‹ Lectures morales et religieusesChapitre 31 sur 72 · X. DE L'ÉDUCATION · texte numérisé non relu

X. DE L'ÉDUCATION

SAINT JÉKÔME A LÉTA.

L'apôtre saint Paul écrivant aux Corinthiens , et formant par ses saintes instructions cette Église naissante de Jésus-Christ, entre autres commandements qu'il leur fait, voici ce qu'il leur ordonne : « Si une femme a un mari infidèle, qui consente à demeurer avec elle, qu'elle ne se sépare point d'avec lui ; car le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle; et la femme infidèle est sanctifiée par le mari fidèle : autrement vos enfants seraient impurs, au lieu que maintenant ils sont purs. » Si quelqu'un, ma chère fille Léta, a cru jusqu'ici que saint Paul, par une indulgence précipitée , s'était trop relâché en cette occasion de la sévérité de la discipline , il n'a qu'à jeter les yeux sur la maison de votre père (cet homme d'une naissance si illustre et d'une érudition si profonde, mais qui a le malheur d'être encore engagé dans les ténèbres de l'idolâtrie), et il connaîtra que le conseil de l'Apôtre a été salutaire et avantageux à toute votre famille; puisque les fruits agréables que l'on y a vus naître ont adouci l'amertume de la racine qui les a produits , et que d'une mauvaise tige l'on voit couler un baume très-précieux.

Vous avez reçu la naissance d'un père et d'une mère qui étaient de différente religion, et Paule est née de mon cher Toxotius et de vous. Qui eût jamais cru qu'Albin, qui est prêtre des idoles, deviendrait un jour grand-père d'une fille accordée aux vœux d'une mère chrétienne; qu'il prendrait plaisir à entendre chanter Alléluia à une enfant qui ne sait encore que bégayer , et que ce vieillard élèverait dans son sein une vierge consacrée à Dieu? Les choses ont eu un succès aussi heureux que nous

l'avions espéré : car nous voyons qu'un père infidèle se sanctifie dans une famille de fidèles el de saints. C'est déjà toucher de près à la religion chrétienne , que de se voir environné d'enfants et de petits-fils qui en font profession ; et je suis persuadé que si Jupiter même avait eu une telle famille , il aurait pu croire en Jésus-Christ. Qu'Albin se moque de ma lettre tant qu'il voudra ; qu'il la rejette avec le dernier mépris, qu'il me traite de fou et d'insensé, c'est là ce que faisait son gendre avant d'avoir embrassé la foi de Jésus-Christ. On ne naît pas chrétien, on le devient. Les lambris dorés du Capitole sont aujourd'hui tout couverts de poussière; la fumée remplit tous les temples de Rome , et les toiles d'araignée couvrent leurs murs. A voir le peuple romain passer auprès des ruines de ses autels et courir en foule aux tombeaux des martyrs, on croirait que cette grande ville change de place. Si donc l'on n'embrasse pas la foi de Jésus-Christ par raison, on devrait du moins prendre ce parti par pudeur. Je vous dis ceci, ma très-chère fille Léta, afin que vous ne désespériez point du salut de votre père; que vous obteniez de Dieu la grâce de sa conversion, par la même foi qui vous a mérité la naissance d'une fille, et que vous ayez la consolation de voir toute votre famille chrétienne, persuadée de ce que Jésus-Christ promet dans l'Évangile : que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. Il est toujours temps de se convertir. Le larron passe de la croix dans le paradis , et Nabuchodonosor , roi de Babylone, recouvra la raison après avoir vécu dans les forêts en la compagnie des bêtes, dont il avait et le cœur et la figure. Mais laissons là ces anciens exemples que les incrédules pourraient peut-être regarder comme des fables. N'avons-nous pas vu, il y a quelques années , votre proche parent Gracchus, dont le seul nom porte avec soi l'idée de ce qu'il y a de plus noble et de plus illustre dans le sénat , renverser , briser et brûler , dans le temps qu'il était préfet de la ville de Rome, la caverne du dieu

Milhra, et ces monstrueuses idoles à qui on rendait un même culte sous le nom et la figure de Coran , de Nymphus, du Soldat, du Lion, de Persée et d'Héliodromé? Et ne fut-ce pas en donnant ces gages de sa foi , qu'il mérita la grâce du baptême? Rome est devenue aujourd'hui pour la gentilité comme une espèce de désert ; et les dieux que les nations adoraient autrefois sont relégués maintenant dans les combles avec les chouettes et les hiboux. Les soldats portent la croix sur leurs étendards, et ce signe salutaire relève la pourpre des rois et l'éclat de leurs diadèmes. L'Egypte devenue chrétienne a consacré au vrai Dieu les autels de Sérapis , et le dieu Marnas , enfermé dans Gaza , et triste d'être délaissé, craint continuellement de voir renverser son temple. Nous recevons tous les jours une foule de solitaires qui viennent des Indes, de Perse et d'Ethiopie. Les Arméniens ont déposé leurs carquois ; les Huns apprennent le psautier , et la foi a échauffé par sa chaleur les glaces de la Scythie. Les soldats gètes, qui sont habillés de rouge et de jaune, portent dans leurs armées des tentes pour leur servir d'églises ; et peut-être qu'ils ne nous disputent la victoire dans les combats que parce qu'ils mettent leur confiance dans le même Dieu que nous adorons.

