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Divinité cauloisc

CHATEAUBRIAND ET l'ÉPOI'ÉE EN PROSE 217

yeux roulent du sang, la main frémit sur Tépée. Les chevaux se cabrent, creusent l'arène, secouent leur crinière, frappent de leur bouche écumante leur poitrine enllammée, ou lèvent vers le ciel leurs naseaux brillants, pour respirer les sons belliqueux. Les Romains commencent le chant de Probus :

t Quand nous aurons vaincu mille guerriers francs, « combien ne vaincrons-nous pas de millions de « Perses! »

« Les Grecs répètent en chœur le Pœan. et les Gaulois Ihymne des Druides. Les Francs répondent à ces cantiques de mort : ils serrent leurs boucliers contre leur bouche, et font entendre un mugissement semblable au bruit de la mer cjue le vent brise contre un rocher; puis tout à coup, poussant un cri aii^u, ils entonnent le bardit à la louange de leurs héros :

« Pharamond! Pharamond! nous avons combattu « avec l'épée.

« Nous avons lancé la francisque à deux tranchants; « la sueur tombait du front des guerriers et ruisselait « le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux « pieds jaunes poussaient des cris de joie; le corbeau « nageait dans le sang des morts; tout lOcéan n'était « qu'une plaie : les vierges ont pleuré longtemps!

« Pharamond! Pharamond! nous avons combattu « avec répée.

« Nos pères sont morts dans les batailles, tous les « vauteurs en ont gémi ; nos pères les rassasiaient de « carnage! Choisissons des épouses dont le lait soit du « sang et qui remplissent de valeur le cœur de nos fils. « Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie « s'écoulent, nous sourirons C{uand il faudra mourir! »

c Ainsi chantaient c{uarante mille barbares. Leurs cavaliers haussaient et baissaient leurs boucliers blancs en cadence, et à chaque refrain ils frappaient <lu fer d'un javelot leur poitrine couverte de fer.

« Mérovée avait fait un massacre épouvantable des Romains. On le voyait debout sur un immense chariot, avec douze compagnons d'armes, appelés ses douze pairs, qu'il surpassait de toute la tète. Au-dessus du chariot flottait une enseigne guerrière, surnommée l'Oriflamme. Le chariot, chargé d'horribles dépouilles, était traîné par trois taureaux dont les genoux dégouttaient de sang et dont les cornes portaient des lambeaux affreux. L'héritier de l'épée de Pharamond avait l'âge, la beauté et la fureur de ce démon de la Thrace, qui n'allume le feu de ses autels qu'au feu des villes embrasées. Mérovée passait parmi les Francs pour être le fruit merveilleux du commerce secret de l'épouse de Clodion et d'un monstre marin; les cheveux blonds du jeune Sicambre, ornés d'une couronne de lis, ressemblaient au lin moelleux et doré qu'une bandelette virginale rattache à la quenouille d'une reine des barbares. On eût dit que ses joues étaient peintes du vermillon de ces l)aies d'églantier qui brillent au milieu des neiges dans les forêts de la Germanie. Sa mère avait noué autour de son cou un collier de cocjuillages, comme les Gaulois suspendent des relic|ues aux rameaux du plus beau rejeton d'un bois sacré. Quand de sa main droite Mérovée agitant un drapeau blanc appelait les fiers Sicambres au champ de l'honneur, ils ne pouvaient s'empêcher de pousser des cris de guerre et d'amour; ils ne se lassaient point d'admirer à leur tête trois générations de héros : FaïeuL le père et le fils.

« Mérovée. rassasié de meurtres, contemplait, immobile, du haut de son char de victoire, les cadavres dont il avait jonché la plaine. Ainsi se repose un lion de Numidie, après avoir déchiré un troupeau de brebis; sa faim est apaisée, sa poitrine exhale l'odeur du carnage ; il ouvre et ferme tour h tour sa gueule fatiguée qu'embarrassent des flocons de laine ; enfin il se couche au milieu des agneaux égorgés; sa crinière, humectée d'une rosée de sang, retombe des deux côtés

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de son cou: il croise ses griffes puissantes; il allonge la tête sur ses ongles, et, les yeux à demi fermés, il lèche encore les molles toisons étendues autour de lui.

a Le cherdes Gaulois aperçut Mérovée dans ce repos insultant et superbe. Sa fureur s'allume ; il s'avance vers le fils de Pharamond; il lui crie d'un ton ironicjue :

« Chef à la longue chevelure, je vais fasseoir « autrement sur le trône d'Hercule le Gaulois. Jeune « brave, tu mérites d'emporter la marcpie du fer au « palais de Tentâtes. Je ne veux point te laisser lan- « guir dans une honteuse vieillesse.

