IS
esprit vole dans les tourbillons; la terre tremble au soufile de votre colère; les morts, épouvantés, fuient de leurs tombeaux! 0 Dieu, que vous êtes grand dans vos œuvres! et qu'est-ce que riiomme, pour que vous y attachiez votre cœur? Et pourtant il est Tobjet éternel de votre complaisance inépuisable! Dieu fort, Dieu clément. Essence incréée. Ancien des jours, gloire à votre puissance, amour à votre miséricorde! »
Ainsi chante le fds de Lasthénès. Cet hymne de Sion retentit au loin dans les antres de l'Arcadie, surpris de répéter, au lieu des sons efféminés de la ilûte de Pan, les mâles accords de la harpe de David. Démodocus et sa fdle étaient trop étonnés pour donner des marques de leur émotion. Les vives clartés de l'Écriture avaient comme ébloui leurs cœurs, accoutumés à ne recevoir qu'une lumière mêlée d'ombres; ils ne savaient quelles divinités Eudore avait célébrées, mais ils le prirent lui-même pour Apollon, et ils lui voulaient consacrer un trépied d'or que la flamme n'avait point touché. Cymodocée se souvenait surtout de l'éloge de la femme forte, et elle se promettait d'essayer ce chant sur la lyre. D'une autre part, la famille chrétienne était plongée dans les pensées les plus sérieuses; ce qui n'était pour les étrangers qu'une poésie sublime était pour elle de profonds mystères et d'éternelles vérités. Le silence de l'assemblée aurait duré longtemps s'il n'avait été interrompu tout à coup par les applaudissements des bergers. Le vent avait porté à ces pasteurs la voix de Cymodocée et d'Eudore : ils étaient descendus en foule de leurs montagnes pour écouter ces concerts; ils crurent que les Muses et les Sirènes avaient renouvelé au bord de l'Alphée le combat qu'elles s'étaient livré jadis quand les filles de FAchéloiis, vaincues par les doctes sœurs, furent contraintes de se dépouiller de leurs ailes.
(L^s Marlijrs.)
CHATEAUBRIAND ET L'ÉPOPÉE EN l'ROSE 211
Rome au IV^ siècle.
[Eudore raconte sa vie. — Chateaubriand réalise ici le projet annoncé dans la Préface de nous montrer le monde païen à la veille du triomphe du christianisme.]
« En mettant le pied sur cette terre d'où partent les décrets qui gouvernent le monde, je fus frappé d'un air de grandeur qui m'était jusqu'alors inconnu. Aux élégants édifices de la Grèce succédaient des monuments plus vastes, marqués de l'empreinte d'un autre génie. Ma surprise allait toujours croissant, à mesure cjue je m'avançais sur la voie Appienne. Ce chemin, pavé de larges quartiers de roche, semble être fait pour résister au passage du genre humain : à travers les monts de l'Apulie, le long du golfe de Naples, au milieu des paysages d'Anxur, d'Albe et de la campagne romaine, il présente une avenue de plus de trois cents milles de longueur, bordée de temples, de palais et de tombeaux, et vient se terminer à la ville éternelle, métropole de l'univers et digne de l'être. A la vue de tant de prodiges, je tombai dans une sorte d'ivresse, que je n'avais pu ni prévoir ni soupçonner.
« Ce fut en vain que les amis de mon père, auxquels j'étais recommandé, voulurent d'abord m'arracher à mon enchantement. Jerrais sans cesse du Forum au Capitole, du quartier des Carènes au champ de Mars; je courais au théâtre de Germanicus, au môle d'Adrien, au cirque de Néron, au Panthéon d'Agrippa ; et pendant ces courses d'une curiosité dangereuse l'humble Église des chrétiens était oubliée.
« Je ne pouvais me lasser de voir le mouvement d'un peuple composé de tous les peuples de la terre, et la marche de ces troupes romaines, gauloises, germaniques, grecques, africaines, chacune différemment
armée et vêtue. Un vieux Sabin passait, avec ses sandales d'écorce de bouleau, auprès d'un sénateur couvert de pourpre; la litière d'un consulaire était arrêtée par le char d'une courtisane; les grands bœufs du Clitumne traînaient au Forum l'antique chariot du Volsque; l'équipage de chasse d'un chevalier romain embarrassait la voie Sacrée; des prêtres couraient encenser leurs dieux, et des rhéteurs ouvrir leurs écoles.