Mais je suis tombé insensiblement sur une autre matière que celle dont j'ai à vous entretenir, et pour me servir de l'expression d'un poète , tandis que la roue tourne, j'ai fait une cruche en pensant faire une coupe. Mon dessein était de vous écrire, comme vous et la vertueuse Marcelle m'en aviez prié , pour vous apprendre de quelle manière vous devez élever notre jeune Paule, cette vierge que vous avez consacrée à Jésus-Christ avant qu'elle vînt au monde, et que vous avez promise à Dieu avant même de l'avoir conçue. Nous voyons aujourd'hui quelque chose de semblable à ce qui est écrit dans les livres des prophètes : Anne devint féconde après une longue stérilité,

et vous , après une fécondité qui vous a coûté tant de de larmes, vous allez devenir mère de plusieurs enfants qui vous consoleront par une longue vie : car après avoir ■ consacré au Seigneur le premier de vos enfants , j'ose vous assurer que vous en aurez encore d'autres. C'est ainsi que dans l'ancienne loi l'on offrait à Dieu les premiers nés ; c'est ainsi que Samuel et Samson furent consacrés au Seigneur dès leur naissance ; c'est ainsi que Jean-Baptiste tressaillit de joie au moment que Marie entra dans la maison de Zacharie; car, entendant le Seigneur qui lui parlait par la bouche de la Vierge , il fit tous ses efforts pour sortir du sein de sa mère et pour aller au-devant de lui. Puis donc que vous devez la naissance de votre fille à la promesse que vous avez faite à Dieu de la lui consacrer, donnez-lui une éducation digne de cette heureuse origine. Samuel fut nourri dans le temple, et Jean-Baptiste se prépara dans le désert aux fonctions de son ministère. Celui-là porta une chevelure dont la consécration le rendait vénérable; jamais il ne but de vin ni aucune autre liqueur capable d'enivrer, et, tout enfant qu'il était , il s'entretenait avec le Seigneur. Celui-ci fuyant le commerce des hommes, ceignit ses reins d'une ceinture de cuir, se nourrit de sauterelles et de miel sauvage, et se couvrit d'une peau de chameau, portant déjà sur soi les marques delà pénitence qu'il devait prêcher.

Telle est l'éducation qu'il vous faut donner à une vierge qui doit être le temple du Seigneur. Il faut qu'elle apprenne à ne dire et à n'écouter que ce qui peut lui inspirer la crainte de Dieu; qu'elle ignore les airs profanes et le sens des paroles déshonnêtes, et qu'elle prenne plaisir de bonne heure à chanter des cantiques et des psaumes. Ne souffrez point en sa compagnie des enfants qui aient des inclinations mauvaises; ne permettez pas même que les filles qui la servent ayent aucune liaison avec les personnes du dehors, de peur qu'infectées du

venin du siècle, elles ne lui en inspirent les maximes , et ne la corrompent par une contagion encore plus dangereuse.

Faites-lui faire des lettres de buis ou d'ivoire, et donnez-leur à chacune leur nom , afin qu'elle s'en serve pour jouer, et qu'elle s'instruise en jouant. Mais il ne suffit pas qu'elle épelle les lettres de suite , et qu'elle en répète les noms par cœur comme une chanson ; il faut encore les mêler souvent ensemble , et mettre les dernières au milieu, et celles du milieu au commencement, afin qu'elle les distingue, non-seulement par le nom, mais encore par la vue. Lorsque ses doigts tremblants commenceront à conduire le st^ie sur la cire , il faudra, ou lui soutenir sa petite main pour en régler les mouvements, ou lui imprimer les caractères des lettres sur des tablettes , afin qu'elle suive les mêmes lignes et les mêmes traces sans pouvoir s'écarter. Proposez-lui quelque récompense pour lui faire assembler ses syllabes , et animez-la par l'espérance de quelque présent capable de gagner les enfants de son âge. Donnez-lui aussi des compagnes d'étude, afin que les applaudissements qu'elles recevront la piquent d'honneur et excitent son émulation. Si elle n'entre pas aisément dans ce qu'on lui dit, ne la traitez pas pour cela avec rudesse, animez-la, au contraire, par les louanges, et faites en sorte qu'elle soit également sensible, et à la joie d'avoir mieux fait que ses compagnes , et au chagrin de n'avoir pas si bien réussi qu'elles. Prenez garde surtout qu'elle ne se dégoûte de l'étude , de peur qu'elle ne conserve, dans un âge plus avancé, l'aversion qu'elle en aurait conçue dès son enfance. Pour l'accoutumer peu à peu à s'exprimer, il ne faut pas lui apprendre indifféremment toute sorte de mots ; il convient de lui en proposer qu'on aura choisis, tels que sont, par exemple, les noms des prophètes, des apôtres et des patriarches, dont saint Matthieu et saint Luc nous ont décrit la généalogie, afin qu'en apprenant k parler , elle se remplisse par avance

l'esprit de plusieurs choses dont elle puisse un jour se ressouvenir.