« — Oui es-tu? répondit Mérovée avec un sourire « amer : es-tu d'une race noble et antique? Esclave « romain, ne crains-tu point ma framée?

« — Je ne crains qu'une chose, reprit le Gaulois < frémissant de courroux, c'est que le ciel tombe sur « ma tète.

« — Cède-moi la terre, dit l'orgueilleux Sicambre.

« — La terre que je te céderai, s'écria le Gaulois, tu « la garderas éternellement. »

« A ces mots, Mérovée, s'appuyant sur sa framée. s'élance du char par-dessus les taureaux, tombe à leurs tètes, et se présente au Gaulois, qui venait à lui.

« Toute l'armée s'arrête pour regarder le combat des deux chefs. Le Gaulois fond lépée à la main sur le jeune Franc, le presse, le frappe, le blesse à l'épaule et le contraint de reculer jusque sous les cornes des taureaux. Mérovée à son tour lance son angon, qui, par ses deux fers recourbés, s'engage dans le bouclier du Gaulois. Au même instant le fils de Clodion bondit comme un léopard, met le pied sur le javelot, le presse de son poids, le fait descendre vers la terre, et abaisse avec lui le bouclier de son ennemi. Ainsi forcé de se découvrir, l'infortuné Gaulois montre la tête. La hache de Mérovée part, siffle, vole et s'enfonce dans le front du Gaulois, comme la cognée d'un bûcheron dans la cime d'un pin. La tète du guerrier se partage: sa cervelle se répand des deux côtés, ses yeux roulent à

terre. Son corps reste encore un moment debout, étendant des mains convulsives, objet d'épouvante et de pitié.

« A ce spectacle les Gaulois poussent un cri de douleur. Leur chef était le dernier descendant de ce Vercingétorix qui balança si longtemps la fortune de Jules. Il semblait que par cette mort l'empire des Gaules, en échappant aux Romains, passait aux Francs : ceux-ci, pleins de joie, entourent Mérovée, relèvent sur un bouclier, et le proclament roi avec ses pères, comme le plus brave des Sicambres. L'épouvante commence à s'emparer des légions

[L'arrivée de la légion chrétienne rétablit le combat. Les Francs sont repoussés.]

« La nuit vint couvrir de son obscurité ce théâtre des fureurs humaines. Les Francs, vaincus mais redoutables, se retirèrent dans l'enceinte de leurs chariots. Cette nuit, si nécessaire à notre repos, ne fut pour nous qu'une nuit d'alarmes : à chaque instant nous craignions d'être attaqués. Les barbares jetaient des cris qui ressemblaient aux hurlements des bêtes féroces : ils pleuraient les braves qu'ils avaient perdus et se préparaient eux-mêmes à mourir. Nous n'osions ni quitter nos armes, ni allumer des feux. Les soldats romains frémissaient, se cherchaient dans les ténèbres; ils s'appelaient, ils se demandaient un peu de pain ou d'eau; ils pansaient leurs blessures avec leurs vêtements déchirés. Les sentinelles se répondaient en se renvoyant de Lune à l'autre le cri des veilles.

« Tous les chefs des Cretois avaient été tués. Le sang de Philopœmen paraissant à mes compagnons d'un favorable augure, ils m'avaient nommé leur commandant. En attirant sur moi les efforts de l'ennemi, j'avais eu le bonheur de sauver la légion de Fer d'une entière destruction. La confirmation de mon grade.

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une couronne de chêne et les éloges de Constance avaient été le prix de ce hasard heureux. A la tète des troupes légères, je touchais presque au camp des barbares, et j'attendais avec impatience le retour de l'aurore; mais cette aurore nous découvrit un spectacle qui surpassait en horreur tout ce que nous avions vu jusque alors.

« Les Francs, pendant la nuit, avaient coupé les têtes des cadavres romains et les avaient plantées sur des piques devant leur camp, le visage tourné vers nous. Un énorme bûcher, composé de selles de chevaux et de boucliers brisés, s'élevait au milieu du camp. Le vieux Pharamond, roulant des yeux terribles et livrant au souffle du matin sa longue chevelure blanche, était assis au haut du bûcher. Au bas paraissaient Clodion et Mérovée : ils tenaient à la main, en guise de torches, l'hast enflammé de deux picfues rompues, prêts à mettre le feu au trône funèbre de leur père, si les Romains parvenaient à forcer le retranchement des chariots.