« Que de fois j'ai visité ces thermes ornés de bibliotèques, ces palais, les uns déjà croulants, les autres à moitié démolis pour servir à construire d'autres édifices! La grandeur de l'horizon romain se mariant aux grandes lignes de l'architecture romaine; ces aqueducs qui, comme des rayons aboutissant à un même centre, amènent les eaux au peuple-roi sur des arcs de triomphe; le bruit sans fin des fontaines; ces innombrables statues qui ressemblent à un peuple immobile au milieu d'un peuple agité; ces monuments de tous les âges et de tous les pays ; ces travaux des rois, des consuls, des césars; ces obélisques ravis à l'Egypte, ces tombeaux enlevés à la Grèce; je ne sais quelle beauté dans la lumière, les vapeurs et le dessin des montagnes; la rudesse même du cours du Tibre, les troupeaux de cavales demi-sauvages qui viennent s'abreuver dans ses eaux; cette campagne que le citoyen de Rome dédaigne maintenant de cultiver, se réservant à déclarer chaque année aux nations esclaves quelle partie de la terre aura l'honneur de le nourrir : que vous dirai-je enfin? tout porte à Rome l'empreinte de la domination et de la durée : j'ai vu la carte de la ville éternelle tracée sur des rochers de marbre au Capitole, afin que son image même ne pût s'effacer. »
[Les V:artyrs.)
Les Catacombes.
LSuite du récit d'Eudore.]
« Un jour, tandis que Constantin assistait aux délibérations du sénat, j'étais allé visiter la fontaine Égérie. La nuit me surprit : pour regagner la voie Appienne, je me dirigeai sur le tombeau de Cécilia Métella, chef-d'œuvre de grandeur et d'élégance. En traversant des champs abandonnés, j'aperçus plusieurs personnes qui se glissaient dans Tombre, et qui toutes, s'arrètant au même endroit, disparaissaient subitement. Poussé par la curiosité, je m'avance, et j'entre hardiment dans la caverne où s'étaient plongés les mystérieux fantômes : je vis s'allonger devant moi dés galeries souterraines, qu'à peine éclairaient, de loin en loin, quelques lampes suspendues. Les murs des corridors funèbres étaient bordés d'un triple rang de cercueils placés les uns au-dessus des autres. La lumière lugubre des lampes, rampant sur les parois des voûtes et se mouvant avec lenteur le long des sépulcres, répandait une mobilité effrayante sur ces objets éternellement immobiles. En vain, prêtant une oreille attentive, je cherche à saisir quelques sons pour me diriger à travers un abîme de silence, je n'entends que le battement de mon cœur dans le repos absolu de ces lieux. Je voulus retourner en arrière, mais il n'était plus temps : je pris une fausse route, et au lieu de sortir du dédale, je m"y enfonçai. Les nouvelles avenues, qui s'ouvrent et se croisent de toutes parts, augmentent à chaque instant mes perplexités. Plus je m'efforce de trouver un chemin, plus je m'égare; tantôt je m'avance avec lenteur, tantôt je passe avec vitesse : alors, par un effet des échos, qui répétaient le bruit de mes pas, je crois entendre marcher précipitamment derrière moi.
« Il y avait déjà longtemps que j'errais ainsi; mes forces commençaient à s'épuiser : je m'assis à un carrefour solitaire de la cité des morts. Je regardais avec inquiétude la lumière des lampes presque consumées qui menaçaient de s'éteindre. Tout à coup une harmonie semblable au chœur lointain des esprits célestes sort du fond de ces demeures sépulcrales : ces divins accents expiraient et renaissaient tour à tour; ils semblaient s'adoucir encore en s'égarant dans les routes tortueuses du souterrain. Je me lève, et je m'avance vers les lieux d'où s'échappent ces magiques concerts : je découvre une salle illuminée. Sur un tombeau paré de fleurs, Marcelin célébrait le mystère des chrétiens; des jeunes filles, couvertes de voiles blancs, chantaient au pied de l'autel; une nombreuse assemblée assistait au sacrifice. Je reconnais les catacombes! Un mélange de honte, de repentir, de ravissement, s'empare de mon âme. Nouvelle surprise! Je crois voir l'impératrice et sa fille, entre Dorothée et Sébastien, à genoux au milieu de la foule. Jamais spéciale plus miraculeux n'a frappé l'œil d'un mortel; jamais Dieu ne fut plus dignement adoré et ne manifesta plus ouvertement sa grandeur. 0 puissance d'une religion qui contraint l'épouse d'un empereur romain de quitter furtivement la couche impériale, pour courir au rendez-vous des infortunés, pour venir chercher Jésus-Christ à l'autel d'un obscur martyr, parmi des tombeaux et des hommes proscrits ou méprisés ! Tandis que je m'abandonne à ces réflexions, un diacre se penche à l'oreille du pontife, dit quelques mots, fait un signe : soudain les chants cessent, les lampes s'éteignent, la brillante vision disparaît. Emporté par les flots du peuple saint, je me trouve à l'entrée des catacombes. »
(Les Martyrs.)