Procurez-lui un précepteur savant, d'un âge mûr et d'une vie bien réglée. Je ne crois pas qu'un habile homme ait honte de faire pour sa parente ou pour une vierge issue d'une illustre famille, ce qu'Aristote a fait pour Alexandre , à qui il enseigna les premiers éléments des lettres, comme un simple écrivain à gages. On ne doit pas regarder comme bas ce qui sert de fondement aux grandes choses. Un homme savant prononce les syllabes et explique les premières règles de la grammaire autrement qu'un ignorant. Aussi ne devez-vous pas souffrir que votre fille , par une délicatesse ridicule et ordinaire aux femmes, s'accoutume à prononcer les mots à demi , ni qu'elle mette son plaisir et son divertissement à jouer au milieu de l'or et de la pourpre, de peur que l'un ne gâte son langage, et que l'autre ne corrompe ses mœurs. Elle ne doit rien entendre dans sa jeunesse qu'elle soit obligée d'oublier dans un âge plus avancé. On dit qu'Hortensius apprit à bien dire entre les bras mêmes de son père , et que la manière dont la mère des Gracques savait s'exprimer fit prendre à ses enfants , dès leurs plus tendres années , le goût de la véritable éloquence. Car les premières impressions de la jeunesse s'effacent difficilement : quand une fois la laine a été teinte , il est impossible de lui rendre sa couleur naturelle, et un vase conserve longtemps l'odeur et le goût de la première liqueur dont on l'a rempli. Nous lisons dans l'histoire grecque, qu'Alexandre, ce monarque si puissant, qui se rendit maître de toute la terre, conserva toujours, et dans ses mœurs et dans son allure, les défauts de son précepteur Léonide, qu'il avait pris dès son enfance : car l'on n'a que trop de penchant à suivre les mauvais exemples , et l'on imite aisément les vices de ceux dont on ne saurait acquérir les vertus.

Donnez donc à votre fille une nourrice qui ne soit ni

sujette au vin , ni coquette, ni bavarde; qu'elle ait pour gouvernante une femme honnête et modeste, et pour gouverneur un homme sage et vertueux. Quand elle verra son grand-père, qu'elle se jette entre ses bras, qu'elle lui saute au cou, qu'elle lui chante All^-Lina malgré lui; que sa grand'mère l'arrache d'entre les mains de son aïeul; qu'elle montre qu'elle connaît son père, en lui souriant dès qu'elle le verra; qu'elle gagne tous les cœurs, et que toute la famille se réjouisse de ce que cette rose est née dans son sein. Faites-lui admirer de bonne heure le mérite et les vertus de son autre grand'mère et de sa tante. Apprenez-lui quel est l'empereur qu'elle doit servir, et l'armée dans laquelle elle doit s'enrôler et combattre à leur exemple ; qu'elle souhaite de les voir, et qu'elle témoigne vouloir vous quitter pour aller demeurer avec elles.

Que son habit même l'instruise de sa destination. Gardez-vous bien de lui percer les oreilles , de mettre du fard sur un visage consacré à Jésus-Christ ; de lui charger le cou d'or et de perles , et la tête de pierreries ; de lui roussir les cheveux, de peur que cette couleur ne devienne pour elle comme un présage des feux de l'enfer. Donnez-lui d'autres perles dont elle fasse ensuite un saint trafic pour acheter la précieuse perle de l'Evangile. Il n'y a pas longtemps qu'une noble femme nommée Prétextate , ayant habillé Eustochie et orné sa tête à la mode du siècle, pour obéir aux ordres de son mari , Hémétius , oncle de cette vierge , qui voulait la détourner du dessein qu'elle avait de se consacrer à Dieu , et faire perdre à sa mère le désir de voir sa fille engagée dans l'état de la virginité ; elle vit la nuit suivante durant son sommeil , un ange qui lui dit d'une voix terrible et menaçante : « Comment avez-vous osé préférer à Jésus-Christ les ordres de votre mari , et porter vos mains sacrilèges sur la tête d'une vierge consacrée à Dieu? Jugez de l'énormité de votre crime par la rigueur du châtiment : au moment

98 PREMÎÈRE PARTIE :

OÙ je vous parle , vous allez voir sécher ces mains criminelles , et dans cinq mois d'ici vous mourrez ; et si vous persévérez dans votre péché , vous perdrez encore votre mari et vos enfants. » Tout cela arriva comme l'ange l'avait prédit , et cette malheureuse femme ayant attendu trop tard à faire pénitence , se vit tout à coup enlevée du monde par une mort précipitée. C'est ainsi que Jésus-Christ se venge de ceux qui profanent son temple et veulent lui ravir des âmes qui lui sont consacrées. Je ne vous rapporte pas cette histoire pour insulter à la misère des malheureux , mais pour vous apprendre avec quel soin et quelle précaution vous devez ménaf^er ce que vous avez offert à Dieu. Le grand prêtre Élie devint coupable aux yeux de Dieu des crimes de ses enfants. L'on n'élève point à l'épiscopat un homme dont les enfants mènent une vie déréglée et libertine ; et nous lisons , au contraire, qu'une femme fait servir ses enfants à son propre salut, quand elle prend soin de les affermir dans la foi , dans la charité , dans la sainteté et dans l'innocence. Si les parents se trouvent responsables de la conduite de leurs enfants qui sont dans la plénitude de leur raison et maîtres d'eux-mêmes, comment ne le seront-ils pas de ceux qui ne font encore que de naître, et à qui la faiblesse de l'âge ne permet pas, comme Dieu dit dans l'Ecriture, de distinguer leur main droite d'avec la gauche, c'est-à-dire de discerner le bien d'avec le mal? Si vous avez soin de garantir votre fdle des morsures d'une vipère , quelle précaution ne devez-vous pas prendre pour l'empêcher de tomber sous les coups du démon , qu'un prophète appelle le marteau de toute la terre? de boire dans la coupe d'or de Babylone ? d'aller voir, comme Dina , des filles étrangères? de marcher avec affectation et de prendre plaisir à porter une robe traînante? On ne présente le poison qu'après avoir frotté de miel les bords de la coupe , et le vice ne nous séduit que sous les dehors et les apparences de la vertu.