« Nous restons muets d'étonnement et de douleur: les vainqueurs semblent vaincus par tant de barbarie et tant de magnanimité! Les larmes coulent de nos yeux à la vue des têtes sanglantes de nos compagnons d'armes : chacun se rappelle que ces bouches muettes et décolorées prononçaient encore la veille les paroles de l'amitié! Bientôt à ce mouvement de regret succède la soif de la vengeance. On n'attend point le signal de l'assaut; rien ne peut résister à la fureur du soldat : les chariots sont brisés, le camp est ouvert, on s'y précipite. Alors se présente un nouvel ennemi : les femmes des barbares, vêtues de robes noires, s'élancent au-devant de nous, se percent de nos armes ou cherchent à les arracher de nos mains : les unes arrêtent par la barbe le Sicambre qui fuit et le ramènent au combat, les autres, comme des Bacchantes enivrées, déchirent leurs époux et leurs pères : plusieurs étouffent leurs enfants et les jettent sous les pieds des

hommes et des chevaux; phisieiirs, se passant au cou un lacet fatal, s'attachent aux cornes des bœufs et s'étranglent en se faisant tramer misérablement. Une d'entre elles s'écrie au milieu de ses compagnes : « Romains, tous vos présents n'ont point été funestes! « Si vous nous avez apporté le fer qui enchaîne, vous « nous avez donné le fer qui délivre ! » Et elle se frappe d'un poignard.

« C'en était fait des peuples de Pharamond, si le ciel, qui leur garde peut-être de grandes destinées, n'eût sauvé le reste de leurs guerriers. Un vent impétueux s'élève entre le nord et le couchant; les flots s'avancent sur les grèves; on voit venir, écumante et limoneuse, une de ces marées de l'équinoxe qui dans ces climats semblent jeter l'Océan tout entier hors de son lit. La mer, comme un puissant allié des barbares, entre dans le camp des Francs pour en chasser les Romains. Les Romains reculent devant l'armée des flots; les Francs reprennent courage; ils croient que le monstre marin, père de leur jeune prince, est sorti de ses grottes azurées pour les secourir. Ils profitent de notre désordre; ils nous repoussent, ils nous pressent, ils secondent les efforts de la mer. Une scène extraordinaire frappe les yeux de toutes parts : là, les bœufs épouvantés nagent avec les chariots qu'ils entraînent; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs cornes recourbées, et ressemblent à une multitude de fleuves qui auraient apporté eux-mêmes leurs tributs à l'Océan; ici, les Saliens mettent à flot leurs bateaux de cuir et nous frappent à coups de rames et d'avirons. Mérovée s'était fait une nacelle d'un large bouclier d'osier : porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivait escorté de ses pairs qui bondissaient autour de lui comme des tritons. Pleines d'une joie insensée, les femmes battaient des mains et bénissaient les flots libérateurs. Partout la lame croissante se brise et jaillit contre les armes : partout disparaît le cavalier qui se noie, le fantassin qui n'a

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plus que son cpée hors de l'eau; des cadavres qui paraissaient se ranimer roulent avec les algues, le sable et le limon. Séparé du reste des légions et réuni à quelques soldats, je combattis longtemps une multitude de barbares, mais enfin, accablé par le nombre, je tombai, percé de coups, au milieu de mes compagnons étendus morts à mes côtés. »

{Les Martyrs.)

La Gaule. — Velléda. [Suite du récit d'Eudore.]

€ J'employai plusieurs mois à visiter les Gaules avant de me rendre à ma province. Jamais pays noffrira un pareil mélange de mœurs, de religions, de civilisation, de barbarie. Partagé entre les Grecs, les Romains et les Gaulois, entre les chrétiens et les adorateurs de Jupiter et de Tentâtes, il présente tous les contrastes.

« De longues voies romaines se déroulent à travers les forets des druides. Dans les colonies des vainqueurs, au milieu des bois sauvages, vous apercevez les plus beaux monuments de l'architecture greccjue et romaine : des aqueducs à trois galeries suspendus sur des torrents, des amphithéâtres, des capitoles, des temples d'une élégance parfaite, et non loin de ces colonies, vous trouvez les huttes arrondies des Gaulois, leurs forteresses de solives et de pierres, à la porte descpielles sont cloués des pieds de louves, des carcasses de hiboux, des os de morts. A Lugdunum, à Narbonne, à Marseille, à Burdigalie *, la jeunesse gauloise s'exerce avec succès dans l'art de Démosthène et de Cicéron ; à cpielques pas plus loin, dans la montagne, vous n'entendez plus qu'un langage grossier,

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