Bataille .
[En Gaule. — Les Francs et Mérovée. — Suite du récit d'Eudore.]
« Tout l'appareil de l'armée romaine ne servait qu'à rendre l'armée des ennemis plus formidable, par le contraste d'une sauvage simplicité.
« Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bètes féroces. Une tunique courte et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille, et ne leur cachait pas le genou. Les yeux de ces barbares ont la couleur d'une mer orageuse; leur chevelure blonde, ramenée en avant sur leur poitrine et teinte d'une liqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu'au-dessus de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups. Les uns chargent leur main droite d'une longue framée. et leur main gauche d'un bouclier qu'ils tournent comme une roue rapide; d'autres, au lieu de ce bouclier, tiennent une espèce de javelot, nommé angon, où s'enfoncent deux fers recourbés, mais tous ont à la ceinture la redoutable francisque, espèce de hache à deux tranchants, dont le manche est recouvert d'un dur acier; arme funeste que le Franc jette en poussant un cri de mort, et qui mancjue rarement de frapper le but qu'un œil intrépide a marqué.
« Ces barbares, fidèles aux usages des anciens Germains, s'étaient formés en coin, leur ordre accoutumé de bataille. Le formidable triangle, où Ton ne distinguait qu'une foret de framées. des peaux de bètes et des corps demi-nus. s'avançait avec impétuosité, mais d'un mouvement égal, pour percer la ligne romaine. A la pointe de ce triangle étaient
placés des braves qui conservaient une barbe longue et hérissée, et qui portaient au bras un anneau de fer. Ils avaient juré de ne quitter ces marques de servitude qu'après avoir sacrifié un Romain. Chaque chef, dans ce vaste corps, était environné des guerriers de sa famille, afin que, plus ferme dans le choc, il remportât la victoire ou mourût avec ses amis. Chaque tribu se ralliait sous un symbole : la plus noble d'entre elles se distinguait par des abeilles ou trois fers de lance. Le vieux roi des Sicambres, Pharamond, conduisait l'armée entière, et laissait une partie du commandement à son petit-fils Mérovée. Les cavaliers francs, en face delà cavalerie romaine, couvraient les deux côtés de leur infanterie : à leurs casques en forme de gueules ouvertes ombragées de deux ailes de vautour, à leurs corselets de fer, à leurs boucliers blancs, on les eût pris pour des fantômes ou pour ces figures bizarres que l'on aperçoit au milieu des nuages pendant une tempête. Clodion, fils de Pharamond et père de Mérovée, brillait à la tète de ces cavaliers menaçants.
« Sur une grève, derrière cet essaim d'ennemis, on aperçoit leur camp, semblable à un marché de laboureurs et de pêcheurs; il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs. Non loin de ce camp champêtre, trois sorcières en lambeaux faisaient sortir de jeunes poulains d'un bois sacré, afin de découvrir par leur course à quel parti Tuiston ^ promettait la victoire. La mer d'un côté, des forets de l'autre, formaient le cadre de ce grand tableau.
« Le soleil du matin, s'échappant des replis d'un nuage d'or, verse tout à coup sa lumière sur les bois, l'Océan et les armées. La terre paraît embrasée du feu des casques et des lances, les instruments guerriers sonnent l'air antique de Jules César partant pour les Gaules. La rage s'empare de tous les cœurs, les