Mais , me direz-vous , comment donc doit-on entendre ce que dit Ézéchiel : « Que les péchés des pères ne retombent point sur leurs enfants, ni ceux des enfants sur leurs pères, mais que l'âme qui aura péché mourra?» Le prophète parle en cet endroit de ceux qui sont capables de discernement , et dont il est dit dans l'Évangile : « Il a de l'âge , qu'il réponde par lui-même. » Mais quand un enfant n'a pas encore l'usage de la raison , quand il n'a pas encore atteint l'âge où l'on commence à être sage et à connaître les routes différentes qui conduisent ou au vice ou à la vertu , et qui sont exprimées par la figure de l'Y, que l'on appelle la lettre de Pythagore ; alors tout le bien et tout le mal qu'il fait est imputé à ses parents. Si les enfants d'un chrétien mouraient sans baptême, croyez-vous qu'ils seraient seuls coupables , et que ce crime ne retomberait pas sur ceux qui n'auraient pas voulu les faire baptiser, surtout dans un temps où ces enfants ne peuvent pas s'opposer à la volonté de leurs pères? Ne croyez-vous pas , au contraire , que les pères et les mères trouvent leur avantage dans le salut de leurs enfants ? Vous étiez libre d'offrir votre fille à Dieu , ou de ne la lui pas offrir (si néanmoins l'on peut dire que vous eussiez cette liberté , après la lui avoir consacrée , avant même qu'elle fut conçue) , mais l'offrande que vous en avez faite au Seigneur vous met aujourd'hui dans une obligation indispensable de la lui conserver, et vous ne pouvez sans crime manquer à ce devoir. Si c'était autrefois un sacrilège que de sacrifier à Dieu une victime impure ou défectueuse, de quels châtiments ne sont pas dignes des parents qui ne prennent aucun soin de maintenir dans la pureté et dans l'innocence une enfant qui est une portion d'eux-mêmes , et qu'ils ont destinée à être l'épouse de Jésus-Christ?

Quand votre fille commencera à devenir grande , et à croître à l'exemple de son époux en âge, en sagesse et en grâce aux yeux de Dieu et des hommes, qu'elle aille avec

BfBUOTHECA

ses parents au temple de son véritable père, mais qu'elle n'en sorte pas avec eux. Qu'on la cherche dans les routes du siècle, parmi la foule du monde, et en la compagnie de ses parents ; et qu'on la trouve toujours écoutant Dieu dans les divines Écritures, et consultant les prophètes et les apôtres sur ses noces spirituelles. Qu'elle imite Marie que l'ange Gabriel trouva seule dans sa chambre, et qui peut-être ne se troubla à sa vue, que parce qu'elle n'était pas accoutumée à voir des hommes. Qu'elle se forme sur celle dont le Psalmiste a dit : « Toute la gloire de la fille du roi lui vient du dedans. »

Qu'elle ne mange point en public, c'est-à-dire en famille ; de crainte qu'elle ne voie des mets qu'elle désirera plus tard. Car quoiqu'on s'imagine qu'il y a plus de vertu à mépriser les attraits d'un plaisir présent, je crois néanmoins qu'il y a plus de sûreté à ne pas connaître des objets capables d'irriter la passion. J'ai appris autrefois dans les écoles , lorsque j'étais encore enfant, qu'il est très-malaisé de se défaire d'une habitude que le lemps a fortifiée. Que votre fille s'accoutume donc dès à présent à ne point boire de vin, qui est la source ordinaire des impuretés et des dissolutions. Mais parce qu'il est à craindre qu'une enfant encore tendre et délicate ne succombe sous le poids d'une abstinence trop rigoureuse, vous pouvez, en attendant qu'elle soit plus forte et plus âgée, lui permettre , si elle en a besoin , l'usage des bains , de la viande, et d'un peu de vin pour fortifier son estomac, et pour empêcher que les forces ne lui manquent avant d'avoir commencé sa carrière. Au reste , ce n'est pas ici un commandement que je vous fais, mais seulement une indulgence dont je vous permets d'user à son endroit , mon dessein n'étant que d'épargner sa faiblesse, et non pas de l'élever dans une vie molle et sensuelle. Car si les bracmanes des Indes , et les gymnosophistes d'Egypte font profession de ne vivre que de riz , de pommes et de farine d'orge ; et si les Juifs, par une abstinence supersti-

tieuse, s'interdisent l'usage de certaines viandes, et la chair de certains animaux , pourquoi une vierge consacrée à Jésus-Christ ne s'en abstiendrait-elle pas complètement ? Si l'on fait tant de cas de ces vertus païennes qui n'ont que l'éclat du verre ; quelle estime ne doit-on pas faire des vertus chrétiennes qui ont la solidité de la perle ? Puisque Paule est une fille que le ciel a accordée à vos vœux, qu'elle vive comme ceux dont la naissance a été semblable à la sienne. Prévenue des mêmes grâces , elle doit travailler à acquérir les mêmes vertus.

Sourde à tous les instruments de musique , qu'elle ignore à quel usage servent la flûte , le luth et la harpe. Qu'elle lise tous les jours quelque bel endroit de l'Écriture sainte, et vous rende un compte exact de ses lectures. Qu'elle apprenne chaque jour un certain nombre de versets du texte grec, mais en même temps qu'elle y joigne la traduction latine ; parce que si elle ne s'accoutumait de bonne heure à bien parler cette langue, elle pourrait prendre un accent étranger, et conserver dans sa langue naturelle une prononciation vicieuse et barbare. Servez-lui vous-même durant son enfance et de maîtresse et de modèle ; et faites en sorte qu'elle n'entrevoie rien dans votre conduite, ni dans celle de son père, qu'elle ne puisse imiter sans crime ; songez que vous avez une vierge pour fille, et que vos exemples feront de plus fortes impressions sur elle que vos paroles. Il ne faut rien pour gâter une fleur; un mauvais air suffit pour ternir la beauté du lis, de la violette, de l'herbe des champs.

