers était le sourd rugissement des lions de Cybèle descendue dans le bois d'OEchalie, et les rares gémissements du ramier étaient les sons du cor de Diane chassant sur les hauteurs de Thuria.

Elle avance, et d'aimables souvenirs, en remplaçant

CHATEAUBRIAND ET l'ÉPOPÉE EX PROSE 199

ses craintes, viennent occuper sa mémoire : elle se rappelle les antiques traditions de l'île fameuse où elle reçut la lumière, le Labyrinthe, dont la danse des jeunes Cretoises imitait encore les détours, l'ingénieux Dédale, l'imprudent Icare, Idoménée et son fils, et surtout les deux sœurs infortunées. Phèdre et Ariadne. Tout à coup elle s'aperçoit qu'elle a perdu le sentier de la montagne et qu'elle n'est plus suivie de sa nourrice : elle pousse un cri cjui se perd dans les airs; elle implore les dieux des forêts, les napées, les dryades : ils ne répondent point à sa voix, et elle croit que ces divinités absentes sont rassemblées dans les vallons du Ménale, où les Arcadiens leur offrent des sacrifices solennels. Cymodocée entendit de loin le bruit des eaux : aussitôt elle court se mettre sous la protection de la naïade juscfu'au retour de l'aurore.

Une source d'eau vive, environnée de hauts peupliers, tombait à grands Ilots d'une roche élevée; audessus de cette roche on voyait un autel dédié aux nymphes, où les voyageurs offraient des vœux et des sacrifices. Cymodocée allait embrasser l'autel et supplier la divinité de ce lieu de calmer les inquiétudes de son père, lorsqu'elle aperçut un jeune homme qui dormait appuyé contre un rocher. Sa tête inclinée sur sa poitrine et penchée sur son épaule gauche était un peu soutenue par le bois d'une lance; sa main, jetée négligemment sur cette lance, tenait à peine la laisse d'un chien qui semblait prêter l'oreille à quelque bruit; la lumière de l'astre de la nuit, passant entre les branches de deux cyprès, éclairait le visage du chasseur : tel un successeur d'Apelles a représenté le sommeil d'Endymion. La fille de Démodocus crut en effet que ce jeune homme était l'amant de la reine des forêts : une plainte du zéphyr lui parut être un soupir de la déesse, et elle prit un rayon fugitif de la lune dans le bocage pour le bord de la tunique blanche de Diane qui se retirait. Épouvantée, craignant d'avoir troublé les mystères, Cymodocée tombe à genoux, et s'écrie :

« Redoutable sœur d'Apollon, épargnez une vierge imprudente, ne la percez pas de vos flèches! Mon père n'a qu'une fille, et jamais ma mère *, déjà tombée sous vos coups, ne fut orgueilleuse de ma naissance! »

A ces cris le chien aboie, le chasseur se réveille. Surpris de voir cette jeune fille à genoux, il se lève précipitamment :

« Comment! dit Cymodocée confuse et toujours à genoux, est-ce que tu n'es pas le chasseur Endymion?

— Et vous, dit le jeune homme non moins interdit, est-ce que vous n'êtes pas un ange?

— Un ange! » reprit la fille de Démodocus. Alors l'étranger, plein de trouble :

« Femme, levez-vous : on ne doit se prosterner que devant Dieu, »

Après un moment de silence, la prêtresse des Muses dit au chasseur :

a Si tu n'es pas un dieu caché sous la forme d'un mortel, tu es sans doute un étranger que les satyres ont égaré comme moi dans les bois. Dans quel port est entré ton vaisseau? Viens-tu de Tyr, si célèbre par la richesse de ses marchands? Viens-tu de la charmante Corinthe, où tes hôtes t'auront fait de riches présents? Es-tu de ceux qui trafiquent sur les mers jusqu'aux colonnes d'Hercule? Suis-tu le cruel Mars dans les combats, ou plutôt n'es-tu pas le fils d'un de ces mortels, jadis décorés du sceptre, qui régnaient sur un pays fertile en troupeaux et chéri des dieux? »

L'étranger répondit :

« Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers, et je ne suis qu'un homme plein de trouble et de faiblesse. Je m'appelle Eudore; je suis fils de Lasthénès. Je revenais de Thalames, je retournais chez mon père; la nuit m'a surpris : je me suis endormi au bord de cette

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