Qu'elle ne paraisse jamais en public qu'en votre compagnie ; qu'elle n'aille pas même à l'église ni aux tombeaux sans vous. Ne permettez pas que de jeunes mondains lui sourient. Quand elle sera à l'église, aux veilles des fêtes solennelles, qu'elle demeure toujours auprès ae vous et qu'elle ne s'en écarte jamais un seul instant. Ne souffrez pas qu'elle aime quelqu'une de ses filles plus que les autres , ni qu'elle lui parle souvent à l'oreille : ce qu'elle

dira à l'une, que toutes les autres l'entendent. Qu'elle se plaise en la compagnie d'une fille modeste, mortifiée et sérieuse, et non d'une coquette qui aime les vains ajustements, qui se pique de beauté , et qui d'une voix langoureuse module d'agréables chants. Proposez-lui pour modèle de sa conduite une fille d'un âge déjà avancé , d'une foi pure , d'une vie irréprochable , d'une chasteté reconnue, qui l'instruise par ses exemples , et qui l'accoutume à se lever la nuit pour vaquer à la prière et à la psalmoaie, à chanter des hymnes dès le matin, à demeurer sous les armes, comme un brave soldat de Jésus-Christ, aux heures de tierce, de sexte et de none , et à aller à l'heure de vêpres , avec une lampe allumée, offrir à Dieu le sacrifice du soir. Qu'elle passe tout le jour dans ces exercices , et que la nuit l'y trouve occupée ; que la lecture succède à la prière, et la prière à la lecture : le temps lui paraîtra court , si elle a soin de le partager de la sorte.

Apprenez-lui aussi à faire des ouvrages de laine, à tenir sa quenouille, à mettre sa corbeille sur ses genoux, à filer et à manier le fuseau ; mais qu'elle ne s'applique point à faire des ouvrages en broderie d'or ou de soie. Que ses habits soient d'une étoffe forte et propre à la garantir du froid, et non point de ces étoffes légères et déliées qui ne couvrent le corps qu'à demi. Nourrissez-la de légumes et d'autres mets semblables , et ne lui permettez que rarement l'usage de quelques poissons : et pour ne m'étendre pas davantage sur une matière que j'ai traitée' ailleurs plus au long, qu'elle mange en sorte qu'elle ait toujours faim, et qu'elle puisse au sortir de la table s'appliquer à la lecture et à la psalmodie. Je ne saurais approuver, surtout dans un âge encore tendre , ces jeûnes excessifs et ces longues abstinences, qui durent

1. Saint Jérôme veut parler de son secon'l livre contre Jovinien, où il iraiie du jeûne fort au long.

plusieurs semaines de suite, et où l'on s'interdit jusqu'à l'usage de l'huile et du fruit. Je sais par expérience que quand un ânon est fatigué, il s'écarte à tout moment du droit chemin. Laissons ces sortes de jeûnes aux adorateurs d'Isis et de Cybèle , qui , par une abstinence pleine de sensualité , se font scrupule de manger du pain , tandis qu'ils dévorent des faisans et des tourterelles toutes fumantes. La grande règle que l'on doit suivre dans un jeûne continuel, est de ménager ses forces pour fournir une longue carrière, de peur qu'en courant dès l'abord, l'on ne tombe à moitié chemin. Mais, au reste, comme je vous l'ai déjà dit, l'on ne doit garder aucune mesure dans le jeûne du carême ; il faut alors s'abandonner sans aucun ménagement à toute sa ferveur. Néanmoins, il ne convient pas que les solitaires et les vierges règlent leur abstinence sur celle des gens du monde : car ceux-ci, semblables en quelque façon aux huîtres qui se nourrissent de leur eau , cuisent durant le carême les viandes dont ils se sont remplis, et se préparent en même temps à de nouveaux excès ; au lieu que les vierges et les solitaires ont alors à ménager leur zèle , se souvenant qu'il leur faut marcher sans repos. Ceux qui ne travaillent que durant un certain temps , ont coutume de travailler avec plus d'ardeur; mais ceux dont le travail est continuel, travaillent avec plus de modération , parce que ceux-là se reposent après leur travail, au lieu que ceux-ci sont toujours en haleine.

Quand vous irez à la campagne , menez-y votre fille avec vous, afin de l'accoutumer à ne pouvoir vivre sans vous et à trembler toujours en votre absence. Interdisezlui tout commerce avec les gens du monde, et avec les filles dont la conduite n'est pas bien réglée. Ne souffrez point qu'elle se trouve aux noces de vos esclaves^ ni qu'elle prenne part à ces divertissements où régnent le désordre et la confusion.

Que les livres divins lui tiennent lieu d'habits magni-

figues et de pierres précieuses, et qu'elle ne recherche point ceux qui sont enrichis d'or et couverts de ces peaux de Babylone que l'on orne de diverses peintures ; mais qu'elle choisisse les plus corrects et ceux qui sont de la meilleure main. Qu'elle commence par apprendre le psautier , et qu'elle soulage ses exercices de piété par ses divins cantiques. Qu'elle aille puiser dans les Proverbes de Salomon des règles pour bien vivre, dans l'Ecclésiaste des maximes qui lui inspirent peu à peu le mépris du monde, et dans Job des exemples de vertu et de patience. Qu'elle passe ensuite à l'Évangile, et qu'elle l'ait toujours entre les mains. Qu'elle fasse sa nourriture et ses délices des Actes et des Épîtres des apôtres; et après s'être enrichie de ces précieux trésors, qu'elle apprenne par cœur les Prophètes, les livres de Moïse, des Rois, des Paralipomènes, d'Esdras et d'Esther. Qu'elle finisse l'étude de l'Écriture sainte par le Cantique des cantiques ; elle pourra alors le lire sans danger, au lieu que si elle commençait par la lecture de ce livre, il serait à craindre qu'elle n'en fût blessée, faute d'y pouvoir pénétrer le mystère des noces spirituelles que cache la lettre, sous des termes qui ne paraissent propres qu'à inspirer un amour charnel et profane. Qu'elle soit en garde contre tous les écrits apocryphes , et si quelquefois elle veut y jeter les yeux, plutôt par respect pour les faits miraculeux qui y sont rapportés que pour s'instruire des vérités de la foi, elle doit savoir que ceux à qui l'on attribue ces ouvrages n'en sont pas les véritables auteurs ; que l'on y trouve mêlées bien des inexactitudes, et qu'il faut avoir un grand discernement pour chercher l'or dans la boue. Qu'elle ait toujours entre les mains les ouvrages de saint Cyprien ; qu'elle parcoure, sans craindre de faire de faux pas, les lettres de saint Athanase et les livres de saint Hilaire ; qu'elle se plaise aux traités ; qu'elle goûte le tour d'esprit de ceux qui, dans leurs ouvrages, ne donnent aucune atteinte aux mœurs ni à la foi : pour ce qui est des autres, qu'elle

les lise plutôt pour juger de leurs sentiments que pour les suivre.

Mais, me direz-vous, comment pourrai-je, moi qui suis engagée dans le siècle, observer toutes ces pratiques au milieu de Rome et parmi le commerce du monde? Ne vous chargez donc point d'un fardeau que vous ne sauriez porter ; mais après que vous aurez sevré votre fille comme un autre Isaac, après que vous l'aurez habillée comme un autre Samuel , envoyez-la à sa grand'mère et à sa tante ; confiez-leur cette pierre précieuse pour qu'elle soit placée dans la chambre de Marie et dans la crèche de l'enfant Jésus. Élevée dans un monastère, et en la compagnie des vierges, elle n'apprendra point à jurer ; elle regardera un mensonge comme un sacrilège ; elle ignorera les maximes du siècle ; elle mènera une vie angélique, vivant dans un corps de chair sans avoir part à sa corruption, et s'imaginant que tout le monde lui ressemble. Mais sans parler des autres avantages de sa retraite, vous vous délivrerez vousmême par là et de la peine que vous avez à la garder, et du danger où vous seriez de ne la pas conserver dans l'innocence. Il est plus avantageux pour vous de souffrir un peu de son absence, que d'être dans une inquiétude continuelle pour savoir ce qu'elle dit, avec qui elle parle, vers qui elle tourne ses regards, et qui sont ceux qu'elle voit avec le plus de plaisir. Livrez à la vertueuse Eustochie une enfant dont les vagissements prient déjà maintenant pour vous. Livrez-la-lui pour être sa compagne dans les voies de la perfection, et un jour l'héritière de sa piété : que cette petite fille contemple, aime et admire une vierge dont les discours , les manières et les démarches sont autant de leçons de vertu. Qu'elle vive entre les bras d'une grand'mère qui aura soin de la former dans les mêmes maximes qu'elle a inspirées autrefois à sa fille, d'une aïeule à qui une longue expérience a appris à élever, à garder, à instruire des vierges qui doivent être

un jour sa couronne. Heureuse cette petite vierge, heureuse la jeune Paule, fille de Toxotius, de recevoir plus d'éclat et plus de gloire des vertus de son aïeule et de sa tante, qu'elle n'en tire de l'illustre famille dont elle est sortie. Oh ! si vous pouviez voir votre belle-mère et votre belle-sœur, et contempler dans ces faibles corps les grandes âmes qui les animent ; pénétrée que vous êtes déjà d'estime et d'amour pour la chasteté, je m'assure que vous arriveriez à Bethléem plutôt que votre fille, que vous vous affranchiriez de la première loi que Dieu a établie, pour vous assujettir k celle de l'Évangile, et que, bien loin de souhaiter d'avoir d'autres enfants, vous vous consacreriez vous-même à Dieu. Mais parce que chacun est obUgé de demeurer dans l'état où Dieu l'a appelé, et que celui qui est attaché à un joug doit courir en sorte qu'il ne laisse pas son compagnon dans la boue : offrez aujourd'hui en la personne de votre fille le sacrifice que vous différez de faire à Dieu, et dont vous devez être vousmême la victime. Après qu'Anne eut présenté au temple l'enfant qu'elle avait voué au Seigneur, elle ne le reçut plus chez elle, persuadée qu'elle était que l'on ne pouvait sans indécence élever dans la maison d'une femme qui souhaitait d'avoir encore d'autres enfants, celui qui devait un jour être élevé au rang des prophètes, et même après l'avoir conçu et enfanté, elle s'acquitta de son vœu avant d'aller au temple, n'osant paraître devant Dieu les mains vides; puis, ayant offert au Seigneur celte agréable victime, et étant de retour chez elle, elle se vit encore mère de cinq autres enfants, parce qu'elle avait consacré au Seigneur son premier-né. Si vous admirez le bonheur de cette sainte femme, imitez aussi sa foi. Pour moi je m'engage à être le maître et le nourricier de la petite Paule, si vous voulez l'envoyer à Bethléem. Je la porterai entre mes bras, et, tout vieux que je suis, je prendrai plaisir à dénouer sa langue et à former ses premières paroles ; plus glorieux en cela que ce philosophe païen qui fut mai-

tre d'Alexandre , puisque je n'instruirai pas un roi de Macédoine qui devait périr par le poison dans la ville de Babylone, mais une servante et une épouse de Jésus- Christ, qui doit lui être présentée dans le royaume du ciel.

SAINT JEROME A GAUDENCE.

Il est assez malaisé d'écrire à une petite fille incapable de comprendre ce qu'on lui dit, dont on ne connaît point encore les inclinations et les penchants, sur qui l'on ne saurait faire aucun fond, et en qui, comme dit un fameux orateur, on ne doit pas tant louer les bonnes qualités qu'elle possède que les grandes espérances qu'elle donne. En effet , comment inspirer l'amour de la virginité à une enfant qui n'aime que les gâteaux , qui ne fait que bégayer et balbutier entre les bras de sa mère , et qui a plus d'attraits pour le miel que pour les discours ? Quelle estime peut concevoir de la profonde et sublime sagesse de l'Apôtre, une petite fille qui ne se plaît qu'a écouter les contes qu'on lui fait ? Quel goût peut-elle trouver au sens mystérieux des prophètes, elle qui tremble à la vue d'une gouvernante un peu trop sévère ? Quelle idée peut-elle se former de l'Évangile, dont l'éclat et la majesté éblouissent et confondent l'esprit humain ? Comment exhorter à l'obéissance une enfant qui bat sa mère , et qui voit que sa mère prend plaisir a recevoir des coups de sa petite main ?

Que notre chère Pacatule reçoive donc cette lettre, pour la lire dans un âge plus avancé. Cependant qu'elle s'applique toujours à connaître les lettres, à assembler les syllabes, et à apprendre les noms , à joindre les mots les uns avec les autres. Pour l'exciter à étudier sa leçon, et à la répéter d'une voix claire et perçante, promettez -lui pour récompense des gâteaux : animée qu'elle sera du dé-

sir d'avoir quelque friandise qui flatte le goût, quelque bouquet de fleurs qui chatouille l'odorat, quelque bijou qui brille à ses yeux, quelque poupée qui lui plaise , elle redoublera son zèle et son application à l'étude. Il faut aussi qu'elle s'essaye à manier le fuseau, et qu'elle rompe souvent le fll, afin d'apprendre à ne le point rompre un jour. Qu'elle fasse succéder le divertissement au travail , tantôt se jetant au cou de sa mère, tantôt dérobant quelques baisers à ses parents. Proposez -lui aussi quelque prix pour l'engager à chanter des psaumes : faites -lui faire par amour, ce qu'elle est obligée de faire par devoir ; afin qu'elle regarde l'étude plutôt comme un divertissement que comme un travail, et qu'elle s'y applique par inclination et non point par nécessité.

Il est des mères qui, après avoir consacré leurs filles à Jésus-Christ , ont coutume de les revêtir d'une robe brune et d'un manteau noir; et de leur ôter leur linge, leurs colliers, leurs coitîures, et tout ce qu'elles ont de plus précieux. Elles en usent en cela très-sagement, persuadées qu'elles sont qu'une fille ne doit point s'accoutumer à porter dans la jeunesse ce qu'elle sera forcée de quitter dans un âge plus avancé. D'autres sont d'un sentiment contraire, et prétendent qu'on ne doit point refuser toutes ces parures à une fille qui voit qu'on en permet l'usage à ses compagnes. Ils disent que les femmes aiment naturellement la magnificence dans les habits ; qu'on en voit plusieurs , d'ailleurs très-chastes et très-honnêtes , qui prennent plaisir à se parer, non point pour plaire, mais pour se satisfaire elles-mêmes ; que bien loin de s'opposer à l'inclination qu'une jeune fille a pour les ajustements, on doit aller en cela au delà même de ses désirs, afin qu'elle en connaisse la vanité, par l'estime qu'on fait de celles qui y renoncent; qu'il vaut mieux contenter sur cela sa passion , que de l'irriter par une privation forcée , afin que l'usage de ces sortes de parures lui en donne du dé-

goût, et que le dégoût lui en inspire le mépris : que Dieu en usa à peu près de la sorte à l'endroit des Israélites ; car voyant que ce peuple soupirait après les viandes de l'Egypte, il leur envoya des cailles en si grande abondance , qu'ils en furent rassasiés jusqu'à ne pouvoir en manger sans un soulèvement de cœur.

Mais quoi? faut -il donc, durant la jeunesse, vivre au gré de ses désirs et ne rien refuser à ses sens , afin de se rendre par là insensible aux attraits de la volupté?

A Dieu ne plaise ! Il convient d'ailleurs qu'une fille ne fréquente que les filles ; qu'elle ne joue jamais, ou plutôt qu'elle craigne de jouer avec des enfants d'un autre sexe; qu'elle ne sache aucun mot qui puisse blesser la pudeur ; qu'elle ne comprenne rien à tout ce qu'elle pourrait entendre dire par hasard à des serviteurs qui vont et qui viennent dans la maison ; qu'elle regarde comme un avertissement et un commandement exprès le moindre signe que lui fera sa mère ; qu'elle l'aime comme celle qui l'a engendrée , qu'elle lui obéisse comme à sa maîtresse , qu'elle la craigne comme son institutrice. Lorsque cette jeune vierge aura atteint sa septième année, et qu'elle saura ce que c'est que de rougir, de parler et de se taire, alors qu'elle apprenne le psautier par cœur , qu'elle fasse son trésor et sa richesse des belles maximes qu'elle lira dans les ouvrages de Salomon, dans les Évangiles , dans les épitres des apôtres, et dans les livres des prophètes. Ce doit être là son étude et son occupation jusqu'à ce qu'elle soit devenue plus grande. Qu'elle ne s'habitue point à paraître en public, ni à fréquenter les églises aux jours de fête, mais qu'elle se renferme dans sa chambre, et qu'elle y cherche toutes ses délices. Écartez loin d'elle ces jeunes hommes qui se donnent des airs mondains, et ces jeunes filles qui, en flattant l'oreille par des chants langoureux et la douceur de leur voix, font à l'âme de ïBortelles blessures. Plus vous donnerez d'accès chez vous

dlO PREMIÈRE PARTIE :

à ces sortes de personnes , plus aussi vous aurez de peine à vous en défaire. Elles enseignent en secret ce qu'elles ont appris , et malgré les soins que l'on prend de renfermer une Danaé , elles trouvent moyen de la corrompre par leurs discours empoisonnés. Que votre enfant ait pour gardienne et pour compagne une gouvernante qui ne soit , comme dit l'apôtre saint Paul, ni trop adonnée au vin, ni fainéante, ni bavarde, mais sobre, modeste, toujours occupée à quelque ouvrage de laine, et dont tous les discours soient propres à inspirer à un jeune cœur des sentiments de piété et de vertu : car, comme l'eau suit sans peine le sillon qu'on lui trace avec le doigt dans un parterre, de même un enfant encore tendre et délicat se tourne où on l'incline, et se laisse conduire partout où il plaît.

Qui ne voudrait présentement s'opposer aux désordres dont on gémit, et que néanmoins on laisse dans l'impunité, parce que la multitude des libertins autorise le libertinage? 0 Dieu! jusqu'où ne portons-nous pas le crime et l'impiété? Aujourd'hui le monde disparait et périt à nos yeux, et cependant nos crimes subsistent toujours parmi ses ruines. Rome, cette ville si illustre, cette capitale de l'empire romain, vient d'être consumée par les flammes ; ses citoyens exilés sont répandus par toute la terre; ses temples, si saints et si augustes, ne sont plus que cendres et que poussière , et néanmoins la passion de l'avarice nous domine toujours. Nous vivons, comme si nous devions mourir demain ; et nous nous établissons sur la terre, comme si nous devions y vivre éternellement. On voit briller l'or sur les murailles , dans les lambris , et sur les chapiteaux des colonnes ; tandis que Jésus-Christ, nu et mourant de faim, expire à notre porte en la personne du pauvre. Nous lisons dans l'Écriture sainte que le grand prêtre Aaron alla au-devant des flammes qui dévoraient Israël, qu'il apaisa la colère du Seigneur par l'odeur de son encens , qu'il se tint debout

entre les vivants et les morts , et que le lieu où il était fut comme une barrière impénétrable à la violence du feu. « Laissez-moi faire, » disait Dieu à Moïse, « je veux exterminer cette nation ingrate et rebelle. » En disant , « laissez-moi faire, » il donne assez à entendre qu'on pouvait désarmer sa justice , et que les prières de son serviteur lui liaient les mains. Où trouver aujourd'hui un homme sur la terre, qui puisse s'opposer à la colère de Dieu, aller au-devant des flammes, et dire avec l'apôtre saint Paul : « Je désirais de devenir moi-même anathème , et d'être séparé de Jésus -Christ pour mes frères? >> On voit périr les troupeaux avec les pasteurs, parce que tel est le peuple, tel est le prêtre. Moïse, plein de tendresse et de compassion pour les Israélites , disait à Dieu : « Pardonnez à ce peuple , Seigneur, ou si vous refusez de lui pardonner , effacez-moi de votre livre. » Peu satisfait de son propre salut, il veut périr avec les autres, parce que '< la multitude d'un peuple nombreux fait l'honneur et la gloire d'un roi. »

C'est dans ces temps malheureux que notre Pacatule est venue au monde; les calamités du genre humain ont été, pour ainsi dire, les amusements de son enfance; elle a su pleurer avant de savoir rire ; elle a versé des larmes avant d'être sensible à la joie, et à peine est-elle entrée dans le monde, qu'elle l'a vu disparaître à ses yeux. Qu'elle s'imagine donc que ce monde a toujours été ce qu'il est aujourd'hui; qu'elle l'envisage toujours par cet endroit, ignorant le passé, fuyant le présent, désirant l'avenir.

Après a\ioir pleuré sans cesse et si longtemps la perte de mes amis, rendu enfin à moi-même, je me suis vu engagé par l'affection que j'ai pour vous , mon cher frère Gaudence, à dicter cette lettre à la hâte, et à l'envoyer à une enfant, moi qui suis déjà chargé d'années. J'ai fait en cela ce que vous avez souhaité de moi, et j'ai mieux aimé en dire peu, que de ne rien dire du tout; vous

connaîtrez par là que l'accablement où je suis m'a

empêché de vous écrire plus longuement, au lieu que

mon silence aurait été la marque d'une amitié peu

sincère.

(Saint Jérôme. Lettres XIX' et XX'.)

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